Tome 1 – Chapitre 8

Quelques temps auparavant…

Une silhouette se tenait sur le toit d’un immeuble un peu à l’écart de l’endroit où venait de se refermer la Faille dimensionnelle et qu’avaient franchi trois personnes.

Quelques minutes s’étaient écoulées.

À dire vrai, cet individu mystérieux aurait préféré qu’il n’y ait eu qu’une seule qui l’eût traversée, mais une magie inconnue s’était interposée et avait maintenu le passage ouvert.

La personne qui se tenait sous la pluie portait une cape à capuche qui couvrait une partie de son visage ; celle visible était dissimulé par un masque en bois peint, du même type que ceux utilisés au kabuki.

Tout cela perturbait quelque peu ses plans : c’était lui qui avait ouvert le passage et avait permis à Nakamura d’entrer dans l’autre monde. Il avait prévu de lui en ouvrir un autre afin de l’extraire de cette dimension au plus vite et de récupérer le précieux colis.

— On dirait que tout se complique…, marmonna-t-il avant de soupirer.

Mais il s’agissait juste d’adapter le programme initial, il n’était pas tombé à l’eau pour autant.

Il leva une main griffue aux doigts inhumainement longs— ayant cinq phalanges au lieu de trois— et à la peau vert-jaunâtre, puis traça dans les airs un symbole ésotérique qui s’illumina au rythme des paroles incantatoires qui jaillirent de sa gorge :

« Jdaran Ruahsan Dxaeax. »

Assez rapidement, un cercle vint se dessiner autour du symbole et se mit à tourner.

 Tu m’entends, Nakamura ?

Il avait posé la question à haute voix, une voix sifflante et caverneuse qui ne sonnait pas humaine.

Après quelques secondes, une réponse se fit entendre :

 Oui, Maître, je vous entends.

 Très bien. Je vais rester en communication pour organiser ton retour. Tu as remarqué que tu avais été suivi ?

 Ah bon ? Non, Maître, je ne savais pas.

Le silence dura quelques brefs instants, puis Nakamura reprit :

 Cela poserait-il problème, Maître ? Si je rentre, ce sera tant pis pour eux ou je me trompe ?

 Non, en effet, tu as raison. Cela ne contrarie en rien mes projets. Donne-moi le signal lorsque tu seras prêt…

Mais, à ce moment-là, le symbole devant lui disparut et un son strident se fit entendre.

La créature inhumaine bondit en arrière en se protégeant de ses bras juste à temps pour éviter un rayon pourpre qui s’abattit à l’endroit où il s’était tenu jusque-là. Une terrible onde de choc résulta de l’impact de cette attaque-surprise.

L’inconnu fut projeté contre le rebord du toit alors que sa cape se défit et s’envola au loin, exposant à présent toute son inhumanité.

La créature bipède avait un corps chitineux d’une couleur jaune-verdâtre. Son allure générale était assez semblable à celle d’une sauterelle mélangée à un humain : ses jambes avaient la même forme que celles de l’insecte, mais ses bras étaient proches de ceux d’un homme, si ce n’étaient ses longs doigts griffus et minces. Quant à son visage, il était encore caché par un masque d’oni.

Il s’agissait du mystérieux allié de Nakamura, celui qui lui avait enseigné les arcanes de l’invocation d’Abyssaux et qui faisait partie du groupe d’extraterrestres dont avait parlé Linka à Yumeki. Il avait été envoyé en mission par son supérieur hiérarchique afin d’enquêter quant à Kazuo, un puissant collectionneur du quartier.

Mais celui qu’il cherchait venait au contraire de le trouver.

Une fois l’attaque totalement dissipée, l’alien en chercha rapidement l’origine et put découvrir un serpent ailé cramoisi et jaune, un Quetzkelzal, une créature des plans des confins.

Alors que la créature rassemblait une nouvelle vague d’énergie prête à fondre dans sa direction, l’extraterrestre bondit grâce à ses jambes puissantes. En un instant, il arriva sur un toit voisin.

Aussitôt, il traça à nouveau des symboles devant lui et prononça d’une voix encore plus rauque :

« Fhranrabd Xsarhda, vagabond à l’appétit tenace, Dévoreur de Vie, apparais ! »

La seconde attaque partit dans sa direction, traversant le ciel obscur d’Akihabara avec un bruit strident, qui en réalité n’était audible que par l’alien, puisqu’il s’agissait de sons à fréquences trop élevées pour une oreille humaine.

Le rayon prit cette fois quelques fractions de secondes pour arriver jusqu’à sa cible, sûrement en raison de la distance. C’était le temps qu’il fallut au « Dévoreur de Vie » pour apparaître.

Il s’agissait d’une créature absurde, une fois de plus, un amalgame de bouches collées sur un amas de chairs putrides et malodorantes.

Lorsque le rayon allait entrer en contact avec le Dévoreur, les bouches de ce dernier s’agitèrent simultanément et le dissipèrent comme si elles l’avalaient.

Faisant immédiatement suite à cette défense inattendue, la voix lointaine de Kazuo :

« Kekkai ! »

Un dôme d’énergie se dressa et engloba une zone de plusieurs centaines de mètres : à l’intérieur de celui-ci se trouvaient uniquement les belligérants, c’est-à-dire les deux créatures extra-dimensionnelles, l’alien et Kazuo.

Au-dessus du dôme transparent, on pouvait voir un squelette translucide géant à deux têtes, plus haut que les buildings environnants. De sa colonne vertébrale s’étiraient des sortes de tentacules qui enserraient totalement le dôme.

À l’intérieur du kekkai, l’air était comme chargé de particules bleutées. Les bâtiments, les rues et même les décorations, tout était reproduit à l’identique du monde physique (que beaucoup appelaient « monde réel », tout simplement).

Le but de ce pouvoir, purement défensif, était d’empêcher les intrusions physiques et extra-dimensionnelles, souvent même les deux, et d’isoler ainsi les combattants pour les empêcher de recevoir une quelconque aide extérieure.

De plus, il préservait le champ de bataille des dégâts occasionnés par les combattants et évitait que les personnes normales ne pussent assister à l’affrontement.

C’était comme créer un champ de bataille dans une autre dimension et d’y apporter de force tout ou partie des personnes qui se trouvaient dans l’espace originel. Il devenait ainsi parfaitement possible de ne pas y amener les spectateurs innocents, les civils, qui ne voulaient pas se trouver au cœur de la mêlée.

Il y avait néanmoins un problème à cette technique : si l’invocateur qui l’avait utilisée venait à être tué ou sombrait dans l’inconscience, les deux morceaux de réalité entreraient en collision et, au moment de leur réunion, les dommages de l’un se répercuteraient inévitablement sur l’autre.

Celui qui avait fait apparaître cette barrière cherchait deux choses : empêcher l’extraterrestre de fuir et éviter les dégâts et les pertes civiles.

 On se rencontre enfin ! Hahahaha !!

La voix imposante et arrogante de Kazuo s’éleva depuis un toit.

L’extraterrestre tourna la tête dans sa direction, le plus haut bâtiment du champ de bataille, et, doué d’une vision nocturne surhumaine, il put sans mal déceler la silhouette d’un homme plutôt grassouillet aux cheveux mi-longs qui portait un long imperméable ; son index ajustait à cet instant précis une paire de lunettes rondes dont le reflet inquiétant aurait pu être vu même par la vue humaine.

L’alien fit claquer sa langue pour exprimer son mécontentement. Bien qu’inhumain, l’expression de ses sentiments n’était somme toute pas si différente.

 J’ai comme eu l’impression qu’on cherchait à m’éviter… Une bien sage, vraiment très sage, décision. Mouhahaha !!

Kazuo continua à provoquer son adversaire. Son rire brisait le silence de la zone, retentissant de manière particulièrement sinistre.

On pouvait raisonnablement se demander qui était le véritable méchant.

Kazuo avait observé la disparition de Linka et Yumeki dans l’autre dimension, mais il était arrivé trop tard pour l’empêcher. En chemin, il avait décelé une bien mystérieuse présence qu’il n’avait pu identifier et n’avait pu prendre le temps de ce faire.

En effet, depuis le début, son objectif n’avait été nul autre que l’éminence grise derrière les actions stupides et insensées de Nakamura.

Il la tenait enfin.

 Fini de jouer à cache-cache, fini de sacrifier des innocents pour tes invocations d’abyssaux ! Il est l’heure d’en finir !

Sur ces mots, le Quetzkelzal lança une nouvelle salve de projectiles magiques que l’alien intercepta à l’aide de l’absorption de son Dévoreur de Vie.

Pendant quelques minutes, les deux monstres échangèrent des attaques mais il apparut rapidement que les tirs du monstre serpentin se soldaient toujours par un échec. Il ne paraissait pas y avoir de faille dans la défense du Dévoreur.

Tandis que le combat suivait son rythme, l’extraterrestre prit la parole :

 Tu t’attendais à quoi, humain ? Mon Dévoreur de Vie peut absorber tout type d’attaque et tu n’as qu’une seule créature pour m’attaquer. Si tu n’avais pas invoqué ton kekkai encore, je dis pas. Mais, il te limite autant qu’il me limite, tu sais ? Néanmoins…

À cet instant, ayant fini sa déclaration, l’alien bondit à l’aide de ses jambes insectoïdes. Son bond était inhumain, il s’éleva à une hauteur vertigineuse. Il était accompagné de l’amas de gueules qu’il avait invoqué, le Dévoreur, qui restait fidèlement à ses côtés en bon garde du corps qu’il était.

Son bond lui permit d’atterrir à quelques mètres de Kazuo seulement.

 Néanmoins, nous n’avons pas la même valeur au corps à corps. Hihihi !

En effet, à cause de la présence du kekkai, les invocations permettant de faire venir de nouvelles créatures d’autres dimensions étaient bloquées. Cette barrière était donc à double tranchant pour des invocateurs comme eux.

Celles présentes avant son apparition ne disparaissaient pas, mais d’ultérieur appels demeuraient sans réponses ; on ne pouvait faire venir d’intervenants extérieurs.

C’est pourquoi, l’alien pensait avoir le dessus sur son ennemi : contrairement à ce dernier, il n’avait pas un corps fragile et empoté.

Sur ces mots, il s’empressa de courir toutes griffes dehors vers son ennemi. Un nouveau rayon pourpre traversa la surface du toit, mais le Dévoreur, une fois de plus, s’interposa pour l’annuler.

L’extraterrestre n’était plus qu’un à mètre de Kazuo, qui lui faisait face calmement, les mains dans les poches, lorsqu’il s’écroula, sans comprendre.

Une impressionnante gerbe de sang vert gicla aussitôt dans les airs. Il se mit à hurler de douleur en prenant conscience des raisons de sa chute soudaine :

 AAAAAHHHH !

Sa jambe droite venait d’être sectionnée, d’une découpe plutôt irrégulière et douloureuse à vrai dire. Le sol en béton venait littéralement de la lui dévorer ; une sorte de bouche aux dents acérées l’avait sectionnée et était toujours en train de la mâcher.

L’alien hurla une nouvelle fois.

Calmement, Kazuo prit la parole :

 Je le sais très bien : je ne suis pas bête à ce point. En combat rapproché, je ne fais pas le poids malgré mon embonpoint. Pensais-tu réellement que je n’avais pas pris ce paramètre en compte dans mon plan ?

Une fois de plus, ses yeux étaient devenus des morceaux de verre lumineux et menaçants.

L’alien reprit un peu son calme. La douleur était forte, mais tout n’était pas joué. Il y avait quelque chose que cet otaku semblait ignorer sur son compte : ses jambes, contrairement à ses autres membres, avaient la capacité de se régénérer, il ne lui faudrait que quelques secondes pour cela.

À présent, la distance qui les séparait n’était plus si importante. Il pourrait facilement lui ouvrir la gorge sans qu’il pût se défendre.

Aussi, l’extraterrestre se mit à rire, d’un rire inhumain et désagréable.

 C’est la douleur qui te fait perdre l’esprit ? Ne t’inquiète pas, nous allons rapidement en finir, dit Kazuo sur un ton légèrement provoquant.

Son adversaire se dispensa de réponse : sa jambe venait de repousser, d’un coup. Il profita de cet instant pour bondir sur le jeune homme.

Fendait l’air tel une flèche, s’arrêtant pile en face du grillage qui encerclait le toit, ses griffes couvertes de sang. La poussée de ses puissantes jambes avait été telle qu’il n’avait pas pu dévier de sa trajectoire, il était passé à côté de « ce gros otaku », comme il le désignait, et lui avait lacéré le corps.

Des giclées de sang jaillirent du corps de Kazuo alors que sa tête se sépara du reste de son corps.

 Hihihi !

L’alien se courba de rire tel un dément. Le combat était fini : il avait gagné.

Il se demanda même pour quelle raison il avait évité si longtemps l’affrontement avec lui. Kazuo avait beau être un invocateur plus compétent qu’il ne l’était, il n’en demeurait pas moins un faible être humain.

Malgré sa joie, quelque chose attira son attention et mit fin à son rire.

Son regard, tourné vers le ciel, rencontra l’énorme silhouette du monstre qui maintenait le kekkai…

Quelque chose ne collait pas !

Si l’invocateur était mort, l’espèce de squelette aurait dû disparaître et la zone aurait dû se dissiper brutalement.

Or, ce n’était pas le cas…

Il se retourna en direction du corps du jeune homme.

 Tu t’en es enfin rendu compte…, articula la tête au sol.

D’un coup, le cadavre de Kazuo se transforma pour prendre sa réelle apparence : celle d’un Ver Métamorphe des Confins, un lombric chitineux de couleur bleue et de la taille d’un homme.

Lorsque la couleur du ver devint soudainement rouge, l’alien comprit : il allait exploser.

Il n’avait plus le temps de bondir pour esquiver. Aussi, instinctivement, il plaça son Dévoreur devant lui en espérant se protéger.

Mais, l’explosion fut d’une telle violence qu’elle souffla toute la partie supérieure du bâtiment. Les débris allèrent endommager d’autres bâtiments.

Sous l’effet du souffle et grâce à la protection partielle de son Dévoreur, l’alien s’écrasa sur le toit d’un bâtiment et fut arrêté par le grillage qui l’encerclait.

Pendant quelques instants, les seuls bruits que l’on entendait étaient les débris qui tombaient et roulaient.

Le Dévoreur de Vie vint immédiatement se placer à ses côtés, il avait absorbé l’effet de l’explosion autour de lui uniquement, mais avait été séparé de son maître quelques instants.

L’alien secoua la tête et se remit difficilement debout :

 Ainsi donc, j’ai été suffisamment bête pour penser que tu avais verrouillé les entrées dimensionnelles dans la zone par magie… Ça change des choses, invocateur !

En effet, cela lui apparut soudain comme une évidence : Kazuo n’avait pas bloqué les invocations d’Abyssaux, sa propre source de pouvoir. Le créateur d’un kekkai pouvait bien sûr modifier les paramètres de sa barrière, ce qui la rendait si pratique.

Et seul lui connaissait tous les paramètres de cette dernière. L’alien avait simplement supposé, mais il avait eu tort.

D’ailleurs, sans tarder, il fit appel à son pouvoir pour lancer une invocation bien plus longue que les précédentes : il comptait faire venir un Sanguinaire des Étoiles. C’était une créature ancienne et puissante, immunisée contre la majeure partie des attaques magiques et qui disposait d’attaques soniques dévastatrices.

Puisqu’il ne pouvait pas voir où se cachait Kazuo, et puisqu’ils étaient dans une prison dimensionnelle, il comptait utiliser la réverbération des murs du kekkai pour amplifier les attaques soniques du Sanguinaire. Ainsi, il n’aurait pas besoin de cibler, tout le champ de bataille serait touché.

Pendant qu’il exécutait sa magie, il vit plusieurs cercles d’invocation apparaître dans le ciel et quatre nouveaux Quetzkelzal en sortir.

 Le Dévoreur de Vie ne peut annuler qu’une certaine quantité d’énergie. Combien de rayons en même temps penses-tu qu’il puisse supporter ?

Grâce à sa perception auditive surhumaine, l’alien avait bien repéré depuis quel bâtiment la voix de Kazuo s’était élevée, mais il n’était pas assez audacieux pour risquer de tomber à nouveau dans un piège.

Il misait tout sur sa dernière carte, le Sanguinaire d’Étoiles, cette créature composée d’un amas de pédoncules capables de projeter des ondes sonores et aux doigts recouverts de ventouses suceuses de sang et de chair.

Les cinq serpents ouvrirent le feu simultanément. Les rayons pourpres furent arrêtés par le Dévoreur dans un premier temps, mais rapidement, comme l’avait dit Kazuo, le monstre ne put supporter toute cette « nourriture » et explosa de l’intérieur.

L’alien n’eut d’autre choix que d’interrompre son invocation et de bondir pour esquiver les rayons qui déferlèrent sur lui.

Il en évita une grande partie mais l’un d’eux parvint malgré tout à lui sectionner à nouveau une jambe.

Cette fois-ci, il tomba des hauteurs du bâtiment jusque dans une ruelle.

 Maudit humain ! MAUDIT HUMAIN !

S’il n’avait pas eu de chitine si résistance, il serait probablement mort de sa chute. Son corps capable de bondir à des hauteurs faramineuses était conçu de telle sorte qu’il répartissait le choc d’atterrissage et ne subissait aucun dommages.

La jambe repousserait bientôt. Les vrais dégâts qu’il venait de subir étaient surtout à son ego : il n’avait jamais autant détesté quelqu’un, il avait purement et simplement l’impression d’être pris au piège et d’être ridiculisé, lui qui était un puissant invocateur d’une autre planète.

— Qu’une créature aussi grotesque et ridicule puisse m’acculer de la sorte…

Il n’en revenait pas. Il devait fuir, il n’avait pas d’autre choix. Cette décision le frustrait considérablement.

Le problème était la manière d’y parvenir : il était toujours prisonnier du kekkai.

Il y avait néanmoins une solution, une dernière carte à jouer : Nakamura se trouvait hors de la prison avec le précieux colis. Ce dernier disposait d’énormément d’énergie qu’il serait possible à l’extraterrestre d’exploiter pour gagner son combat.

Néanmoins, il avait eu ordre de récupérer ce colis que ses supérieurs suspectaient d’être un des artefacts légendaires de la Collection, il n’avait pas eu ordre d’en puiser l’énergie.

— C’est problématique…

Mais, rapidement, il se convainquit que Kazuo n’aurait jamais utilisé une véritable relique comme appât.

— Quoi que… peut-on être sûr de quelque chose avec ce gros porc ? pensa-t-il.

En tout cas, si elle l’était réellement, elle devrait avoir suffisamment de pouvoir pour lui permettre de vaincre son ennemi sans toutefois l’épuiser. Ainsi, il pourrait faire d’une pierre deux coups.

Il sourit à l’idée d’humilier son adversaire et décida qu’il devait miser sur cette possibilité. De toute manière, il était à court de possibilité : Kazuo ne lui laisserait pas le temps d’invoquer le Sanguinaire des Étoiles, sa carte maîtresse.

Son plan présentait également un autre avantage en plus de celui de posséder cet objet surpuissant : en effet, que ce fût Nakamura, ou les deux autres qui l’avaient suivi de l’autre côté, il pouvait toujours les utiliser en guise d’otages. Même le redoutable Kazuo ne pourrait ignorer des personnes de son espèce : les humains étaient ainsi fait.

D’autant qu’il y avait une frêle femme parmi eux, cela faciliterait grandement les négociations.

Il sourit cette fois avec malice.

Sans tarder, il mit son plan à exécution et profita de l’abri conféré par les immeubles autour de lui pour tracer un symbole ésotérique qui le mit en contact avec Nakamura :

 Quelle est la situation de ton côté ? Prêt à revenir ?

La réponse ne se fit pas attendre, la voix de Nakamura était essoufflée :

 Oui, Maître ! Plutôt deux fois qu’une ! Han… Han… Ils sont en train de me poursuivre… je serais très honoré de votre aide.

Le temps s’écoulait à un autre rythme de l’autre côté. Ils n’étaient partis que depuis quelques minutes, mais il s’était écoulé plusieurs heures dans l’autre dimension.

 Tu as le paquet avec toi ?

 Oui, Maître !

 Tiens-toi prêt, la Faille sera de brève durée.

Il interrompit la communication et le symbole disparut.

Dans la foulée, il se mit à tracer des lignes plus complexes autour de lui et une dizaine de cercles aux marques ésotériques élaborées apparurent dans les airs.

Il ne lui restait plus qu’à désigner le point d’arrivée.

Il aurait aimé avoir les deux autres humains en guise de plan de secours, mais s’ils étaient suffisamment forts pour mettre en fuite Nakamura, il valait sûrement mieux les laisser où ils étaient.

L’alien désigna un point à portée de vue dans la ruelle, une déchirure dans l’air se produisit comme si l’on écartait de force les pans entre les dimensions.

 Échec et mat !

À ce moment-là, la Faille disparut et l’alien sentit son corps être saisi.

Ses bras, ses jambes et son torse venaient d’être enserrés par des tentacules semblables à ceux d’une pieuvre, venus de derrière lui.

Il tourna tant bien que mal sa tête et constata que les tentacules s’extirpaient des différentes ombres de la ruelle. Au centre de celles-ci, il discerna deux points brillants : des yeux.

Il ne savait que trop bien de quoi il s’agissait : c’était un Indigeste des Replis Temporels. Cette créature très puissante était classée parmi les plus dangereuses des dimensions extérieures, c’était un serviteur direct d’un des dieux des confins.

Les récits à son égard divergeaient. Selon certains, c’était une créature unique qui avait servi un des dieux des confins et à la mort de celui-ci, au cours de la Guerre des Éons, elle se serait mise à errer et à chasser les Abyssaux. Selon d’autres, c’était simplement une race de monstres vivant dans les replis du temps et servant d’exécutants des basses œuvres aux dieux.

Quelle que fut la vérité, une chose était certaine : ces créatures avaient un lien avec le temps. Les blessures qu’on leur infligeait étaient instantanément cicatrisées, et même désintégrées elles trouvaient le moyen de revenir.

Aucune personne vivante n’avait jamais vraiment vu le corps entier de cet être, les seules choses qu’on apercevait avant de mourir étaient ses tentacules dévoreurs de magie et sa bouche garnie de dizaines de rangées de dents. Les invocateurs qui étaient saisis par ce monstre perdaient tous leurs moyens en même temps que leurs pouvoirs.

Cet effet affectait également les Abyssaux qui voyaient leurs vies aspirées. Cumulée à sa discrétion absolue, il avait gagné le surnom d’Exterminateur d’Abyssaux.

Alors que l’alien criait à tout rompre, incapable de se libérer par magie ou de mouvoir le moindre de ses membres, il fut traîné dans l’obscurité où l’on vit une bouche s’ouvrir et l’avaler.

Le silence fit suite aux cris.

Les tentacules osseux du géant dominant le dôme commencèrent lentement à se replier, une mesure nécessaire pour éviter une répercussion de cet espace dimension sur le monde réel.

La voix de Kazuo s’éleva comme s’il se parlait à lui-même :

 Une bonne chose de faite. Il ne reste plus qu’à attraper Nakamura. J’espère que Linka et Yumeki vont bien.

Il se trouvait derrière une baie vitrée, dans un appartement d’un immeuble très élevé. Il rajusta ses lunettes qui lui donnaient un air maléfique :

 Bon, où ai-je bien pu détourner la Faille ? Elle ne devrait pas être bien loin…

Il ferma les yeux quelques secondes afin de se concentrer.

En effet, il avait utilisé un de ses nombreux pouvoirs pour modifier le point d’arrivé de la faille dimensionnelle ouverte par l’extraterrestre. Lui-même aurait pu en ouvrir une pour faire revenir ses alliés, mais le principal problème était de savoir dans quelle dimension précisément ils avaient été envoyés.

En effet, il en existait des millions plus ou moins différentes. Même avec sa magie, il aurait pu mettre des années à les retrouver. Il avait préféré miser sur le fait que son adversaire essayerait de s’emparer de l’objet présent dans le paquet en guise de dernier recours, ce qu’il avait effectivement essayé de faire.

 Mmmm… voyons voir… Elle se serait donc ouverte à Sublime Palace ? Il ne me reste plus qu’à m’y rendre.

Sur ces mots, le kekkai disparut, laissant Kazuo à l’endroit où il avait été avant son déploiement, c’est-à-dire sur le toit d’un immeuble, exactement où il avait piégé la première fois l’alien.

Aucune trace du combat n’était visible, comme si rien ne s’était passé.

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