Tome 1 – Chapitre 7

Linka s’était approchée de Yumeki et, un peu penchée en avant, elle faisait de grands gestes de sa main devant ses yeux :

— Eh oh ! Tu m’entends ?

Le jeune homme secoua la tête pour se débarrasser de ses interrogations :

— Bien sûr que je t’entends ! Tu es capable de faire un tel truc ? C’est tout simplement incroyable !

Linka se redressa et mit ses poings sur les hanches dans une pose qui se voulait fière.

— Héhé !

Yumeki avait du mal à croire à un si prompt rétablissement, il l’avait vu se vider de son sang au sol ; elle était morte (enfin, c’était ce qu’il avait pensé) et, là, elle faisait comme si de rien n’était.

Personne ne pouvait lui en vouloir d’être perplexe et de se pencher pour observer la blessure au ventre qui avait affublé Linka quelques instants auparavant.

— Eh ? Qu’est-ce que tu fais ?

Bien sûr, c’était gênant pour elle que de le voir si proche de son ventre en partie nu, puisque l’attaque avait déchiré ses vêtements ; le pouvoir de régénération n’avait pas reconstruit au-delà des tissus organiques.

De fait, deux larges déchirures, une à l’avant et l’autre à l’arrière, présentaient la peau délicate et douce de la jeune femme. Seules les traces de sang sur la robe attestaient de l’ancienne blessure que Yumeki aurait pu croire être une de ses hallucinations.

— Tu as un tout petit nombril, à peine creusé… marrant…

— Eeeeeehhhh ! Arrête de regarder, c’est gênant !!

Linka recula en couvrant le trou de ses deux mains.

Malgré la réaction rapide de Linka, Yumeki avait eu le temps de voir qu’elle n’avait plus rien, elle ne faisait pas semblant.

— OK, OK, j’ai vu ce que je voulais voir. Désolé d’avoir été un peu brusque, mais ta guérison est un tel miracle.

Il s’étonna lui-même d’avoir eu l’audace d’aller observer le ventre d’une fille de si près sans même hésiter ou rougir, mais à cet instant c’était plus la santé de Linka que le reste qui l’importait.

Cela ne faisait que peu de temps qu’il évoluait dans le monde surnaturel : à ses yeux, une telle blessure aurait dû lui être fatale mais, d’une certaine manière, cette logique ne paraissait pas avoir sa place ici ; un baiser avait suffit à la remettre sur pied, un peu comme la Belle aux Bois Dormant, constata le jeune homme.

— En tout cas, je t’assure que je vais bien. Et arrête de regarder mon ventre, j’ai… c’est embarrassant !

Yumeki leva les mains et se tourna pour signifiait qu’il allait obéir. De toute manière, il n’avait pas d’intentions du genre envers elles, c’était juste la surprise et la nécessité qui l’avaient fait agir de la sorte.

— Tu devrais trouver autre chose à porter. Si le trou de devant ne montre que ton ventre, j’ai peur que celui à l’arrière…

La crise à peine passée, il revenait à la charge. Linka gonfla les joues, irritée, bien que cela lui donnait un air tout sauf effrayant, et porta un petit coup dans le ventre de Yumeki (qui ne lui fit pas mal du tout).

— En fait, je me suis trompée : tu es un authentique pervers. Je vais devoir me méfier de toi !

Yumeki sourit avant de chercher autour de lui.

— Raconte pas n’importe quoi… En tout cas, il n’y a pas de vêtements dans le coin.

— Dis ? Tu saurais pas ce que sont devenus les tiens ?

— C’est la domestique qui les a pris, elle les a amenés au lavage… en tout cas, c’est ce qu’il paraît.

— Zut !

— Tiens, prends ma veste en attendant. Elle est à ma taille, elle sera sûrement trop grande pour toi mais ça devrait couvrir ton… enfin, tes… Bref, tu vois !

Il entendit derrière lui un nouveau grognement trop adorable pour être intimidant, puis les poings de Linka qui le frappaient à l’épaule.

— Mais, arrête de dire ce genre de choses ! Je… je refuse que l’Élu soit un pervers qui me reluque !

— Ouhlà ! J’ai trop mal… Hahaha ! se moqua-t-il alors qu’en son for intérieur il remerciait le ciel qu’elle fût encore en vie.

Il s’en était fallu de peu. Qu’aurait-il fait sans elle ? Comment aurait-il pu espérer rentrer ?

Et aurait-il seulement voulu revenir dans son monde après avoir causé la mort d’une pauvre fille ?

— Bon, j’accepte ! Mais tu attends pour te retourner, OK ? Tu en as déjà trop vu, nous ne sommes qu’au premier tome de notre relation, il faut pas abuser non plus… Puis, c’est pas mon truc le R-18, OK ?

— Je comprends rien à ce que tu racontes, mais je ne compte pas me retourner. Si je t’ai prévenu, c’est justement pour ne rien voir.

Il tendit la veste derrière lui, rapidement Linka la saisit et il entendit les froissements de vêtements alors qu’il l’enfilait.

— C’est bon, n’en parlons plus. C’est pas si grave au fond, c’est classique dans les LN de toute façon.

— Tu veux pas parler japonais de temps en temps ?

Mais, elle ignora sa remarque :

— Oh ! Je sais ! J’ai une idée ! Pour dédommagement, tu devras jouer avec moi aux jeux vidéo la prochaine fois, OK ?

Yumeki rit intérieurement : c’était une bien légère punition, il pouvait aisément s’en aquitter.

— D’accord, ça me va. Je prendrai mes responsabilités, comme qui dirait.

— Je… j’en demande pas autant. Yumeki, tu es vraiment un héros de light novel, tu sais ?

— J’en sais rien, c’est toi qui raconte n’importe quoi.

— Bref, on va dire qu’on sera quitte. Allez, tu peux te retourner.

Ce faisant, il assista à un spectacle assez amusant et inhabituel : une fille portant une robe ancienne tâchée de sang cachée sous une veste pour homme d’un style moderne, trop grande pour elle. C’était assez particulier, mais avec Linka, en guise de modèle, on ne pouvait dire que c’était désagréable à voir.

— Taadaa ! s’exclama-t-elle en faisant un tour sur elle-même comme pour lui montrer qu’on ne voyait plus rien à présent. On ne voit plus rien ! Merci Yumeki !

— De… De rien…

Était-il un peu déçu de ne rien voir ? Il ne pouvait le penser, quand bien même c’eut été la vérité.

— À présent, occupons-nous de la foule en colère dehors, un autre classique des récits de fantasy, dit Linka. Je vais utiliser l’Œil de Vérité pour rassembler les fragments du chaos et faire la lumière sur cette affaire !

Yumeki fut étonné par la tournure étonnamment complexe de ses propos.

— Tu racontes encore n’importe quoi ? Laisse-moi deviner : c’est une référence à un jeu ou à un manga, c’est ça ?

Linka leva le pouce en souriant fièrement :

— Ouais, c’est un anime et un manga… et un LN aussi à la base ! L’héroïne est trop intelligente ! Elle parvient à résoudre toutes les enquêtes qui lui sont posées, malgré sa petite taille et son corps délicat.

Yumeki ne voyait pas trop en quoi la taille avait quelque chose à voir dans la capacité à résoudre un mystère, mais ce qui le rendait curieux depuis un moment était autre chose…

— Un LN ? T’as cette abréviation à la bouche depuis avant, tu sais bien que je ne suis un otaku…

— Un light novel… Un roman illustré en gros.

— Ouais, je connais un peu, même si je n’en ai jamais lu. La lecture, c’est pas trop mon truc de toute façon.

Linka le fixa avec un air mystérieux :

— Ça viendra sûrement. C’est amusant, je t’assure.

D’où lui venait cette assurance et que voulait-elle réellement dire ?

Mais, avant qu’il n’ait pu s’enquérir à ce sujet, des projectiles passèrent au travers les vitres brisées des fenêtres. C’était des torches, elles illuminèrent l’intérieur de la pièce plongée jusque lors dans la pénombre.

Il y avait également quelques pierres. Par chance, aucune ne les avait touchés directement, mais puisque l’intérieur était décoré de tapis, de tentures et d’autres textiles, il commença rapidement à prendre feu.

Yumeki et Linka, après la première salve de projectiles inattendue, se baissèrent pour se mettre à l’abri.

— Ils sont timbrés ou quoi ?

— Le moment de vérité !

Sur ces mots, Linka, dont les yeux étaient devenus violet luisant, se releva, se positionna au niveau de la fenêtre et observa l’extérieur.

Après seulement quelques secondes, elle se rebaissa et fit son rapport :

— Ce sont presque tous des créatures abyssales : ils ne sont pas humains ! On dirait qu’ils veulent nous piéger dans cette maison, mais je ne sais pas encore pourquoi. Le seul qui n’est pas un abyssal, c’est le vieux avec de beaux vêtements. Il a changé d’apparence, mais je suis sûre que c’est lui qui nous a volé le colis et que nous devons attraper.

Elle se mit debout à côté de la fenêtre. Yumeki, pour sa part, restait au centre de la pièce, accroupi. Aucun des deux n’était visible depuis l’extérieur où se trouvaient les faux villageois.

— Tu peux encore te battre ? Tu n’es pas trop épuisé ? demanda Linka.

Il fallut au jeune homme se poser la question avant de donner la réponse : il était tellement sous le stress de la situation depuis quelques instants qu’il n’avait pas pris le temps de s’interroger sur son propre état.

À la réflexion faite, il ne se sentait pas si fatigué. C’était inattendu, d’autant plus qu’il avait employé l’une de ses plus puissantes techniques. Il n’en comprenait pas la raison, mais l’heure n’était pas vraiment à l’introspection : les flammes commençaient à se propager dans la demeure, ils devaient agir vite.

Il secoua la tête en guise de négation.

— Est-ce que tu penses pouvoir utiliser la magie de Vari pour ralentir notre chute ? Je sais que c’est une application du sort qui n’existe pas dans le jeu, mais je pense que tu peux y arriver.

Yumeki n’en savait rien, il n’avait jamais essayé. Il la fixa d’un air interrogateur jusqu’à ce qu’elle finisse par reprendre la parole :

— Bah, pas grave, on verra plus tard. Pour le moment, je te propose que tu fasses le ménage dans la foule : lance en plein centre de la foule un Varikuro, il devrait les disperser. Ensuite, bah… tu verras !

Son sourire radieux mais mystérieux ne lui annonçait rien de bon, mais la chaleur montait de plus en plus et la fumée menaçait de rendre l’air irrespirable sous peu.

Aussi, il se rapprocha de Linka en marchant en position accroupie et s’en alla se positionner de l’autre côté de la même fenêtre. Des gouttes de sueur perlaient le long de son visage.

Il jeta un rapide coup d’œil à l’extérieur afin de s’enquérir de la position de ses ennemis.

— Je ne sais pas si je peux : ils restent humains en apparence…

— Je vois. Tu as des scrupules à cause de leur apparence, c’est ça ?

Il acquiesça.

Précédemment, il n’avait pas eu de mal à utiliser ses pouvoirs contre des monstres qui s’en prenait à une jeune fille (qui était en vrai un monstre), mais ce qu’il voyait là était simplement une foule d’humains en colère. Il avait beau croire Linka, il sentait que ce serait difficile d’aller contre sa propre nature pacifique.

— Attends, je vais tenter de te montrer leurs vrais visages. Tu me couvres ?

Il ne comprenait pas exactement la question, mais n’eut de toute manière pas le temps de ce faire : Linka se baissa et, passant sous la fenêtre à quatre pattes, le rejoignit de l’autre côté.

— Bouge pas, laisse-toi faire…

Les yeux de Linka redevinrent violet luisant. Yumeki, maintenant qu’il les voyait de plus près, les trouva finalement plus effrayants que séduisants, ils évoquaient involontairement les monstres et démons des contes pour enfants.

Elle se positionna derrière lui et mit ses mains sur les yeux du jeune homme.

Pendant un bref instant il ne vit plus rien mais sentit seulement la douceur et la moiteur de ces petites mains délicates. Puis, soudain, il sentit une sensation de froid au niveau de ses paupières, comme si on y avait introduit de l’eau glacée.

C’était très désagréable, tellement désagréable que c’en devenait douloureux. Yumeki poussa involontairement un cri qui n’était pas particulièrement viril.

— C’est bon : ouvre les yeux ! Je suis désolée, je sais que ça fait mal, c’est pour ça que je ne voulais pas utiliser le transfert.

En ouvrant les yeux, il vit le monde différemment : les couleurs avaient l’air plus vives, il n’y avait plus de zones d’obscurité dans sa vision et, ce qui l’étonna le plus, c’est qu’il voyait le spectre complet de certaines sources de lumière. Les flammes, par exemple, projetaient des sortes de rayons arc-en-ciel tout autour d’elles, de même pour les étoiles dans le ciel.

C’était comme s’il voyait le monde au travers d’un filtre arc-en-ciel, les choses autour de lui étaient colorées d’une intensité qu’il n’avait jamais vue auparavant.

Et, au milieu de tout cela, il put effectivement confirmer les dires de Linka : il voyait non plus une foule d’êtres humains mais une meute de ces créatures visqueuses qui avaient tenté de s’en prendre à Amélie. La seule exception était le maire qui prit l’apparence du salaryman qui les avait embarqués en ce lieu.

Alors qu’il reprit sa position initiale à côté de la fenêtre, il allait porter son regard sur Linka lorsque celle-ci claqua des mains et le pouvoir s’estompa d’un coup.

— Alors, tu les as vus ?

Il hocha la tête.

— Tu vois ça à chaque fois que tu utilises ce pouvoir ? Enfin, je veux dire… Tu vois les arc-en-ciel et tout ça à chaque fois ?

Linka lui sourit chaleureusement :

— C’est bizarre, pas vrai ? Mais, c’est pratique et on finit par s’y habituer.

Il n’aurait pas supporté cette vision quelques minutes de plus. Cela avait été si perturbant, un pouvoir qui altérait bien trop les sens et habitudes humaines.

Il était persuadé que sur le long terme, il y avait de quoi perdre la raison à force de l’utiliser.

— En tout cas, je doute que je m’y habi…

Il ne put finir sa phrase, il fut interrompu par un craquement violent au-dessus de leurs têtes : les flammes avaient atteint les poutres du plafond et ces dernières venaient de gémir de douleur.

— Il faut agir, Yumeki ! Nous n’avons plus le temps !

— Oui, tu as raison…

Non seulement la situation devenait urgente, mais il avait pu voir de ses propres yeux que ses ennemis n’étaient pas humains. Plus rien ne l’empêchait d’attaquer.

Aussi, ramené brutalement à la réalité par son environnement hostile, Yumeki leva sa main devant lui et se concentra.

— Eh ! L’incantation ! N’oublie pas l’incantation, ça n’aurait aucun sens autrement !

— Est-ce réellement le moment pour ça ? Bon, tant pis, je suis plus à ça près de toute façon.

Résigné, il se racla la gorge et commença à réciter l’incantation, de la même façon qu’il aurait récité un poème devant la classe.

— Par la force des tempêtes… qui soufflent à travers les dimensions…

— Mondes…, chuchota Linka pour corriger son erreur.

— … qui soufflent à travers les mondes… exprime ta fureur. VARIKURO !

À ce moment-là, les flots aériens semblèrent se rassembler pour former une sphère dans sa main et, sans perdre de temps, Yumeki se positionna devant la fenêtre brisée et la projeta à l’extérieur.

La boule magique avança à vive allure en tournant sur elle-même, un peu à la manière d’un mini-ouragan. Une fois qu’elle atteignit le sol, elle explosa en projetant des vents aux couleurs verdâtres dans toutes les directions. Toutes les personnes proche de l’épicentre de l’explosion furent tailladées par ces lames aériennes et furent projetées au sol.

Des membres et des giclées de sang noir volèrent partout autour, formant un motif complexe au sol qui laissait penser à quelque peinture d’art moderne. D’ailleurs, au demeurant, ce liquide noirâtre avait plutôt l’air d’être de l’encre, ou du goudron, que du sang.

Un silence s’imposa suite à l’offensive, les voix des villageois se turent. Les survivants furent soudain pris de panique, une réaction inattendue de la part de monstres, mais étonnamment humaine.

Yumeki avait fait en sorte d’exclure le maire de la zone d’effet du sortilège. Il le vit d’ailleurs tenter de ramener le calme dans la foule :

— Revenez ! Si nous unissons nos forces, nous pourrons en venir à bout !

La violence du Varikuro avait succédé aux cris d’agonie de la monstrueuse Amélie, c’était suffisant pour venir à bout du moral de ces créatures, toute inhumaine fussent-elle.

C’était la débandade, plus personne n’écoutait le maire, le chef des troupes.

D’ailleurs, dans la panique, ils laissèrent tomber les illusions qui cachaient leurs vraies apparences et apparurent pour ce qu’ils étaient réellement : des créatures monstrueuses à mi-chemin entre des hommes et des poissons.

— Revenez, bande d’incapables ! Si vous ne le faites pas, je vais utiliser les invocations !

Ces mots résonnèrent sur la place du village, accompagnés du raffut produit par la panique, avec pour fond les craquements de l’édifice en flamme.

— Bon, il ne reste plus qu’une chose à faire… J’ai confiance en toi !

Jusqu’alors Yumeki s’était concentré sur ce qui se passait à l’extérieur, il n’avait pas fait attention à ce qu’avait entrepris Linka à ses côtés.

Mais, lorsqu’il entendit ces paroles, il crut deviner ses intentions.

C’était trop tard : il sentit les bras de Linka l’encercler et, d’un seul coup, celle-ci bascula par-dessus le rebord en l’entraînant dans sa chute.

— Hyaaaaaaa !!!!

Alors qu’il criait en tombant, il ferma les yeux et ressentit — plus qu’il ne comprit vraiment— pourquoi elle avait agi de la sorte : son corps s’entoura de courants d’air qui ralentirent sa chute et celle de Linka par la même.

Ils arrivèrent rapidement au sol, au milieu de nuages de poussières soulevées par sa magie, sans subir aucune blessure. Sous l’effet de la contrainte et de la pression, il avait inconsciemment utilisé un nouveau sortilège qu’il aurait été normalement incapable de lancer.

S’il approuvait le résultat, par la force des choses, il n’était pas très satisfait d’avoir été ainsi surpris.

— Han… Han… J’ai cru que j’allais mourir, dit Yumeki en reprenant son souffle, le cœur battant la chamade.

— Héhé ! Je t’avais dit que tu y arriverais !

— Me… Me refais plus jamais ça… idiote !

— Je ne suis pas idiote… Mpfff !

Linka gonfla les joues mais rapidement se mit à rire innocemment comme si elle était consciente de l’absurdité de ce qu’elle avait fait. Si les choses ne s’étaient pas déroulées comme elle l’avait espérés, la fin de leur aventure aurait été dramatique.

— Bon, par contre, il faudrait peut-être qu’on le suive, non ?

Toujours innocemment, Linka pointa du doigt le maire qui était en train de prendre la fuite. Yumeki lui lança un regard à la fois ahuri et énervé, puis il se ressaisit.

— Je… je vais me le faire… cet enfoiré… Dire que…

Tout ce qu’il avait subi et continuait d’endurer était la faute de ce salaryman. La réception du colis s’était déroulée dans le calme, ils auraient simplement dû le ramener à Ueno et toute cette histoire aurait été du passé.

Mais par la faute de cet homme dont il ne comprenait nullement les intentions, il avait vécu toutes ces choses.

Sans perdre de temps, il se mit à courir ; Linka le suivit d’un pas plus lent, obligeant rapidement Yumeki à se mettre à son rythme, de peur de l’abandonner.

D’ailleurs, il finit même par lui prendre la main en rougissant.

— C’est… juste pour ne pas se prendre, OK ? Te fais pas d’idées !

— Haha ! Ce tsundere masculin !

— Je… Je ne suis pas…

Mais, il préféra garder son souffle pour la poursuite que de se défendre de ce qu’il n’était pas.

Quelques minutes plus tard, toujours à la poursuite d’une silhouette qui avait une certaine avance, ils finirent par arriver devant une petite maisonnette, probablement une remise.

Ils ne prirent pas le temps d’analyser les lieux puisqu’ils virent rapidement une intense lumière sortir par les fenêtres.

Ils se jetèrent une brève œillade tous les deux, puis se dirigèrent vers la porte que l’homme avait refermée derrière lui. Puisqu’il s’agissait simplement de fines planches en bois, Yumeki n’eut aucun mal à les défoncer d’un coup d’épaule.

C’est là qu’ils découvrirent une Faille en train de se refermer.

Cette fois encore, sans hésiter, Yumeki saisit la main de Linka et l’entraîna en courant à travers celle-ci. Il espérait qu’il s’agissait de la porte de sortie de ce cauchemar…

***

Les premières sensations qu’ils éprouvèrent tous deux après ce changement de dimension, étaient l’humidité et le froid.

Il pleuvait abondamment autour d’eux et il faisait nuit. L’éclairage était artificiel, il n’était pas du tout semblable à celui naturel du plan abyssal.

De fait, ils reconnurent immédiatement le fait qu’ils étaient de retour à Akihabara.

Ils étaient à nouveau entourés par de grands bâtiments de verre, d’acier et de béton, un cadre qui revêtait soudain une certaine nostalgie.

Pour être plus précis, ils se trouvaient actuellement sur la Chuo-Dori, à côté du plus haut bâtiment de cette avenue, la salle d’exposition Sublime Palace.

À cause de l’impression de chute au passage de la Faille, Yumeki avait essayé de se rattraper et était tombé à genoux.

Derrière lui, ou plutôt sur son dos, s’était écroulée Linka. Entraînée par la course de Yumeki, elle était tombée en avant et s’était étalée à moitié sur lui.

Une arrivée plutôt brutale, en somme.

Devant eux, une forme humaine se retourna lentement : c’était le salaryman qui avait dérobé le sac à Linka, celui qui les avait emportés dans l’autre dimension.

Les jeux d’ombre et de lumière donnaient à cet homme une allure particulièrement sinistre, il transpirait la haine et le sadisme. Mais il était possible que cette vision qu’avait Yumeki était influencée par le souvenir de l’avoir vu sourire après avoir giflé Linka.

Ce souvenir anima une certaine colère en lui : qu’on frappe une femme, c’était quelque chose qu’il ne pouvait pas tolérer. Il fallait corriger ce malotru !

Le moment de régler leurs comptes était venu. Et l’inconnu s’en était également rendu compte puisqu’il avait arrêté de fuir et se tenait debout en train de l’attendre.

Yumeki lui jeta un regard froid et déterminé, comme pour lui signifier qu’il acceptait son défi, puis il se retourna tant bien que mal pour vérifier l’état de la jeune femme :

— Tu vas bien, Linka ?

— Oui, ça va, répondit-elle d’une voix hésitante.

Elle s’appuya doucement sur son dos afin d’exercer une force suffisante pour lui permettre de se relever.

Il se redressa à son tour et fit face au sombre et inquiétant salaryman.

Ils avaient beau être distants l’un de l’autre, leurs regards parvenaient malgré tout à se croiser et à se confronter.

Chose rare à Akihabara, la rue était vide. Pour arriver à un tel résultat, il avait fallu réunir la bonne heure et une terrible averse.

S’avançant d’un unique pas, le premier à prendre la parole ne fut autre que le salaryman :

— Quel est ton nom, jeune homme ? J’aimerais connaître le nom de celui qui a perturbé mes plans.

En réalité, Yumeki aussi était un salaryman, il travaillait dans une grande entreprise à Shinjuku, dans le secteur du trading et du business international, mais actuellement il n’en portait pas le costume.

Entrant parfaitement dans son jeu, sans le quitter du regard, ce dernier s’avança également d’un pas et répondit :

— Motomachi Yumeki. Et toi ?

— Nakamura Kenzo. Pourquoi te mêles-tu de cette affaire ? Elle ne te concerne pas.

Il avança encore d’un pas.

— J’en ai reçu la demande de quelqu’un qui me paraît bien plus correct que toi, c’est tout. En fait, si tu n’avais pas fait usage de la violence contre Linka, j’aurais peut-être déjà lâché l’affaire. Mais je ne laisserai pas un enfoiré s’attaquant aux femmes faire ce qu’il veut…

Intérieurement, il ressentit une certaine fierté personnelle, même s’il s’étonna de la bravoure qu’il était soudain capable de déployer. En temps normal, il n’aurait jamais pu.

Mais toute ces histoires de pouvoirs et de lutte contre les envahisseurs extraterrestres commençait à lentement le changer.

— Me voilà devenu le défenseur de la veuve et de l’orphelin ! Trop la classe !!!

Il ne laissa rien paraître, mais une part très ancienne et profondément enfoui de sa personnalité jubilait de cette situation. C’était probablement elle qui le motivait autant.

— Haha haha ! Un idiot avec des raisons idiotes ! Je pensais que tu avais au moins un intérêt pour le contenu du sac.

Le salaryman n’avança plus, il se contenta de rire sur place, rire au point d’en avoir les larmes.

Yumeki sentit la colère monter encore plus en lui. Il serra vivement les poings alors que son regard s’endurcissait.

— J’ai deux questions moi aussi. Pourquoi cette mise en scène inutile dans l’autre monde ? Pourquoi y être allé puis en être revenu sans aucun résultat ? À quoi rimait ce déguisement ?

Nakamura se frotta les yeux pour sécher les larmes de son fou rire, puis il s’arma d’un regard sadique et condescendant.

— Tu crois réellement que je peux accepter sagement que ma bien-aimée se marie avec un gros porc d’otaku ? Tu crois que je peux simplement la laisser partir avec quelqu’un de son espèce ? Si encore, ça avait été quelqu’un d’autre, à la limite, mais lui !

Il parlait de Kazuo.

Même si cela n’avait pas été clairement dit et même si Yumeki n’était pas au courant de tout, cela lui parut soudain évident.

Non seulement, Nakamura avait essayé de lui dérober son précieux paquet, mais surtout, lorsqu’on parlait d’otaku pervers, Yumeki ne pouvait s’imaginer personne d’autre que Kazuo.

Toute cette affaire n’était donc qu’une bête querelle amoureuse, le plus ancien et récurrent des motifs criminels du monde ?

Yumeki soupira, dépité par ce constat. Il était particulièrement déçu, mais Nakamura n’y prêta nulle attention :

— Personnellement, je me fiche du contenu de ce sac, mais mon allié m’a promis de se débarrasser de l’autre gros porc si je l’aidais à le récupérer. Quant à notre passage dans l’autre monde… j’avoue que je n’ai pas eu le choix, j’avais besoin de temps.

Il marqua une pause au cours de laquelle il regarda autour de lui. Ses lèvres se arquèrent alors qu’il leva les épaules.

— Dans l’autre dimension, j’avais quelques difficultés à invoquer autre chose que ces créatures inutiles que tu as tuées par dizaines…

À cet instant, une voix féminine se manifesta derrière Yumeki, celle de Linka, coupant la parole à Nakamura :

— En temps normal, les invocateurs créent des connexions avec d’autres dimensions. S’ils se trouvent eux-mêmes dans une autre dimension, ils ne peuvent pas accéder au panel complet de leurs possibilités. Pour faire simple, il pouvait dominer les créatures qui s’y trouvaient, mais ne pouvait pas invoquer celles des plans les plus éloignés. C’était une question de position dimensionnelle où il se trouvait.

Yumeki n’avait pas vraiment compris l’explication, mais au fond tout cela lui importait peu : son seul objectif était d’arrêter Nakamura et lui faire payer son offense.

— Comme l’a si bien dit la pimbêche : je voulais gagner du temps pour que mon allié m’ouvre la porte pour revenir.

 En conclusion, résuma Yumeki d’un air condescendant, tu n’étais même pas capable de rentrer chez toi ? Et tu t’y es rendu quand même ? C’est ridicule !

— Tais-toi, insolent ! C’était le plan ! Il fallait que je récupère le sac, passe la Faille et que j’attende qu’on m’ouvre le chemin du retour ! Je l’ai pas décidé ! Tout devait bien se passer, mais il semblerait que mon allié ait rencontré un petit empêchement et il m’a fallu rester un peu plus longtemps que prévu.

— Et tu as donc demandé à ces créatures de changer de forme pour jouer cette comédie… Tout s’explique. Par contre, pourquoi ne pas avoir tué Linka alors que j’étais à la falaise ?

Nakamura se mit à nouveau à rire, un rire presque forcé cette fois.

— Tu crois vraiment que je m’intéresse aux filles à moitié mortes ? Si ça avait été toi, par contre…

Yumeki entendit venir de derrière lui une sorte de ronchonnement, c’était Linka qui s’était probablement sentie vexée par la réflexion, ce qui était très compréhensible.

— Bon, arrêtons de discuter. C’est échec et mat pour toi ! Je ne te laisserai pas le temps d’invoquer quoi que ce soit, et vu notre distance…

Nakamura se mit à rire à nouveau :

— Tu veux dire qu’il est trop tard pour toi ?

Sur ces mots, sans prononcer la moindre invocation, une énergie violacée particulièrement inquiétante se rassembla autour de lui. Le précieux sac tomba par terre.

De son côté, Yumeki fit apparaître sa lame de lumière dans sa main droite.

Incapable d’agir à temps, Nakamura se métamorphosa en une créature cauchemardesque sous les yeux de Yumeki.

À présent, Nakamura mesurait trois mètres de haut. Son corps, bien qu’encore bipède, n’avait plus rien d’humain. Sa silhouette rappelait beaucoup celle d’un gorille. Il était musclé et légèrement courbé, tandis que des plaques de chitine noire recouvrirent une partie de son corps, formant une armure autour de lui.

Des pointes menaçantes l’ornaient de-ci de-là. Il avait également quatre bras, tous terminés par des griffes acérées.

De plus, une seconde bouche avec des dents monstrueuses s’ouvrit soudain au niveau de son ventre, tandis que deux globes oculaires géants, aux iris jaunes, ouvrirent leurs paupières sur ses épaules. Ses propres yeux étaient également devenus jaunes, aussi bien la pupille que la sclérotique, d’ailleurs.

Enfin, son visage s’allongea un peu comme celui d’un canidé.

Il était à présent difficile de le qualifier de salaryman, aucune entreprise n’aurait compté un tel monstre dans ses employés.

D’une voix inhumaine, rauque et caverneuse, Nakamura hurla :

— ALORS ? TOUJOURS AUSSI CONFIANT ?

À dire vrai, Yumeki ne l’était plus du tout. Mais Linka lui saisit la main vide pour l’encourager. Sentant cette douceur, mélangée à une certaine moiteur, il reprit courage.

Il expira calmement et se retourna :

— Éloigne-toi, je m’en occupe.

Le visage de la jeune femme sembla s’illuminer alors qu’elle darda un sourire franc et amical.

— Je sais que tu y arriveras, Yumeki.

Elle s’éloigna ainsi de quelques mètres, tant que l’opportunité lui était donnée. Plus que jamais, Yumeki ressemblait au héros dont il empruntait les pouvoirs.

Sans autre forme de discussion, la créature bondit à une hauteur de quelques sept-huit mètres de haut, avant de retomber en portant un violent coup de poing.

Yumeki eut le temps de voir venir l’attaque et l’esquiva sans grande difficulté. Malgré tout, il reconnut la puissance de l’offensive lorsqu’il sentit l’onde de choc du coup heurtant le sol lui arriver en pleine figure ; il n’avait pas esquivé assez loin.

Mais, cette distance qui l’avait mis à risque, lui permit également d’en profiter pour porter une attaque de taille avec sa lame.

Malgré la musculature, l’épée de lumière laissa une blessure dans les chairs du monstre.

Après un cri de douleur, ce dernier contre-attaqua d’un revers du poing qui projeta littéralement Yumeki en arrière.

Grâce à une parade de dernière seconde, ce dernier ne fut que très brièvement sonné ; il se rattrapa et retomba sur ses pieds, tout en glissant sur l’asphalte inondée par l’eau de plus.

Reprenant ses esprits, il vit le monstre lui foncer dessus à vive allure. Un échange de coups s’ensuivit, l’avantage paraissait clairement en faveur de la créature : même si elle était lente et si ses attaques n’atteignaient pas leur cible (et lorsqu’elles y parvenaient, cette dernière parait), elle était terriblement puissante et, surtout, ses blessures se refermaient à vue d’œil.

De fait, Yumeki commençait à s’épuiser. Même si son arme n’avait aucun poids et donc ne pesait pas sur ses bras, elle était trop exigeante en quantité d’énergie de la Collection. Yumeki n’était encore qu’un débutant !

Aussi, l’inévitable arriva : sous l’effet de la fatigue, Yumeki ne parvint pas à esquiver et fut touché. Sous la violence du coup, il fut projeté le long de la Chuo-Dori jusqu’à l’entrée d’un magasin.

Le monstre, probablement pour jouir du sentiment de supériorité qui en résultait, s’arrêta un instant.

Cette pause laissa le temps à Yumeki de reprendre ses esprits.

Cette fois, il avait été victime d’un coup de griffe qu’il avait en parti réussi à bloquer, mais qui avait entaillé malgré tout ses épaules et son front. Le sang qui coulait de cette dernière blessure obstruait à présent son champ de vision.

La lame de lumière disparut soudain de sa main en même temps qu’une fatigue oppressante assaillit tout son corps. Yumeki respirait lourdement et bruyamment.

C’est tant bien que mal qu’il se remit sur ses pieds, vacillant et luttant pour ne pas retomber.

Il sentit à nouveau une présence réconfortante à ses côtés : Linka lui épongea le sang qui coulait sur ses yeux à l’aide de ses manches.

Nakamura, sous sa forme monstrueuse, prenait un malin plaisir à regarder la scène. Il se mit à pousser un rire monstrueux et sadique qui collait parfaitement à son actuelle apparence.

*Scrrr*

Linka déchira un morceau de la robe qu’elle avait amenée de l’autre monde et le noua autour de la tête du jeune homme sans se laisser intimider par le monstre.

Puis, elle s’approcha et lui chuchota à l’oreille :

— Je sais que tu es fier et que tu voudrais t’en sortir seul, mais lui aussi fait appel à quelqu’un d’autre, tu sais ?

— Hein ? Quelqu’un d’autre ?! s’exclama Yumeki, qui profitait de cette pause pour récupérer un peu.

— Oui, écoute-moi. Il a ouvert une faille à l’intérieur de son corps pendant que vous parliez et a fusionné avec une créature abyssale de rang noble, un Xyrhandar. Ce n’est pas la pire qui soit, mais elle est suffisamment puissante pour semer la mort et la destruction.

Elle marqua une brève pause.

— Dans son état, il ne craint pas tes attaques à cause de la capacité de régénération du monstre avec qui il a fusionné. Mais elle n’est pas absolue. Si tu lui coupes la tête, il ne pourra pas se guérir. Il mourrait alors en même temps que la créature.

Une nouvelle pause. Yumeki ne put que remarquer qu’elle aimait ménager le suspens ; il était trop fatigué pour lui demander d’accélérer.

— Mais, il existe une autre solution : détruire le Stigma Diaboli, le centre d’énergie générant la fusion. C’est à toi de choisir quoi faire, mais sache que le second choix est un peu plus difficile.

Yumeki résuma rapidement ce qu’elle venait de lui dire : c’était lui donner le choix entre le tuer ou non.

Bien que Nakamura avait une apparence maléfique, ce n’était guère qu’un humain ; il n’allait pas le tuer, il ne pouvait pas le faire. S’il avait pris Linka en otage ou s’il avait menacé de tuer des innocents ou tout autre un cas extrême, peut-être que Yumeki aurait trouvé la force de commettre ce crime, mais puisqu’on lui laissait le choix.

— Tu me prends pour qui ? Tu crois vraiment que je vais choisir de le tuer ?

— J’étais sûre de ta réponse. Hihi !

D’un mouvement agile et rapide, elle passa derrière lui et posa son bras droit sur son épaule, pointant de son index un endroit précis de l’anatomie du monstre, un endroit situé sous la dernière côte à droite du torse.

— Vise là. C’est ta seule chance de victoire, mon héros.

Sans crier gare, elle lui posa un baiser sur sa joue qui retentit malgré le cliquetis des gouttes d’eau sur le sol.

Elle s’éloigna aussitôt de lui en tournant sur elle-même.

— Je te confie la suite ! Hahaha !

Yumeki ne dit mot, il en était incapable : son visage était rouge jusqu’aux oreilles. Bien sûr, ils s’étaient déjà embrassés sur les lèvres, mais il avait été pris par surprise et n’arrivait plus à arrêter les battements effrénés de son cœur.

— On s’amuse bien les tourtereaux ?

— On ne sort pas ensemble ! protesta Yumeki de manière véhémente.

— Trêve de bavardages ! Finissons-en ! Ma prochaine attaque signera ta défaite !

Nakamura se baissa pour se préparer à bondir à nouveau.

Yumeki n’avait plus le choix, il ne supporterait pas que le combat s’éternisât : il était à bout de force.

C’est pourquoi, il ferma les yeux et fit abstraction pendant quelques secondes du monde qui l’entourait.

Il se laissa bercer par le bruit cyclique de la pluie, par la caresse du vent et par la douce réminiscence du contact des lèvres sur sa joue.

L’épée de lumière apparut à nouveau dans sa main droite en même temps que se mit à luire la marque des wyvernes.

Mais cette fois, il ne s’arrêta pas là : une tâche de noirceur, comme une sorte d’encre noire, apparut à l’intérieur de sa main gauche et prit la forme d’une épée faite d’ombre.

— Les Doubles Épées des Chevaliers Wyverns ! s’exclama Linka avec détermination.

Il s’agissait, en effet, d’une des dernières attaques découvertes du héros de Wyvern Quest à la fin du jeu lors de son affrontement contre le dieu maléfique.

Yumeki venait de se remémorer soudain de cette scène : elle l’avait profondément marquée. Outre le fait qu’il s’agissait du grand final du jeu qui l’avait tenu occupé pendant des semaines durant, elle avait été parfaitement construite : la musique, le rythme du combat, les dialogues, tout avait été conçu pour toucher le jeune garçon qu’il fait été.

Son cœur d’adulte s’emplit d’un sentiment doux face à cette réminiscence : la nostalgie. Il se sentait empli d’une énergie plus forte que jamais comme s’il ne faisait plus qu’un avec son environnement.

Pour une fois, il sentait son habituelle angoisse le quitter. Son travail, les difficultés des relations humaines et tout le spectre de problèmes du quotidiens disparurent, laissant place à un sentiment de plénitude et de paix.

La créature déplia son corps sans plus attendre et bondit sur son ennemi, toutes griffes dehors.

Yumeki ouvrit les yeux et arma ses deux lames derrière lui, à la manière d’un Wyrax Daislash.

Au moment où les griffes des quatre bras allaient lui porter le coup fatal :

« Wyrax Ultimaslash !!!!!!!! »

Deux rayons partirent des lames jumelles de Yumeki : un rayon de lumière et un rayon de ténèbres.

Ils se joignirent, s’enroulèrent l’un autour de l’autre pour former un rayon plus grand, plus puissant et plus dévastateur encore. La fusion de deux concepts opposés.

Nakamura sous sa forme monstrueuse fut emporté par l’attaque et son corps vola en arrière.

Mais, en y regardant de plus près, on pouvait voir que seul le côté droit de la créature avait été dévastée ; elle avait été totalement désintégrée.

Le double rayon avait traversé une bonne partie de la Chuo-Dori sans endommager le moindre objet.

De la même manière que la vague d’énergie, les lames dans les mains de Yumeki disparurent et se transformèrent en paillettes lumineuses.

Yumeki respirait lourdement, ses bras tombèrent vidés de leur énergie, mais son expression faciale n’était pas douloureuse ou inquiète, il paraissait au contraire satisfait.

Quant à Nakamura, affublé d’une blessure mortelle, il tomba au sol où il se roula en proie à la douleur.

Soudain, il cessa de gesticuler et reprit forme humaine.

— Co-Comment est-ce possible ?

Il ne tarda pas à se relever, il paraissait somme toute en bien meilleure forme que l’autre camp. Mais, il ne pouvait lutter, il avait utilisé sa meilleure carte et il avait malgré tout été vaincu.

— Je… Je ne l’oublierai pas ! Vous me le paierez !

Après une réplique aussi clichée, il ne lui restait plus qu’à prendre la fuite ; c’était tout ce que bon méchant aurait fait dans une telle situation.

Yumeki ne chercha pas à l’arrêter, de toute manière il n’aurait pas pu dans son état. Fièrement, il l’observa s’éloigner : il l’avait vaincu, il avait pris sa revanche et venger Linka.

— Han… han… han…

Il luttait pour rester conscient, il n’avait jamais été aussi épuisé.

Il parvint à retrouver du regard le sac qui traînait au sol, mais finit par tomber à genoux.

Linka s’en alla le récupérer avant de venir en courant vers lui. Elle lui prêta son épaule ; incapable de lutter plus longtemps, la tête de Yumeki s’y posa contre.

— Nous avons réussi ! s’écria Linka. Tu es bel et bien l’Élu de la Collection ! Je suis si fière de toi !

Yumeki se sépara d’elle légèrement et leva le pouce ; c’était le mieux qu’il pût faire, il n’arrivait même plus à articuler.

Alors que sa tête retomba à nouveau sur l’épaule de la jeune femme, dans un état de semi-conscience, il vit une image floue d’un homme en train de s’avancer vers eux dans la vaste avenue vide, aux imposants bâtiments tels des remparts la délimitant.

Il ne put l’identifier que ses yeux se fermèrent et sa conscience s’estompa.

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