Tome 1 – Chapitre 6

Après les utilisations répétées de son épée des chevaliers wyverns, un pouvoir à la base fort épuisant qu’il aurait dû garder comme atout, il était tombé de fatigue avant même d’avoir pu voir ce qui se trouvait de l’autre côté.

Sa conscience revenait, ses sens l’avertissaient petit à petit de diverses informations, dont une certaine chaleur et douceur, sensation des plus agréables. Peut-être avait-il effectivement rêvé de toute cette histoire, cette sensation n’étant rien d’autre que ses draps et sa couette. C’était le genre de pensées qu’il avait à cet instant dans un état de torpeur précédent l’éveil et où les pensées n’étaient pas bien structurées encore.

Son corps se remit en marche lentement, un peu comme une machine qui verrait ses fonctions s’allumer : par l’effet de ce réflexe du matin de chercher l’emplacement du réveil, il déplaça sa main et la dirigea instinctivement.

*Hyaa !*

Ce n’était absolument pas le son de son réveil. En tout cas, il n’avait pas souvenir de l’avoir changé pour qu’il prenne la voix d’une femme. De plus, cette sensation au toucher n’était pas celle du plastique dur, mais celle de quelque chose de plus moelleux. Son coussin ?

Une pensée soudaine jaillit dans son esprit, comme surgie du recoin le plus éloigné de son cerveau, une évidence qui le frappa au visage avec vigueur : il n’était peut-être pas dans son lit !

Mais dans ce cas, où était-il ? Et à qui appartenait cette voix ?

Laissant sa main où elle était, de crainte de provoquer une autre réaction qu’il n’aurait pas contrôlée, il ouvrit un œil, puis l’autre.

Il ne vit alors que du noir. Il s’agissait d’un tissu de couleur noir ; c’était la veste d’une femme.

Yumeki se rendit rapidement à l’évidence : il était actuellement couché et sa tête reposait sur les genoux de Linka.

— Mais alors, ce que ma main vient de toucher…

Il leva les yeux. Des gouttes de sueurs commençaient à couler le long de sa colonne vertébrale et de son front.

Comme il s’en doutait, sa main reposait sur une des zones interdites de la région nord du corps d’une femme : elle se trouvait sur sa modeste poitrine !

La bonne nouvelle, dont il se rendit rapidement compte, c’était que Linka dormait également : elle l’avait installé sur ses genoux, mais s’était elle-même endormie. Son petit cri à l’instant devait être une réaction instinctive.

La mauvaise nouvelle, c’était que, probablement à cause de ce qu’il venait de faire, ses yeux papillonnaient ; elle commençait à se réveiller.

Yumeki analysa rapidement ses possibilités, il était dans une mauvaise passe : s’il retirait la main trop brusquement, l’absence soudaine de pression sur la poitrine risquerait de le dévoiler à la jeune femme à l’esprit encore assoupi.

Mais, à l’inverse, s’il n’agissait pas très rapidement, elle risquerait simplement de le surprendre et mal interpréter la situation, le prenant pour un détraqué sexuel.

Il ne restait qu’une solution : faire semblant de dormir encore.

Yumeki s’étonna lui-même de la vitesse de son analyse et la sournoiserie de sa solution. En effet, si elle le croyait endormi, elle pourrait passer l’éponge sur l’accident. Elle ne lui en tiendrait pas rigueur et déplacerait simplement la main baladeuse (involontairement).

Aussi, il s’empressa de fermer les yeux et de simuler la respiration du dormeur.

Mais ce qu’il n’avait pas pris en compte, c’était sa propre réaction. Maintenant qu’il avait les yeux fermés, il avait l’impression que la sensibilité de sa main s’était accrue, il parvenait à sentir la douceur et le moelleux de ce qu’il touchait même à travers les vêtements !

Il sentit tout son corps se raidir et sa transpiration s’intensifier. Il était même sûr que son visage était rouge brûlant ; à ce rythme, son mensonge ne tiendrait pas la route !

— Hyaaaaa !!

Un cri plus fort se fit entendre en même temps qu’il sentit sa main être repoussée. C’était le moment à saisir : il ouvrit ses yeux de façon brusque, comme s’il venait d’être réveillé.

— Qu… Qu’est-ce qui se passe ?

Il était sûr que ses qualités d’acteur étaient déplorables, mais avec un peu de chance, cela pouvait fonctionner.

— Yumeki… Pervers !

Il tenta de prendre un air choqué et interrogateur, alors qu’il sentait clairement son visage brûler.

— Qu’est-ce que j’ai fait ? Et… On est où, au fait ?

Linka l’observa en couvrant sa poitrine de ses mains. Elle avait un air adorable malgré elle.

— Tu ne sais pas ?

Yumeki se tourna pour se mettre sur le dos. Malgré tout ce qui venait de se passer, il sentait que son corps était encore assez faible. Il secoua la tête tant bien que mal pour exprimer sa négation.

— Désolée… Je pensais que tu l’avais fait exprès. On est de l’autre côté de la Faille, dans une des nombreuses dimensions abyssales…

En même temps qu’un sentiment d’apaisement, suscité par le succès de sa combine, il sentit un sentiment de culpabilité s’immiscer en lui. Il avait honte d’avoir abusé de la crédulité et de la gentillesse de cette fille.

Un silence s’instaura au cours duquel il remarqua enfin le ciel au-dessus de sa tête : ce n’était pas le ciel nocturne bleu foncé qu’il connaissait qui s’étendait sous ses yeux, mais une voûte céleste gris clair remplie d’étoiles vert pâle.

D’ailleurs, à présent qu’il y faisait attention, bien qu’il n’y avait aucun éclairage artificiel, on y voyait fort bien. C’était comme si la nuit, dans ce monde, n’était pas une obscurité totale mais plutôt une sorte de voile sombre et légèrement jaunâtre qui recouvrait la vue.

C’était pour le moins étrange. Malgré la couleur verte des étoiles qu’il parvenait à voir, la lumière paraissait plutôt jaune, c’était complètement illogique.

— C’est une autre dimension, non ? C’est peut-être normal dans cet endroit, pensa-t-il.

— Cet endroit… il est un peu étrange, non ? À quoi doit-on s’attendre, au juste ?

Confrontée à ces questions, Linka décroisa les bras comme si la crise était passée et qu’elle ne courait plus aucun risque. Yumeki lui-même se sentit plus décontracté, comme si la vue des étoiles avait mis fin à un chapitre honteux de son existence. Son visage lui paraissait d’ailleurs moins chaud.

— Eh bien, c’est un plan abyssal, probablement de strate alpha. Je pense que c’est une dimension attenant de nature kaléidoscopique, la plupart des lois physiques sont en accord, mais…

— Eh oh, si tu me donnais la version traduite, s’il te plaît ?

Bien sûr, elle ne parlait pas dans une langue étrangère mais à ses oreilles c’était tout comme.

— Ah, c’est vrai ! Je me suis emportée… Bah, pour faire simple, on est dans un lieu qui ressemble au nôtre à 80 % et donc il faut s’attendre à quelques surprises de la part des vingt autres pourcents. Au passage, la plupart des lois de la physique sont similaires, mais il se peut qu’il y en ait qui soient différentes.

— Comme les étoiles et l’éclairage nocturne ?

— Oui, c’est ça.

Linka marqua une pause et elle s’inclina en avant pour placer sa tête juste au-dessus de celle de Yumeki. Leurs yeux se croisèrent ainsi que leurs souffles, car leurs visages n’étaient pas si éloignés l’un de l’autre.

— Qu’est… Qu’est-ce que tu fiches, Linka ?

— J’aime bien voir tes yeux quand je te parle, expliqua-t-elle calmement avec un sourire honnête. Le colis… il nous a été dérobé, il faut le retrouver.

— Je sais, je sais… Qu’est-ce qui s’est passé au juste ? Pourquoi je me retrouve sur tes genoux ?

Après tout ce tumulte, ce n’était qu’à ce moment-là que Yumeki réalisait que sa situation était vraiment gênante : seuls les couples faisaient ce genre de choses. Enfin, les couples et les personnages d’anime.

Aussi, suite à ces mots, il se dégagea de sa position et se coucha non loin de Linka, dans l’herbe.

Ils étaient à l’orée d’une forêt épaisse, sur une butte recouverte d’herbe, près d’un grand arbre solitaire à l’écart de tous les autres. À cause de la hauteur du terrain, il était incapable de savoir ce qui se trouvait de l’autre côté de l’élevation, peut-être même y avait-il un ravin.

Son corps lui paraissant encore lourd, il n’avait ni l’envie ni la force de se relever, il préférait rester coucher et observer le spectacle des étoiles.

Il entendit rapidement les froufroutements des vêtements de Linka alors qu’elle se coucha à ses côtés. Manifestement, elle était également épuisée.

— Ce qui s’est passé…, répéta-t-elle assez calmement. C’est assez simple. Lorsqu’on a franchi la Faille, tu es tombé de fatigue et notre voleur a pris la fuite. J’espère qu’il n’est pas revenu dans notre monde, car je ne sais pas vraiment comment revenir chez nous.

Yumeki se sentait assez serein. Même si ce ciel était étrange, l’immensité de la voûte céleste avait toujours ce pouvoir apaisant.

— Quoi ?!! Att… Attends, tu veux dire qu’on est coincés dans une dimension infernale sans moyen de rentrer chez nous ?! Tu aurais pu commencer par ça!!

Tout en prononçant ces paroles à vive allure, il se redressa en position assise pour regarder Linka dans les yeux. Celle-ci se redressa également pour lui faire face.

Elle lui sourit d’un air bête en tirant la langue et en inclinant légèrement la tête de côté ; elle fit mine de se frapper la tempe.

— J’y avais pas pensé. Bah, on trouvera un moyen, suffit de le retrouver et on le cognera jusqu’à ce qu’il nous ouvre un passage…

Yumeki mit son visage dans sa main, non pas pour couvrir sa honte, mais plus pour soutenir son désespoir.

— Tu frappes les gens, toi ? Je ne te savais pas si violente.

Linka le regarda d’un air gêné et posa sa main sur l’épaule de Yumeki :

— Enfin… je te laisse t’en charger. Situation désespérée, solution désespérée. Pas de pitié pour les méchants ! Yeah !

Alors que Yumeki secouait la tête en guise de « T’es pas possible ! », il la vit s’écrouler sur lui. Il l’attrapa dans ses bras pour arrêter sa chute, la tête de Linka se posa délicatement contre son torse :

— Hé ! Tu vas bien ?! Qu’est-ce qui se passe ?

Linka respirait lourdement, ses yeux étaient mis-clos :

— Ça va… ça va… juste un peu fa… ti… guée…

Puis, elle ferma les yeux et sombra dans l’inconscience. Yumeki inspecta immédiatement le front de la jeune femme : comme il le pensait, elle était fiévreuse.

— Depuis combien de temps a-t-elle de la fièvre, au juste ?

Immédiatement, d’autres questions jaillirent dans son esprit :

— Je fais quoi ? Je peux pas me contenter de la garder contre moi, il lui faut un lit et de quoi la refroidir, ou ça peut empirer… Pourquoi ça lui prend si soudainement ?

Alors qu’il s’égarait dans ses pensées, la voix faiblarde de Linka se fit entendre :

— Désolée… de t’importuner… je… je me sens pas… vraiment bien… ici…

— De quoi tu t’excuses, idiote ?! Tu as pris soin de moi alors même que tu n’allais pas bien !

Elle esquissa un sourire douloureux. Sûrement avait-elle pris froid à cause de la pluie lors de leur attente du rendez-vous ?

Yumeki était en proie à une certaine panique, il ne savait que faire. Un plan infernal, ou abyssal, peu importait l’appellation réelle, devait être un endroit dangereux, bien trop pour une personne malade. D’autant qu’il n’avait pas complètement repris ses forces non plus.

Comme si elle avait lu ses doutes sur son visage, elle reprit la parole :

— Il y a un village… là-bas… Je te fais… confiance… tu es mon Chevalier…

Sur ces mots, elle sombra à nouveau.

Yumeki, qui la tenait dans ses bras comme s’il portait une mourante, secoua la tête pour faire sortir son inquiétude et ses doutes. Il devait agir, et vite, il ne pouvait pas laisser tomber celle qui s’était si bien occupée de lui.

En plus, en allant dans ce village, peut-être trouverait-il des informations sur le colis, sur celui qui l’avait dérobé et sur un moyen de rentrer chez eux.

C’était donc décidé, il allait s’y rendre. Il ne restait plus qu’une chose à faire : charger Linka sur son dos.

Il déglutit. Encore un acte très intime qui exigeait de rapprocher leurs corps.

Il était conscient de ne pas avoir de réelle raison de s’en plaindre, Linka était une très jolie fille qui attirait les regards de la plupart des membres du sexe masculin, mais, pour une raison qui lui était inconnue, il n’appréciait pas vraiment ce genre de rapprochement.

— Bah, pas le choix ! s’écria-t-il à haute voix en se relevant.

Son sens du devoir lui avait fait oublier sa propre fatigue.

Il s’empressa de poser Linka sur ses épaules, mais se rendit compte d’un détail qui lui avait échappé : puisqu’elle était inconsciente, le corps de la jeune femme était susceptible de tomber au moindre pas. Elle ne s’accrochait pas à lui.

Ainsi, pour qu’elle ne glissât pas, il allait devoir tenir la partie inférieure de son corps, ce qui impliquait de mettre ses mains… en-dessous de ses fesses.

Il rougit immédiatement à cette pensée.

— Qu’est-ce que tu me fais pas faire… ?

Encore une fois, il s’était exprimé à haute voix, à lui-même ; un moyen d’évacuer son stress ?

Il ouvrit la boucle de sa ceinture et la retira de son pantalon. Suite à quoi, en position assise, il passa les bras de la jeune femme autour de son cou et, tant bien que mal, tenta de les nouer ensemble, pas trop brutalement.

Ensuite, il passa ses jambes délicates autour de sa taille et il se releva enfin avec la plus grande délicatesse possible. Il sentait le corps mince de la jeune fille contre le sien, malgré les quelques couches de vêtements qu’ils portaient. C’était à la fois agréable et gênant.

Il la stabilisa tant bien que mal, puis se mit à la recherche du village, dont la direction ne lui avait pas été signalée par Linka et qui se trouvait de l’autre côté de la butte.

***

Après être monté sur la butte, qui se révéla effectivement cacher un ravin, il vit le village qui lui avait été mentionné. Il n’appartenait visiblement pas au Japon moderne, mais avait plutôt des allures d’antique village européen  non pas que Yumeki ait un jour quitté l’archipel nippon—, il en avait vu dans des films et des magazines de voyage.

Néanmoins, au vu des constructions et surtout des charrettes tirées par des bœufs, il doutait qu’il s’agît d’un village moderne d’Europe. Peut-être un village médiéval ? Peut-être d’une autre époque ? Il ne savait pas trop, il n’était pas expert en histoire, et encore moins dans celle étrangère.

Une chose était sûre : il y avait des personnes qui y vivaient, et donc de l’aide potentielle ; ou bien des ennuis en perspective, seul l’avenir le lui dirait.

Aussi, c’est empli de vigilance et d’appréhension qu’il s’y dirigea. Initialement, il ne lui parut pas si loin de leur position, mais il se rendit rapidement compte qu’en raison du ravin, ils devaient faire un détour qui se révéla être bien plus long que prévu.

D’autant que, même si Linka n’était pas lourde, ce qu’il estimait être une vertu importante pour une fille, il avait sur son dos une charge qui le ralentissait.

Un certain temps s’écoulerait jusqu’à son arrivée au village. Malheureusement, il ne pouvait être sûr, son téléphone portable était tombé à court de batterie et s’était éteint. Et il ne portait pas de montre ; il n’en voyait pas vraiment l’utilité puisqu’il avait toujours son portable à portée de main.

Il avait bien pensé à consulter le portable de Linka, mais lorsqu’il se souvint qu’elle le rangeait dans la poche de sa jupe, il s’était résigné.

Non seulement il n’avait plus une conscience précise du passage du temps, mais, en marchant, il se rendit également compte que le corps endormi de Linka frottait contre le sien, et que le souffle chaud de sa respiration lui arrivait tantôt sur l’oreille, tantôt sur le cou.

Le corps de Yumeki était semblable à un volcan, il bouillonnait littéralement, sa rougeur ne le quittait pas et sa transpiration était abondante, si bien qu’il crut qu’il mourrait déshydraté avant même d’arriver à destination.

C’est dans ces conditions qu’il finit par atteindre la route terreuse qui menait à l’entrée du village.

Il s’arrêta quelques instants pour considérer de plus près le lieu qu’il avait perçu depuis la butte.

C’était un petit village d’une cinquantaine de constructions, parmi lesquelles des granges en bois, une église catholique, à en juger par la croix métallique qui se trouvait sur son sommet et un bâtiment plus grand qui devait être un bâtiment administratif.

Même si l’obscurité de ce monde n’était pas aussi marquée que celle de sa dimension d’origine, il remarqua qu’il y avait des éclairages publics, des sortes de réverbères avec des flammes à l’intérieur, sûrement d’anciens éclairages au gaz. De même, malgré la présence de quelques charrettes à bœuf, il remarqua rapidement une automobile garée, un vieux modèle qu’on ne voyait que dans les musées.

De même, la majorité des rues n’étaient pas pavées, mais il remarqua que la place située devant le bâtiment administratif l’était.

Enfin, puisqu’il ne faisait pas nuit noire, il y avait encore de l’activité, aussi bien des gens qui se promenaient que d’autres qui travaillaient.

Lorsqu’il finit par atteindre l’entrée, il croisa un homme aux courts cheveux châtains, au teint de peau et aux traits semblables à un caucasien de son monde d’origine. Il était vêtu d’une chemise blanche sale et d’un pantalon brun, le tout dans une coupe plutôt ancienne et usée.

Cet homme s’avança vers Yumeki et Linka, et prit la parole.

— Que… village ?

De prime abord, Yumeki ne comprit pas grand-chose à ce qu’il lui avait été demandé. Néanmoins, il était persuadé qu’il s’agissait d’une question au vu du ton ascendant en fin de phrase.

Une question s’imposa à lui : pourquoi dans un village qui ne paraissait nullement se situer au Japon lui parlait-on japonais ?

Car, même s’il n’avait pas compris l’intégralité de la phrase, il s’était bien rendu compte que c’était bien du japonais : il avait d’ailleurs pu saisir quelques mots.

Si la langue employée dans ce plan abyssal était bien celle-ci, cela faciliterait bien les échanges.

Néanmoins, cette langue avait l’air de ressembler au dialecte de Kagoshima, pratiqué sur l’île de Kyûshû. Il était incompréhensible pour un Tokyoïte comme lui.

Ce n’était certes pas de l’anglais ou un autre langue étrangère, mais pouvait-il vraiment communiquer dans ces circonstances ?

Il ne se posa pas très longtemps la question puisque son interlocuteur, ne voyant pas venir de réponse, lui fit signe de le suivre en lui marmonnant à nouveau quelque chose d’abscons.

Yumeki était plutôt stupéfait à quel point un dialecte pût être si différent de sa langue de base.

Malgré ses propres mises en garde contre toute rencontre dans ce monde, il accorda involontairement sa confiance à l’inconnu et le suivit sans trop y réfléchir ; ce n’est qu’en cours de route qu’il se rendit compte de son imprudence.

Mais il était trop tard, il croisait déjà des villageois qui le saluèrent amicalement, parfois accompagné d’un sourire ambigu. Était-ce un malentendu créé par la personne qu’il portait sur son dos ? Pensaient-ils, par hasard, que Yumeki l’avait fait boire pour profiter d’elle et qu’il la ramenait à présent chez elle ?

Cette pensée le troubla et le choqua, comment pouvait-on se permettre de penser de telles choses à leur propos ?

Il n’eut pas beaucoup de temps pour s’indigner avant que l’homme ne s’arrêtât devant le grand bâtiment, qui était probablement une sorte de mairie.

Un vieil homme en sortit comme s’il avait été prévenu d’une manière ou d’une autre de leur arrivée. Il était habillé de façon bien plus élégante que les autres : il portait un costume trois pièces noir avec une cravate et un chapeau qu’il leva d’ailleurs pour les saluer.

Suite à quoi, le premier homme lui rendit un salut de la tête et s’en alla en marmonnant à nouveau quelque chose.

— Veuillez l’excuser, il ne sait pas parler la langue de la Capitale. Vous êtes les enquêteurs qui nous ont été envoyé, je présume ? Entrez donc, je vous prie…

Sans attendre de réponse, il ouvrit la porte en grand pour laisser passer Yumeki et Linka.

Son japonais était parfait, aussi bien sa diction que son vocabulaire étaient irréprochables, il n’avait même pas d’accent.

Yumeki, en raison de la nécessité de la situation, salua de la tête et se hâta de rentrer. Ce faisant, il se rendit bien compte qu’il y avait là un malentendu qui leur était profitable. En temps normal, il l’aurait tout de suite dissipé, il n’en aurait pas tiré profit, mais pour le bien de Linka, il préféra se taire.

Une fois à l’intérieur de cette maison cossue, tout en bois et en pierre, une architecture particulièrement élégante de l’ancienne Europe, l’homme lui fit signe d’aller dans une pièce sur la droite.

C’était un salon avec un grand canapé, plusieurs fauteuils et un buffet contenant des vaisselles en porcelaine décorée ainsi que quelques bouteilles d’alcool artisanal.

Le jeune homme ne prit pas le temps d’observer la pièce. Il se dirigea directement vers le canapé et, après avoir défait les liens qui lui joignaient les poignets, il y coucha Linka. Elle était toujours fiévreuse ; elle dormait et respirait de manière lourde, son front était en sueur.

Maintenant qu’il la revoyait en face à face, elle lui parut plus pâle qu’auparavant. Son inquiétude s’accentua, elle n’allait vraiment pas bien.

— Que lui est-il arrivé ? Est-ce que cela s’est produit sur le trajet ?

En même temps que le maire posa ces questions, il se saisit d’une clochette posée sur la table basse, qui siégeait devant le canapé, et une domestique en tenue de soubrette arriva.

Cet uniforme, qui donnait aux maids d’Akiba un côté mignon et adorable, avait un effet tout autre sur la femme qui le portait là. Peut-être parce qu’elle était plus âgée, ou parce qu’elle semblait d’origine occidentale, elle dégageait quelque chose de plus sérieux et autoritaire.

La domestique, une très belle femme aux longs cheveux blonds attachés en queue de cheval, aux yeux bleus et au visage sérieux, s’approcha de son maître.

— Que puis-je faire pour vous, Monsieur ?

Sans quitter Yumeki et Linka du regard, le vieil homme répondit calmement :

— Apportez de quoi soigner cette jeune femme. Et préparez un lit pour qu’on l’y amène !

Elle acquiesça d’un hochement de tête, fit volte-face et quitta la pièce.

Suite à ces ordres, Yumeki se sentit l’envie de s’expliquer :

— Oui, c’était sur le trajet. Elle a attrapé une violente fièvre. Merci de vous occuper d’elle, sincèrement.

Instinctivement, il s’inclina vers l’avant pour le remercier, une coutume japonaise tout ce qu’il y avait de plus normal.

— Mince, j’y ai pas réfléchi, si ça se trouve, il va trouver ça bizarre… En Europe, ils font ça aussi ? Il aurait mieux valu que je lui serre la main ? Ah, non, ça c’est pour saluer…

Tout en pensant, il se redressa et regarda le vieil homme.

— Vous autres de la Capitale avez de telles coutumes… À qui ai-je l’honneur ?

Tout en prononçant ces paroles, le vieil homme tendit sa main pour le saluer. Yumeki lui rendit le salut :

— Je me nomme Y… Yumeki, et voici Lin… Lina. Nous sommes venus suite à votre… incident… problème…

Il avait eu des doutes quant aux noms qu’il devait donner et, dans la hâte, il avait décidé de donner son vrai nom. Par contre, pour une raison mystérieuse, il avait décidé de ne pas donner celui de Linka, peut-être pour ne pas lui nuire ultérieurement.

— Des noms bien étranges… Enfin, à la Capitale vous faites tout de travers de toute façon. Je vous sers à boire ?

Yumeki refusa d’un mouvement de tête et se rendit compte que les relations entre le village et ladite Capitale ne devaient pas être très bonnes.

À cet instant, il s’étonna que les préoccupations des gens de ce monde lui paraissaient si « normales » : il s’attendait à des formes de vie inhumaines, mais ce qu’il avait devant lui était clairement humain.

Malgré sa réponse négative, le vieil homme ouvrit le buffet, en sortit un verre et se servit un alcool dont Yumeki ignorait le nom.

— Je suis le maire Buldherick. Vous avez dû recevoir un rapport sur les problèmes qui ont eu lieu récemment, non ?

— Euh… oui, en effet, répondit avec confiance Yumeki, mais je préférerais revoir les détails de vive voix, afin d’être sûr de bien comprendre.

Il avait bien compris qu’on les prenait pour des enquêteurs venus de la Capitale, et il s’était rappelé d’une astuce qu’il avait vue dans un film : redemander les informations qu’on ignorait.

— Eh bien, depuis deux semaines nous constatons des disparitions. Pour le moment, six personnes sont concernées… Toutes des femmes. La première disparition, qui date d’il y a deux semaines, était celle de deux femmes parties au lavoir sur les bords de la rivière. Nous avons organisé des battues pour les retrouver, mais en vain. Nous étions tous convaincus qu’elles avaient été dévorées par des loups.

À cet instant, coupant les explications de Buldherick, la domestique rentra dans la pièce, attirant l’attention des deux hommes :

— Monsieur, le lit est apprêté. Le matériel est à son chevet.

Le maire ramena son regard sur le jeune homme :

— Bien, bien. Poursuivons ces explications à l’étage, voulez-vous ?

Yumeki acquiesça et prit Linka dans ses bras à la manière d’une princesse. Elle était toujours inconsciente et fiévreuse ; la vue de son état l’attristait profondément, lui qui était habitué à la voir si pleine d’énergie, à raconter sans cesse des absurdités, sans retenue, d’un naturel à la fois franc et innocent.

Il hocha la tête et suivit son hôte jusqu’à une chambre très chic, dans un style similaire au salon, à la différence de quelques tentures décoratives accrochées aux murs et d’un grand lit qui y siégeait.

Une fois Linka déposée dans le lit, la domestique prit une serviette dans un bac d’eau froide et l’appliqua sur le front de la malade.

— Euh, si vous voulez bien nous excuser…

Elle s’inclina et s’en alla prendre un paravent qu’elle déplia pour s’isoler, elle et la malade, du regard des hommes. Des froissements de vêtements commencèrent à se faire entendre.

Yumeki reporta son regard un peu triste vers Buldherick. Ce dernier eut un petit sourire malicieux et reprit le cours de son explication :

— Où en étions-nous… ? Ah, oui ! Suite à ces deux disparitions, la vie a reprit son cours. N’ayant pas d’indices, j’ai simplement interdit l’accès au lavoir et ai mis en garde les habitants. Cela n’a pas empêché la disparition suivante : une autre femme.

Yumeki n’écoutait qu’à moitié : malgré lui, son oreille était attirée par les sons délectables qui provenaient de l’autre côté du paravent, et son imagination les accentuait jusqu’à rendre sa concentration presque nulle.

Buldherick, qui comprit probablement, s’éclaircit bruyamment la gorge et poursuivit :

— L’autre femme a disparu vraisemblablement à proximité d’une des granges. Son mari l’y avait envoyé chercher du lait dans la réserve et elle n’est jamais revenue.

Essayant de reprendre contenance, Yumeki posa une question à laquelle il ne croyait pas vraiment, mais à présent qu’il avait endossé le rôle de l’enquêteur, il lui fallait « n’exclure aucune piste ».

— Le mari… Avez-vous enquêté sur lui pour vérifier que ce n’était pas lui qui avait profité du climat d’insécurité pour la… tuer, par exemple ?

— Vous en avez des idées, vous autres de la ville. Pourquoi irait-on tuer sa bonne-femme ?

Yumeki se contenta de lever les épaules d’un air perplexe qui semblait signifier « on ne sait jamais », puis prit son menton dans sa main pour accroître la théâtralisation de la scène.

— Bon, disons que nous n’y avons pas vraiment pensé, le pauvre homme paraissait déjà tellement affligé… Cela dit, cette fois, nous avons trouvé à l’orée de la forêt l’écharpe que sa femme portait habituellement. J’oubliais de préciser que la grange en question est située à la sortie de village, c’est l’une des habitations les plus proches de la forêt donc…

Yumeki hocha la tête légèrement et répétitivement comme pour bien faire comprendre qu’il suivait le récit.

À cet instant, la domestique replia le paravent et l’on put voir Linka couchée dans le lit, une serviette froide sur le front. Ses vêtements se trouvaient en vrac sur une chaise.

Cette vue attendrit le jeune homme : il devait faire quelque chose pour elle, il devait la soigner et revenir dans leur monde, tant pis s’il ne parvenait pas à récupérer le colis.

La priorité était de faire baisser sa fièvre. Une fois cela fait, ils pourraient chercher comment quitter cette dimension.

Pendant que la domestique s’affairait avec les vêtements de Linka, le maire poursuivit :

— Encore une fois, les battues n’ont rien donné, alors j’ai instauré un couvre-feu pour protéger les citoyens. Les suivantes furent deux sœurs, des bergères. Une de leurs bêtes avait disparu en pleine après-midi, elles sont parties toutes les deux pour la retrouver, mais aucune n’est revenue.

— En pleine après-midi donc…, observa Yumeki à haute voix. Comment savez-vous à quelle heure et comment elles ont disparu ?

— En effet, bonne question, Monsieur l’enquêteur. En fait, voyant qu’il leur manquait une bête, elles ont demandé de l’aide à une des filles du village. Elles lui ont demandé de ramener le reste du troupeau dans leur enclos et de commencer à le nourrir. C’est Estelle qui nous a prévenu quelques heures plus tard qu’elles n’étaient pas revenues. Elle nous a affirmé qu’elles avaient emporté avec elles un fusil, mais lors des battues, nous n’avons trouvé aucune trace d’impact et aucune douille.

— Pourquoi sont-elles allées courir après un animal alors qu’elles savaient que c’était dangereux de s’éloigner du village ?

— Vous venez bien de la ville, vous !

En l’occurrence, c’était vrai. Yumeki était né et avait vécu toute sa vie à Tokyo.

— Les bergers aiment leurs bêtes, un lien très fort se crée entre eux et, à l’instar d’une mère, ils ne supportent pas qu’on leur prenne un de leurs enfants.

— Les mères ne mangent pas leurs enfants, fit remarquer Yumeki sur un ton ironique. Quoi qu’il en soit, poursuivez, s’il vous plaît.

— En effet, elles ont fait preuve d’une grande imprudence, je le reconnais, mais les faits sont les faits, vous en conviendrez, Monsieur l’enquêteur. Et donc, cela m’amène à la dernière disparition en date, celle de la jeune Estelle.

— Celle qui avait prévenu de la disparition des deux sœurs ?

— Oui. Cette fois-là, néanmoins, c’était différent. Non seulement elle, mais un jeune homme a également disparu. Du moins, avait disparu… C’était il y a trois jours, soit deux jours après avoir expédié la lettre à la Capitale. Initialement, nous avions cru que tous les deux s’étaient évanouis, mais nous avons fini par retrouver des morceaux du cadavre du jeune homme, le jeune Basquet, au pied de la falaise.

— Qu’est-ce qu’ils faisaient près d’une falaise ?

La domestique interrompit la conversation :

— Monsieur, je vais laver les affaires de l’assistante de Monsieur l’enquêteur. Je reviens m’occuper de sa serviette tout de suite après.

— Merci, vous pouvez disposer.

Elle salua dignement de la tête. Prestement, dans un de ces moments où l’action précède la réflexion, Yumeki s’écria :

— Attendez ! Il y a quelque chose dans sa poche qu’il ne vaut mieux pas mettre dans l’eau. Vous permettez ?

La domestique s’approcha de Yumeki et le laissa faire.

C’est à ce moment-là qu’il se rendit compte de ce qu’il s’apprêtait à faire : fouiller dans les vêtements encore chauds d’une fille et risquer de tomber sur ses sous-vêtements.

— Vous ne pourriez pas le prendre pour moi ? demanda-t-il à la domestique.

Cette dernière, sans sourciller, chercha dans les affaires et sortit le téléphone portable de Linka, objet qu’elle tendit sans même le regarder.

Le jeune homme le prit, le mit dans sa propre poche et remercia d’un signe de tête la domestique.

Cette dernière quitta la pièce avec les vêtements sales.

Yumeki déduisit à cet instant que la culture du village était patriarcale : la domestique n’avait pas présumé un seul instant que Linka eut pu être elle aussi une enquêtrice. Elle était tout de suite partie de la supposition qu’elle était son assistante.

L’autre élément qui attira son attention : même si leurs vêtements étaient très différents de ceux des autochtones, ils n’avaient pas fait l’objet d’un questionnement quelconque.

Ces gens pensaient-ils vraiment que tout ce qui venait de la Capitale était étrange et mystérieux ?

— Nous l’avons appris par la suite : il semblerait qu’ils avaient une relation amoureuse qui n’était pas approuvée par leurs parents. De fait, ils se rencontraient parfois autour du village la nuit, plus précisément près de la Falaise des Suicidés, un lieu maudit où personne ne va jamais.

— Ça se comprend…

— Estelle, par contre, n’a pas été retrouvée à ce jour. Voilà où nous en sommes !

Yumeki hocha plusieurs fois la tête l’air de dire qu’il comprenait la situation, puis s’interrogea sur ce qu’il pouvait faire. Il n’était pas réellement dans le métier, il avait simplement vu comme tout le monde des films policiers.

Aussi, il ne connaissait pas la procédure à suivre.

Il lui apparaissait évident que quelqu’un ou quelque chose traînait dans les bois et emportait les jeunes femmes uniquement.

En affichant un petit sourire en coin, il constata qu’il avait quelque chose que les enquêteurs des films n’avaient pas : des pouvoirs magiques.

Quel que pût être la menace, il pouvait l’affronter à l’aide de ses nouveaux pouvoirs surpuissants. Du moins, c’est qu’il pensait à cet instant.

— Désireriez-vous aller voir les derniers lieux de disparition ? J’ai cru comprendre que c’était une procédure courante chez les enquêteurs, demanda le maire Buldherick.

Cette question lui évitait bien des interrogations, c’était une demande tout ce qu’il y avait de plus logique, il avait de la chance d’être tombé sur un interlocuteur si entreprenant.

Il hocha la tête de la façon la plus théâtrale possible.

Le maire se saisit de la clochette qui se trouvait sur la table de chevet de la malade et sonna la domestique :

— Envoyez une convocation à Amélie et occupez-vous donc de cette pauvre enfant ! ordonna-t-il en désignant Linka de la tête.

La domestique acquiesça sans mot dire et quitta la pièce.

— Bon, venez, laissons-la se reposer tranquillement, retournons au salon et attendons Amélie. Elle vous mènera à la falaise.

— D’accord. Mais avant ça, pouvez-vous me laisser seul une minute avec mon… assistante ?

Le maire baissa la tête et quitta la pièce en fermant la porte derrière lui.

Une fois cela fait, Yumeki se dirigea vers Linka. Il s’approcha d’elle :

— Je sais que tu ne peux pas m’entendre, mais je reviendrai le plus rapidement possible. Je ne te laisse pas tomber, je vais juste tenter de gagner un peu de temps, puis nous retournerons tous les deux chez nous. OK ?

Les yeux de Linka s’entrouvrirent à cet instant, elle saisit péniblement la main de Yumeki et d’une voix faiblarde, lui dit :

— Désolée de… t’imposer ça… Je te fais confiance… Que la Collection soit avec toi !

Sur ces mots, elle referma les yeux et s’endormit à nouveau.

Yumeki, avec tendresse, lui baisa la main et réajusta les couvertures. Puis, il quitta la pièce.

***

Une bonne heure plus tard.

Yumeki arriva à ladite falaise, un lieu sauvage et dangereux. Il faisait toujours nuit, cette nuit étrange et spécifique à cette dimension.

Il était accompagné d’une jeune femme qui devait avoir autour des quinze ans. Elle était plutôt mignonne à vrai dire. Son visage était délicat et timide, et elle avait des cheveux mi-longs qu’elle portait attachés en deux couettes hautes, qui retombaient au niveau des oreilles. Elle avait un grain de beauté à droite de sa bouche.

Elle portait une robe de style européen aux motifs plus abondants et aux couleurs moins ternes que celles des gens du peuple qu’il avait croisés. Le maire lui avait expliqué qu’Amélie était une future étudiante fascinée par la Capitale et qu’elle connaissait un peu la « langue » officielle, ce qui facilitait les choses.

Ils étaient donc partis tous les deux en direction de la Falaise des Suicidés, un lieu qui inspirait déjà de par son nom la frayeur.

Bien qu’il eût accepté de s’y rendre, Yumeki n’avait aucune idée de ce qu’il devait y faire. Néanmoins, il savait qu’il devait faire en sorte que cela parût crédible à cette amatrice de la Capitale, ce qui pouvait se révéler plus difficile que prévu.

En effet, si c’était là sa passion, elle devait être bien renseignée, il serait alors plus difficile de la tromper. De même, le fait qu’elle parlât la même « langue » que lui était à la fois bénéfique et néfaste pour ses projets.

Il avait eu peur qu’elle ne lui posât trop de questions auxquelles il n’aurait pas su répondre, mais cela n’avait pas été le cas, elle était tellement timide qu’ils n’avaient échangé que quelques mots sur tout le trajet.

Yumeki se sentait honteux de devoir lui mentir et de l’ignorer, elle semblait être une gentille fille. En temps normal, il l’aurait vraiment appréciée, mais là, elle pouvait se révéler dangereuse, il était plus prudent de profiter de son silence.

— C’est là… en bas… le cadavre…, venait de dire Amélie sur un ton timide et d’une voix faible, en désignant quelque chose en bas de la falaise.

Avec grande vigilance, Yumeki s’approcha du bord et regarda en bas. Il s’attendait à voir un spectacle mortuaire horrible, mais rien de tout cela : la hauteur était telle qu’avec cette obscurité il ne vit rien, juste des pics rocheux qui sortaient de l’eau tels des dents monstrueuses.

Après coup, il se demanda pourquoi il avait agi de la sorte, sans se poser de questions. Qu’aurait-il fait s’il y avait eu un cadavre en morceaux en bas de la falaise ?

À cause de toute la crainte qu’inspirait ce lieu, il se recula bien vite.

— Faisons le tour, je trouverai peut-être des éléments d’enquête concrets.

Sa formulation sembla provoquer un certain émerveillement auprès d’Amélie, qui afficha un large sourire et joignit ses mains d’excitation.

— Comment… vous allez faire ?

Effectivement, elle ne parlait pas parfaitement le japonais, elle avait un phrasé un peu incertain.

Yumeki se reposa à lui-même la question : il n’en savait rien.

Mais, soudain, une idée lui vint à l’esprit. Il n’en était pas totalement fier, car il allait tromper honteusement la jeune femme.

Il sortit le portable de Linka puisque le sien n’avait plus de batterie.

— Je vais me servir de ça ! C’est un appareil d’enquête de la Capitale… !

Des exclamations de surprise et d’amiration s’échappèrent de la bouche d’Amélie. Elle avait dû être impressionnée par cet étrange appareil qui projetait des images et de la lumière.

Lorsqu’elle se reprit de son étonnement, avec un grand sourire, elle fit signe au jeune homme de la suivre.

Sans réel objectif, il la suivit en utilisant faussement le portable pour scruter les environs, il le déplaçait autour de lui à la recherche de quelque chose dont il ignorait la nature.

Ils se dirigèrent vers la forêt qui se trouvait à quelques centaines de mètres de la falaise.

C’est à ce moment-là qu’une pensée traversa son esprit : il était peut-être tombé dans un piège. Le maire aurait pu venir avec lui et non l’envoyer avec une jeune femme. D’ailleurs, cette dernière n’était-elle pas en train d’essayer de l’amener vers la forêt où avaient eu lieu toutes les disparitions ?

Et si le but n’était autre que d’isoler Yumeki et Linka ? Qu’étaient-ils en train de lui faire actuellement ?

Il avait été naïf et imprudent, il n’aurait jamais dû la laisser seule !

— Je crois que j’ai vu ce que je voulais voir…

Amélie se retourna pour lui faire face :

— Déjà ? Vous être très rapide. Cet appareil est très efficace.

— Oui, oui, il me permet de détecter les ondes… paramecha-psychologiques, des trucs qui permettent de trouver des indices. Avec sa portée, je sais déjà qu’il n’y a rien d’intéressant à trouver ici. Autant rentrer et repenser à une stratégie d’action.

S’il était dans un film d’horreur, c’est maintenant qu’elle allait passer à l’attaque : elle allait faire tomber son masque et s’en prendre à lui avant qu’il ne retrouvât Linka.

Mais Amélie se contenta une nouvelle fois de joindre ses mains, de sautiller sur place d’excitation et de lâcher quelques *whaa !* exclamatifs.

Elle ne paraissait nullement dangereuse, mais Yumeki préférait rester sur ses gardes. Ce lieu, les disparitions, le dialecte de Kagoshima, autant d’éléments qui ne lui inspiraient aucune confiance.

Elle pouvait encore le perdre sur le chemin du retour, car il ne se rappelait vraiment pas le trajet qu’ils avaient emprunté à l’aller.

C’était donc avec méfiance qu’il la suivit, sans avoir trouvé un seul indice sur ce qui s’était passé.

***

Quelque temps plus tard, ils arrivèrent à l’entrée du village.

Yumeki avait l’impression qu’il y avait moins de personnes actives qu’auparavant, l’ambiance était devenue plus lourde et funeste. Il entendait des bruits s’élever de-ci de-là, rien de bien distinct, rien de parfaitement localisable, comme s’ils étaient à la fois lointains et proches.

Il était sur ses gardes, la situation lui paraissait périlleuse, non seulement pour lui mais aussi pour Linka. Et s’il lui était arrivé malheur, que ferait-il ?

Sans même penser au problème qu’il aurait pour rentrer dans son monde, il ne voulait pas d’une telle chose : il tenait un tant soit peu à cette fille franche et honnête.

À côté de lui, Amélie ne paraissait se rendre compte de rien, elle marchait la tête baissée, le regard gêné et orienté vers le sol. Néanmoins, elle montrait une sorte de sourire crispé qui révélait à un observateur attentif et empathique son contentement : elle devait simplement être heureuse de pouvoir marcher avec « quelqu’un de la Capitale », un enquêteur qui plus est.

Leurs pas finirent par les ramener à la mairie. Le bâtiment paraissait désert, pas de mouvements perceptibles, pas de sons audibles, rien que le silence.

Les sens de Yumeki se mirent en alerte maximale et ses muscles se contractèrent alors qu’un frisson lui parcourut l’épine dorsale.

— Merci, Amélie, tu m’as été bien utile.

La jeune fille mit les mains derrière son dos et, le regard toujours tourné vers le sol, répondit en rougissant :

— De rien… Désolée de ne pas avoir pu été plus utile. J’aurais aimé qu’on trouve indices.

Elle était incontestablement une brave fille, Yumeki le pensait vraiment.

Il secoua la tête légèrement, à la fois pour insister sur sa négation et pour dissiper ses propres doutes sur Amélie.

— Non, je t’assure, tu as fait ce qu’il fallait, c’est pas de ta faute si on a rien trouvé. Je te recontacterai en cas de besoin. Et courage pour la suite de tes études !

La jeune fille rougit à tel point qu’elle mit ses mains devant son visage. Elle s’inclina en remerciement et s’en alla presque en courant.

Il était à présent seul devant cette grande maison. Il déglutit et traversa la petite cour jusqu’à la porte d’entrée.

À sa grande stupeur, comme pour confirmer que quelque chose d’horrible se tramait, la porte d’entrée n’était pas fermée, mais entrouverte.

Il la poussa délicatement de la main gauche alors que ses yeux scrutaient les alentours, à la recherche d’une arme et d’indices qui appuieraient sa thèse du maire malveillant.

La porte s’ouvrit sur un couloir et un escalier qui montait à l’étage, où Linka devait se trouver. Contrairement aux maisons japonaises, il n’y avait pas de vestibule où laisser ses chaussures, on avait directement accès au couloir, ainsi qu’à deux portes du rez-de-chaussée ouvertes ; l’une d’elles menait au salon où s’était déjà rendu Yumeki.

Soudainement, il lui sembla avoir entendu un bruit provenir de l’étage, un bruit bref et difficile à identifier.

À une vitesse incroyable, Yumeki organisa ses pensées et surtout ses objectifs :

1– Trouver une arme

2– Aller dans la chambre de Linka

3– Quitter la maison avec elle

Il laissa tomber sa curiosité. Il aurait bien aimé connaître l’origine et la nature de ce bruit, mais il préférait jouer la carte de la sécurité.

Aussi, il regarda autour de lui et par l’ouverture de la porte de droite, celle du salon, il remarqua un objet qui pouvait faire office d’arme : un long morceau de métal à côté de la cheminée. Il ignorait l’utilité de cet objet il n’avait jamais vu de véritable cheminée à Tokyo, il avait toujours eu des climatiseurs , néanmoins, il laissa cette interrogation pour plus tard, car sa priorité était Linka.

Il entra prestement dans la pièce, se dirigea vers la cheminée et se saisit de l’arme.

Sans perdre un instant, il fit volte-face et s’empressa de se rendre vers l’escalier. Conscient que ce dernier était en bois et qu’il grinçait terriblement. Il décida de le monter lentement et délicatement afin d’atténuer le bruit.

Pendant qu’il s’exécutait, il entendit à nouveau s’élever un bruit. Il provenait de la gauche du palier de l’escalier, il en était sûr ; c’était à l’opposé de la chambre de Linka, ce qui était plutôt une bonne nouvelle.

Malgré toute son attention, Yumeki fit grincer chaque marche sur laquelle il posait le pied, ce qui le stressait particulièrement. Il avait l’impression d’être audible par tout le village malgré ses précautions, et cela l’énervait et l’effrayait terriblement. Il commença à entendre son rythme cardiaque accélérer à mesure qu’il progressait.

Quand il atteignit finalement le palier, son cœur battait déjà bien vite.

Sans perdre de temps, il se dirigea vers la chambre de la jeune femme et trouva la porte ouverte. Instinctivement, il se plaqua contre le mur à côté de celle-ci, prêt à voir surgir une menace d’une seconde à l’autre. Il attendit quelques secondes, peut-être une minute, il ne savait pas vraiment, mais rien.

Il décida à passer à l’action et se hasarda à passer furtivement la tête afin de connaître l’état des lieux. Il n’y avait personne… pas même Linka !

Il entra et inspecta le lit défait, mais aussi les serviettes de rechange éparpillées sur le sol et la bassine contenant l’eau froide qui avait été renversée. Le tapis qui se trouvait à côté du lit était trempé.

Un combat avait eu lieu ici : c’était certain !

Le plan de Yumeki tombait à l’eau, il était manifestement trop tard. Mais il refusa de céder à d’horribles pensées, il devait trouver Linka et confirmer son état.

Quelles possibilités lui restait-il ?

La seule qui s’imposa à lui était de chercher l’origine des bruits qu’il avait entendus, peut-être liés d’une façon ou d’une autre à ce qui s’était passé dans la chambre.

Il se rappela une horrible scène d’un film d’horreur où la victime avait été dépecée dans une salle de bain. Peut-être était-ce actuellement le cas de Linka ? Son tueur était-il en train de la mettre en morceaux pour assouvir sa folie meurtrière ?

Ses pensées s’embrumèrent, ainsi que sa vision. La simple pensée de ce spectacle au-delà de toute horreur suffisait à lui faire monter les larmes aux yeux. Il mit même la main devant sa bouche pour réprimer son envie de vomir.

— Non, ce n’est pas sûr ! Elle est peut-être inconsciente. Il n’a peut-être pas encore commencé. Je peux encore la sauver.

Cette fois-ci, sans prendre aucune précaution, sans se soucier du bruit ou de quoi que ce fût, et décidé à sauver la jeune femme (ou à la venger dans le pire des cas), il parcourut à vive allure le couloir jusqu’à trouver l’origine des bruits.

Sans discernement, il ouvrit la porte qui n’était pas verrouillée, et entra dans une salle de bain.

En quelques fractions de secondes, son cerveau réalisa quelle était la nature des bruits qu’il avait précédemment entendus : c’était les clapotements de l’eau.

Devant lui, une peau blanche, des courbes voluptueuses sur lesquelles ruisselaient des gouttes d’eau, un spectacle à la fois surprenant et enivrant : Linka venait de se lever dans la baignoire et s’apprêtait sûrement à sortir de son bain au moment précis où Yumeki était entré.

Face à cette surprise, les deux s’immobilisèrent : l’une entièrement nue et recouverte d’eau, et l’autre une main sur la poignée de la porte et empoignant un tisonnier (car c’était là le vrai nom de l’objet dont il s’était saisi).

La stupeur dura quelques secondes.

— Kyaaaaaaaaaaaaaaaa !!!

La jeune femme lâcha un hurlement strident et rentra violemment dans son bain afin de se cacher du regard de l’intrus, provoquant ainsi de violentes éclaboussures.

Ce dernier devint complètement rouge, son corps était si brûlant qu’il dégageait lui-même de la vapeur et son cœur battait plus vite que jamais.

Il referma la porte brutalement :

— Désolé !!! J-Je pensais que tu avais un problème ! cria-t-il en exécutant une succession de courbettes que Linka ne pouvait cependant pas voir.

C’était une sorte de réaction nerveuse.

Un silence s’imposa et dura quelques instants, puis une timide voix féminine se fit entendre de l’autre côté de la porte :

— C’est… C’est pas grave, tu pouvais pas savoir… C’est un lieu commun des mangas et des LN, de toute façon. Je savais que ça arriverait un jour…

Les sourcils de Yumeki se levèrent ; c’était une réponse anormale mais digne d’elle. Même en un instant si grave, ses premières pensées étaient allées à ses passions, c’était incroyable du point de vue de Yumeki.

Cette remarque le calma un peu.

— Je ne savais pas. Je suis allé dans ta chambre, tout était renversé alors j’ai… j’ai…cru qu’on t’avait fait du mal.

Il baissa la voix sur la fin de sa phrase. Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas vraiment, il se sentait gêné de dire franchement qu’il s’inquiétait pour elle.

— Comme c’est mignon, tu t’inquiétais pour moi ?

— Ça n’a rien de mignon ! contesta-t-il les joues rouges.

— Haha ! C’est vrai que la chambre était si sombre que j’ai cogné la table en me levant… Faudra nettoyer ça après.

Le silence qui s’ensuivit rassura Yumeki. Même s’il enchaînait les scènes embarrassantes depuis qu’il avait fait la connaissance cette fille, l’important était qu’elle allait bien.

Il soupira de soulagement.

— Pas grave. Je vais faire ça pendant que tu te changes… Tu as de quoi te changer là-dedans, j’espère ?

— Bien sûr !

Elle avait répondu d’une voix forte et sans hésitation. Même si elle ne lui avait fait aucun reproche, elle était sûrement gênée d’avoir été vue nue.

— Mais… attends… reste là, s’il te plaît… j’ai… j’ai un peu peur. Je les trouve bizarres ces gens. Ça te dérange pas ?

— Alors elle aussi a eu cette impression, pensa Yumeki en se sentant moins seul.

— Change-toi rapidement qu’on puisse partir d’ici, idiote !

Il entendit à nouveau les clapotis de l’eau, elle venait de sortir de la baignoire.

— Euh… tu vas mieux au fait ? Avec la fièvre que tu avais, c’était pas imprudent d’aller prendre un bain ?

Le bruit causé par le frottement délicat d’une serviette traversa la porte et agita les pensées du jeune homme, qui rougissait de nouveau. Il aurait aimé prendre un peu de distance dans le couloir ou simplement lui dire d’être plus discrète, mais dans un cas il ne l’aurait plus entendu parler correctement et dans l’autre il aurait ainsi confessé ses mauvaises pensées.

Il prit simplement sur lui et tenta de paraître le plus naturel possible.

— Oui, oui, ça va mieux. C’était rien de grave, je t’assure. Juste un coup de fatigue. Je voulais pas rester sale, j’avais trop transpiré, expliqua-t-elle franchement sans s’inquiéter de l’effet que produiraient ces paroles.

— Il faut changer de sujet ! Il faut changer de sujet ! Vite !

— Il n’y avait personne lorsque tu t’es réveillée ? La domestique n’était pas là ? Elle n’est pas montée malgré tout le vacarme que tu as fait ?

Elle avait fini de s’essuyer, il entendit les froufrous de vêtements.

— Non, personne. C’est bizarre, n’est-ce pas ? On se croirait dans une scène de Quiet Bourg, il manque que le brouillard… C’était drôle, la console était pas assez puissante à l’époque pour afficher un bon champ visuel, du coup les concepteurs ont utilisé le brouillard pour cacher les défauts techniques de la console. Ce fut un vrai succès, le jeu était super flippant. Ce serait pratique qu’on ait une radio qui grésille à l’approche de monstres, n’empêche. Ou alors une lampe torche qui s’allume lorsqu’ils approchent.

Une fois de plus, il secoua la tête.

— J’ai compris l’idée. Tu sais ce qu’on pourrait faire pour quitter cette dimension ?

— Je te l’ai dit, il faut trouver le voleur de colis : il doit savoir comment faire.

En effet, elle l’avait évoqué au moment de son réveil.

— On en revient donc à la case départ…, déclara-t-il sur un ton exaspéré. Il voulait vraiment quitter ce lieu quitte à faire échouer sa mission.

— Au fait, tu étais où ? demanda Linka, tandis que Yumeki entendit un *zip* semblable au son d’une fermeture éclair.

— Enquêter. En fait, ils nous prennent… Enfin, ils me prennent pour un enquêteur venu de la Capitale. Je sais pas de quelle capitale il s’agit, mais j’ai préféré faire semblant le temps que tu ailles mieux. Ah, oui ! Au passage, les gens normaux parlent le Kagoshima-ben ici, il n’y a que le maire et une étudiante qui…

À cet instant, il s’interrompit brutalement. Il venait de réaliser qu’il y avait une troisième personne qui parlait le japonais de Tokyo, le japonais « normal » : la domestique.

Était-ce normal qu’une domestique s’exprimât si bien ? Son maître, le maire, lui parlait-il au quotidien en japonais de Tokyo au lieu d’utiliser cette sorte de Kagoshima-ben outredimensionnel ?

C’était quelque peu étrange, aussi demanda-t-il :

— En fait, il y a une troisième personne. Tu t’y connais un peu en servantes, enfin, en maid ? Je parle des vraies, pas de celles d’Akiba…

La réponse ne se fit pas attendre :

— Ce sont de vraies ! Pourquoi tu dis un truc aussi méchant ?

Elle marqua une pause, attendant la réponse du jeune homme, mais celui-ci préféra l’ignorer. Il y avait plus important.

— J’ai lu quelques trucs sur les maid… et j’ai joué à « Meido-san wa boku no eroi sensei ». Du coup, c’était quoi la question ?

Les sourcils de Yumeki se levèrent à nouveau ; elle venait de citer, l’air de rien, un jeu érotique ou s’était-il trompé à entendre ?

Il voulut demander des précisions, mais se ravisa : il y avait plus urgent. Il contint sa curiosité et lui laissa le bénéfice du doute.

— C’est normal que dans un village où tout le monde parle le Kagoshima-ben, la domestique du maire parle le japonais de Tokyo ? Je veux dire, c’est normal que le maire lui apprenne ça ? C’est habituel ?

— Euh… je ne sais pas trop quoi dire. Peut-être que ce n’est pas qu’une simple maid ? C’est peut-être une ancienne mercenaire qui a fait la guerre dans le Moyen-Orient et qui a décidé de protéger son maître qu’elle aime sincèrement.

— Laisse-moi deviner… Tu as vu ça dans un anime ou un jeu ?

— Oui !!

La première réaction du jeune homme fut de porter sa main sur son visage, consterné : il était impossible d’avoir une conversation sérieuse avec elle. Toutefois, l’idée qu’elle venait d’énoncer ne lui parut pas si stupide. Elle dégageait un quelque-chose similaire à un garde du corps…

— Dans le fond, tu as peut-être raison. Sauf que c’est pas une mercenaire…

— Comment tu peux le savoir ? Si elle avait des tresses, elle doit être super puissante…

Il ne connaissait pas le monde des domestiques, mais il avait trouvé celle-ci très professionnelle. Elle avait été froide, réfléchie et précise dans tout ce qu’il l’avait vue faire, un peu comme un soldat, en fait.

— Bon, il va falloir faire attention à elle, même si tu racontes n’importe quoi.

Suite à quoi, il lui raconta en détail ce qui s’était passé à la Falaise des Suicidés, le fait qu’il n’y ait aucun indice, qu’il lui avait emprunté son téléphone portable et le fait qu’il était revenu rapidement pensant qu’elle avait été en danger.

— Bon, et sinon, on fait quoi précisément ? On pense tous les deux qu’ils sont étranges et dangereux, mais concrètement, on fait quoi ?

Entendant toujours des froufrous de vêtements, Yumeki commença à trouver que c’était long.

— J’ai une idée : j’ai un pouvoir de la TC qui permet de voir la véritable apparence des gens. Si tu veux je peux tenter de l’utiliser.

— Un peu comme le pouvoir que tu as utilisé contre le lézard géant ?

— Ouais, c’est celui-là.

— Pourquoi tu l’as pas dit plus tôt ?! C’est super pratique comme pouvoir !

— Le souci, c’est que j’ai plus du tout de force magique. Si tu veux que je l’utilise, va falloir que tu m’en donnes… par un baiser…

Sa voix était bien sûr hésitante à la fin de la phrase, pourtant elle l’avait embrassé d’elle-même lors de leur première rencontre.

La réaction de Yumeki fut immédiate :

— Hein ??!!! C’est quoi cette demande ?!

— Bah quoi ? La dernière fois c’était pareil :, je t’ai donné de mon mana de cette manière-là. Tu es du genre à préférer recevoir que donner, c’est ça ?

— Là n’est pas la question !

Mais soudain, un cri féminin provenant de l’extérieur de la maison retentit. Yumeki reconnut malgré lui la personne qui l’avait poussé : Amélie. Il n’y avait aucun doute pour lui qu’il s’agît d’elle.

— Écoute Linka, prends cette arme et enferme-toi dans cette pièce ! Je vais revenir aussi vite que possible !

Sur ces mots, il entrouvrit la porte et fit glisser le tisonnier dans la salle de bain avant de refermer la porte.

Sans attendre de réponse, il quitta la maison en courant.

***

Le cri provenait de derrière une des maisons qui voisinaient la mairie. Yumeki ne prit pas que peu de temps pour s’y rendre.

Lorsqu’il arriva, ses doutes se confirmèrent : il s’agissait bel et bien d’Amélie.

Mais elle n’était pas seule, il y avait avec elle deux créatures  car assurément ce n’était pas des humains qui ressemblaient à un mélange entre un homme et plusieurs espèces de poissons.

Elles dégageaient un liquide visqueux et malodorant qui frappa immédiatement les narines du jeune homme. Ces êtres étaient à la fois improbables et totalement dégoûtants.

Ils essayaient d’attacher et d’emporter Amélie qui avait les larmes aux yeux et un bâillon dans la bouche l’empêchant à présent de crier à nouveau.

Il n’en fallut pas plus à Yumeki pour se décider : deux monstres, une jeune fille, il savait qui il devait secourir.

Leur proximité néanmoins ne lui permettait pas d’utiliser son pouvoir magique de vent, il devait recourir une nouvelle fois à l’épée de lumière, ce pouvoir hautement épuisant.

Sans réellement réfléchir, il prononça ces paroles horriblement embarrassantes :

— Source de pouvoir des wyverns… Magie des éons venue des replis de l’espace et du temps… Luis dans mes mains, brûle les chairs… Apparais, Lame des Chevaliers Wyverns !

L’épée de lumière apparut dans sa main, de la même manière qu’elle l’avait fait la fois précédente.

Le rayonnement de l’épée ainsi que la voix de Yumeki attirèrent les regards des deux créatures, qui interrompirent leurs activités. Voyant là une menace urgente à gérer, ils lâchèrent la fille et se ruèrent sur lui.

Comme la dernière fois, des capacités de bretteur s’étaient instillés en lui à l’apparition de l’arme. Il fit un pas en arrière et tourna sur lui-même afin d’esquiver l’attaque de la première créature sans difficulté. Il en profita pour lui porter coup d’épée.

La tête du monstre s’envola dans les airs à la façon d’un bouchon de champagne, accompagnée d’une fontaine de sang noir.

Cette attaque intimida le seconde monstre qui bondit hâtivement en arrière pour éviter la proximité avec Yumeki.

Mais ce dernier était décidé à en découdre : alors même que le monstre recula, il courut vers lui en enjambant le corps tombant de sa première victime. À peine arrivé à portée, il asséné deux bref coups de tranche.

Le sang gicla de nouveau et la créature hurla alors qu’un troisième coup vint lui transperçer la gorge.

Le calme s’imposa à nouveau et la lame de lumière disparut.

Yumeki expira de soulagement.

L’espace d’un bref instant, il réalisa avec surprise l’étendu de ses propres pouvoirs et le sang noir qui teintait ce sol terreux l’intimida. Mais la vue de la jeune femme attachée, qui le fixait des yeux emplis d’horreur et de reconnaissance, le tira de ses pensées.

— C’était ce qu’il fallait faire…, se rassura-t-il en s’approchant d’Amélie.

Cette dernière ne paraissait pas blessée, bien que ses vêtements étaient un peu déchirés et qu’elle était recouverte d’une substance gluante et visqueuse, la même que celle des créatures.

Yumeki défit son bâillon et lui tendit la main pour l’aider à se relever :

— Tu vas bien ? Tu n’es pas blessée ?

Elle secoua la tête en guise de négation et lui attrapa la main :

— Non, non, ça va… grâce à vous !

Le regard reconnaissant qu’elle lui porta embarrassa légèrement Yumeki. Il avait conscience d’être devenu le Prince de la jeune fille ; elle lui vouait déjà une grande admiration à l’origine mais, à présent, elle lui devait la vie.

Cela dit, il n’avait pas eu le choix, il n’allait tout de même pas laisser une pauvre et innocente jeune femme aux prises de ces horribles monstres ?

— De rien, de rien. Viens avec moi, on va se mettre à l’abri…

Il l’aida à se relever et l’entraîna à l’intérieur de la mairie. La jeune fille le suivit timidement tout en essayant de se débarrasser de la matière huileuse dont elle avait été aspergée.

Une fois dans le couloir d’entrée, Yumeki referma la porte et la cala avec une chaise qu’il prit dans le salon.

— Viens, on va rejoindre mon amie à l’étage !

Sans mot dire, elle le suivit jusqu’à la porte de la salle de bain.

Il frappa et d’une voix calme demanda :

— Linka ? Tu es toujours dans la salle de bain ?

— Oui ! Tu es bien Yumeki et pas un monstre qui a pris sa voix ?

— Si je l’étais, que croirais-tu que je te répondrais ?

Cette question évidente provoqua un silence rempli de doutes.

— Bon, c’est vrai. J’ai été bête sur ce coup-là. Néanmoins, donne-moi un indice qui prouverait que tu es bien Yumeki.

— Sors de là, idiote ! Qu’est-ce que tu veux que je te donne comme indice ?

Sur ces mots, il entendit qu’on enlevait quelque chose de derrière la porte et il la vit s’entrouvrir. Dans l’entrebâillement, il vit le frêle visage de Linka. Ses cheveux étaient mouillés et dégoulinaient.

— Tu es méchant de m’appeler comme ça ! La question n’était pas si bête, en plus.

Puis la porte s’ouvrit en grand et il découvrit Linka dans une robe bleue, un peu similaire à celle d’Amélie, une robe élégante avec des rubans et des volants.

Elle était magnifique !

Le port de ces vêtements accentuait étonnamment sa féminité et sa douceur, elle ressemblait un peu à une poupée française. Néanmoins, l’élément qui ne collait pas était le tisonnier qu’elle empoignait à deux mains à la manière d’une batte de base-ball, prête à frapper le moindre importun.

Yumeki resta ébahi quelques instants et l’observa sans mot dire. Ce regard gêna la jeune femme qui rougit et se dandina.

— Je sais, ça fait bizarre… mais j’ai pas retrouvé mes vêtements, j’ai pris les premiers que j’ai trouvés. C’est déjà mieux que le pyjama érotique dans lequel je me suis réveillée. Par contre…

Elle baissa les yeux sur son décolleté. Yumeki ne tarda pas à comprendre ce qui lui posait problème : elle n’avait pas ce qu’il fallait pour le remplir.

Il déglutit et rougit.

— Non, c’est bon… La robe te va bien à merveille, rassure-toi…, avoua-t-il, malgré lui, en détournant le regard. Par contre, on a un problème plus urgent : deux créatures monstrueuses ont essayé d’enlever Amélie !

Il se retourna vers cette dernière et lui demanda :

— Pourquoi, au fait ? Tu as une idée ?

Elle salua Linka de la main qui répondit par la négative.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Linka en ajustant son décolleté.

— Quand je suis arrivé, deux créatures monstrueuses, des sortes de poissons-humains, essayaient de la maîtriser pour l’emporter avec eux. Je les ai battus et je l’ai tout de suite amenée ici. Par contre, aucune réaction à l’extérieur. Il y a vraiment quelque chose de louche qui se trame.

Linka acquiesça et examina Amélie. Son regard s’arrêta quelques secondes sur sa poitrine, puis sur son visage. Enfin, elle marmonna à l’intention d’elle-même :

— Je vois, je vois… La justice du kawaii…

Puis, d’une voix plus forte :

— Enchantée, Linka ! Ces créatures, d’après la description, sont des Marins : un croisement entre des humains et des monstres des océans. En général, ils enlèvent les jeunes femmes dans l’intention de se reproduire avec elles.

Le visage d’Amélie changea de couleur, elle devint pâle et se couvrit la poitrine instinctivement. Les yeux de Yumeki s’ouvrirent en grand et il regarda bêtement Linka. Ce n’était pas tant la manière dont elle l’avait dit que ce qu’elle avait dit qui le perturba.

— Tu devrais aller te laver, expliqua Linka en faisant un geste de la main pour inviter Amélie à entrer dans la salle de bain. J’ai fini de toute façon et l’eau de la baignoire est encore propre.

Amélie acquiesça et, choquée, entra dans la salle de bain. Avant de refermer la porte, elle lança un dernier regard à Yumeki, plein de reconnaissance.

— Elle te plaît ? demanda Linka sans délicatesse. C’est vrai qu’elle est jolie, mais as-tu pensé au fait qu’elle faisait peut-être elle aussi partie du complot ?

Yumeki la regarda ébahi.

À dire vrai, au fur et à mesure, ses doutes sur Amélie s’étaient évanouis, il ne pensait plus du tout qu’elle puisse faire partie de leurs potentiels ennemis.

Il fit signe de la tête à Linka de s’éloigner de la porte quand ils entendirent la douche s’allumer.

Une fois un peu plus loin dans le couloir, il répondit :

— Non… en fait, si… j’y avais pensé, mais maintenant je suis sûr à 100 % que c’est une pauvre fille. Elle n’a rien à voir dans cette histoire. En plus, tu l’as dit toi-même, ces créatures sont là pour… enfin, tu as compris… L’enquête est résolue, il suffit de montrer les cadavres au maire et il comprendra ce qui est arrivé.

— En es-tu sûr ? Si j’utilisais mon Œil de Vérité, je pourrais faire la lumière sur cette histoire en un clin d’œil. Tu en penses quoi ?

Il rougit de plus belle. Utiliser l’Oeil de Vérité  nom qu’il supposait être celui du pouvoir de Linka  revenait à dire…

— Tu veux vraiment que je… t’embrasse, en fait ?

Elle fit un pas en arrière et fit mine de se défendre avec la barre métallique. Son visage se couvrit de pourpre :

— Pourquoi tu dis les choses comme ça ? Je suis pas une perverse ! C’est juste que… j’ai pas le choix… pour utiliser mon pouvoir.

À cet instant, ils entendirent tous deux du bruit qui semblait produit par des voix humaines provenant de l’extérieur.

Ils se regardèrent et d’un commun accord se rendirent dans la chambre où avait dormi Linka, puis regardèrent par la fenêtre.

Dehors, ils virent une foule de quelques trente, quarante personnes attroupées avec des torches et des fourches, l’image classique des paysans médiévaux en pleine chasse au monstre.

À leur tête se trouvait le maire qui cria :

— Vous avez tué les protecteurs du village ! À présent, la malédiction va s’abattre sur nous et tout ça c’est votre faute !

Yumeki, surpris, se tourna vers Linka. Tous deux se cachaient d’un côté et de l’autre de la fenêtre, ils avaient pris ces positions sans se concerter.

— Quoi ?! chuchota Yumeki. Je leur débarrasse de deux monstres et…

— Je crois que je commence à comprendre…

Mais, à ce moment-là, alors qu’il avait les yeux rivés sur ceux de Linka, il vit une ombre apparaître derrière elle et, avant même de pouvoir réagir, une giclée de sang partit du corps de la jeune femme, dont le ventre venait d’être transpercé par une sorte de lame.

Lorsque Linka s’écroula, Yumeki découvrit la silhouette d’Amélie, nue, dont l’un des bras était remplacé par une sorte de lame organique recouverte de sang.

Elle porta un regard sadique en direction du jeune homme et éleva une voix inhumaine complètement différente de celle qu’elle avait adoptée précédemment :

— Alors, Monsieur l’enquêteur de l’autre monde, on est prêt à mourir ?

À ce moment-là, elle bondit sur lui.

Yumeki jeta son corps sur le côté pour esquiver, il exécuta une habile roulade et se saisit de la bassine qui se trouvait précédemment sur la table de chevet.

Au moment où Amélie porta une seconde attaque, il interposa la bassine en métal pour la parer. La lame se planta sans difficulté dedans et y resta enfoncée.

Profitant de l’instant de sursis, Yumeki fit apparaître une boule de vent dans la paume de sa main et la lança sur Amélie à bout portant.

Les courants d’air tournoyant projetèrent le petit corps de celle-ci contre le mur d’en face, tout en lui administrant diverses entailles.

Sans perdre de temps, Yumeki se rua vers Linka. Elle saignait énormément et était à l’agonie. Il était paniqué et ne savait pas quoi faire. Il avait beau pouvoir se battre à présent, que pouvait-il faire pour ses blessures ?

— Embrasse-moi… La Collection… si tu fais passer un peu… de son pouvoir… en moi, je pourrais…

Il n’avait pas le temps de réfléchir. Il voyait le sang de son amie couler à flots, en quantité plus qu’inquiétante, il était persuadé qu’elle mourrait d’une seconde à l’autre.

Les larmes aux yeux, la panique lui tiraillant les entrailles, il prit le visage de Linka entre ses mains et porta ses lèvres contre les siennes. Cette fois, elles n’avaient pas qu’un goût doux et fruité, elles avaient l’odeur ferreuse du sang.

Des larmes de remord montèrent à ses yeux : s’il l’avait embrassée plus tôt, elle aurait pu utiliser son Œil de Vérité et dévoiler Amélie. Sa réticence avait été dangereuse et stupide. Il n’aurait pas dû…

Le baiser ne dura que quelques secondes. Lorsqu’il se sépara d’elle, il entendit un cri provenant de derrière lui : c’était Amélie.

Elle n’était pas vaincue et avait repris ses esprits.

Yumeki se redressa à son tour, énervé et déterminé, les larmes continuaient de couler sur son visage.

Il se tourna vers l’origine du cri.

Au lieu du corps d’Amélie, il découvrit celui de la domestique.

— Impressionnant, mortel. Mais tu ne m’auras pas une seconde fois, je vais me battre sérieusement.

Le corps d’Amélie se métamorphosa sous ses yeux : ce n’était plus celui d’une humaine, mais celui d’un monstre bipède à la peau noire et molle. Son visage dénué d’oreilles dévoilait trois yeux rouges globuleux ; ses cheveux étaient un amas d’algues avec des bouches de piranhas à leurs extrémités ; ses bras étaient deux lames et, dans son dos, elle avait deux ailes de chauve-souris sans membrane.

Le temps qu’avait pris cette métamorphose avait au moins eu un bon aspect : il avait permis à Yumeki d’invoquer son épée de lumière qu’il dressa devant lui d’un air menaçant.

***

Le combat débuta aussitôt.

Le monstre mena rapidement la danse. Avec ses deux bras-lames et ses cheveux-piranhas, il était capable d’asséner une incroyable quantité d’attaques.

C’était un rythme difficile à suivre, mais Yumeki se défendit efficacement, anormalement bien d’ailleurs.

La raison lui était inconnue mais devait être liée aux informations qui étaient entrées dans son cerveau par le biais de sa lame magique. Le pouvoir des Chevaliers Wyvern était dans le jeu bien plus qu’une simple épée : lorsque la marque apparaissait, le héros était emplis d’un pouvoir ancestral qui améliorait toutes ses capacités de combat.

S’il arrivait à bloquer ce flot incessant d’attaque, c’était parce qu’il parvenait à les anticiper et parce qu’il était incroyablement rapide.

Malgré tout, après quelques secondes passées en défense, il déplora quelques entailles et morsures.

Frustré par cette défense à laquelle le monstre ne s’attendait pas, ce dernier mena une offensive plus agressive que Yumeki essaya d’esquiver mais il commit une erreur en marchant sur un des objets qu’avait renversé Linka précédemment.

Une vive douleur : une des lames du monstre venait de s’enfoncer dans sa jambe gauche ; il était parvenu in extremis à la dévier suffisamment pour qu’elle n’y pénétra pas entièrement.

— Hihihi ! C’est tout ce que dont tu es capable ? Je m’attendais à mieux de la part de mon sauveur.

Yumeki posa genou à terre alors que le monstre avait reculé de quelques pas dans l’unique intention de le provoquer ; elle aurait clairement pu saisir cette chance pour en finir, mais humilier son adversaire avant de le tuer devait lui paraître nécessaire.

Yumeki ne répondit pas à la provocation et, à la place, prépara sa contre-offensive. Lorsque Amélie bondit sur lui, il se redressa subitement  la prenant de court et posa sa main sur le torse du monstre :

«  Rionazun ! »

Une série de trois explosions localisées se produisit. Elles résonnèrent de manière audible dans la pièce et l’onde de choc détruisit même les vitres des fenêtres.

Amélie fut projetée en arrière à nouveau, elle hurlait de douleur tandis que ses mains redevinrent humaines. Elle toucha ses chairs calcinées par l’attaque du jeune homme.

— Ne crois pas que j’en ai fini, monstre ! Tu as tué Linka ! La mort serait trop douce pour toi !

La lumière émana dans le dos de Yumeki. Son épée, en position inversée, longeait son avant-bras. Il préparait sa redoutable attaque.

La fatigue, la blessure, tout cela disparut à cet instant : ses yeux étaient juste emplis de colère, de douleur et de remords.

« Wyrax Daislash !!! »

Cette fois, il hurla le nom de son attaque. Un rayon de lumière, encore plus large que les précédents, jaillit aussitôt de son mouvement d’attaque. Amélie essaya vainement d’esquiver. Le rayon qui la frappa la pulvérisa littéralement, ne laissant rien d’elle.

Comme la dernière fois, le bâtiment ne subit aucun dommage malgré la violence de l’assaut.

La lame disparut. Yumeki souffla bruyamment et porta la main sur sa cuisse. Il tourna son regard vers Linka…

… qui se tenait là, debout, et applaudissait :

— Bravo ! C’était excellent ! Tu deviens vraiment très fort ! Cette stratégie était un peu risquée, mais très intelligente. Tu as ouvert ta garde pour que le monstre en fasse autant. J’applaudis ! Vive Yumeki ! YEAH !!

Le jeune homme n’en croyait pas ses yeux. Il la fixa totalement abasourdi.

— Je t’avais pourtant dit que je pouvais régénérer si tu me donnais de l’énergie de la Collection, non ?

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