Tome 1 – Prologue

Vendredi soir, après avoir fini une éreintante journée de travail, Yumeki Machimoto rentra à son domicile à Shinjuku, quartier où se trouvait également l’entreprise qui l’employait.

C’était un appartement un peu cher puisqu’il se trouvait dans le centre-ville de la métropole tokyoïte, mais sa localisation était pratique à bien des égards.

À peine rentrer, il s’en alla poser son parapluie ouvert sur l’étroit balcon et soupira :

— Récemment, il ne cesse de pleuvoir, pensa-t-il en refermant la fenêtre coulissante.

C’était l’automne, il n’y avait rien de surprenant à cela, mais il ne pouvait dire qu’il aimait ce genre de climat. Il était presque sûr que tout le week-end il ne cesserait de pleuvoir, ou plutôt c’était ce qu’il craignait ; évidemment, l’inverse était également possible, mais ces nuages noirs lui retiraient toute motivation.

En plus, après son travail, la nuit était déjà tombée, il avait l’impression de n’avoir pas vu de lumière depuis des années, même si ce n’était qu’une impression fort erronée.

À cause de son moral et de sa démotivation, il s’était arrêté dans un supermarché pour acheter des plats tout fait qu’il devait simplement réchauffé : il n’avait pas envie de se mettre aux fourneaux. En fait, il n’avait envie de rien d’autre que de se reposer, mais malheureusement il devait encore finir de compléter un tableau afin de gagner du temps sur son travail de lundi.

Une chance dans son malheur, sauf cas exceptionnels, il ne travaillait pas le samedi et dimanche, il aurait donc tout le loisir de traînasser.

Pendant que sa nourriture tournait dans le four à micro-ondes, il fixa la vitre derrière laquelle se trouvait son repas avec lassitude. Cela ne faisait que quelques mois qu’il menait cette vie et il avait déjà l’impression d’être déjà à bout, autant physiquement que mentalement.

Chaque jour se succédait de manière répétitive suivant une routine bien définie. La lassitude s’était installée.

*Ding*

Le four signala qu’il avait achevé la cuisson, il était l’heure de passer à table.

Sans motivation, il appuya sur le bouton « ON » de son ordinateur portable et s’installa avec son repas devant ce dernier. Il avait l’intention de rapidement en finir avec son travail pour pouvoir se prélasser, mais à peine l’écran arriva-t-il sur l’habituelle page d’accueil que le redoutable « écran bleu de la mort » lui prit place.

— Hein ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

Il n’avait jamais vu cet écran s’afficher sur sa machine et, bien sûr, il ne comprenait rien des textes affichés en lettres blanches, d’autant plus que tout était écrit en anglais, une langue qu’il ne maîtrisait pas du tout.

— D’expérience, c’est pas bon signe…

Il appuya le bouton « reset » de son vieil ordinateur et, tout en mangeant, attendit que la machine se relançât, mais le résultat fut exactement le même. Il réitéra plusieurs fois avant de se résilier à accepter la vérité : sa machine ne fonctionnait plus, il ne pouvait travailler dans ces conditions, ce qui ne manqua pas de provoquer une certaine colère en lui.

Finissant de manger en fixant cet écran bleu qui ne voulait voir disparaître, il se leva et jeta l’emballage plastique ainsi que les baguettes à la poubelle, c’est en cet instant que son téléphone portable se mit à sonner et le fit sursauter.

Il savait de qui il s’agissait, cette personne l’appelait toujours à cette heure-ci les vendredi soir : sa mère.

— Ouais, salut maman.

Il engagea une discussion habituelle, routinière. Comme tous les vendredis, elle venait prendre des nouvelles de son fils et, comme tous les vendredis, il n’avait rien de particulier à lui raconter puisque son quotidien ne sortait jamais de l’ordinaire. Enfin, sauf ce soir-là.

Lorsqu’il lui raconta sa mésaventure avec son ordinateur…

— Ah ! Un écran bleu, tu dis ? Si c’est ça, c’est fichu, tu peux le jeter ton ordinateur. C’est celui que je t’avais offert à tes 16 ans ?

— Ouais, confirma le jeune homme en se laissant tomber sur le canapé. Il marchait encore bien hier, j’avais pas de raison de le jeter.

— C’était une vieillerie déjà à l’époque, je suis surprise qu’il ait tenu si longtemps. Bah, écoute, si tu veux en racheter un nouveau, je te conseille d’aller à Akibahara, il y a pas mal de magasins qui vendent des machines pas très chères.

— Hein ? Akihabara, c’est pas le quartier des otaku ?

— Bah si justement. S’il y a un endroit où tu peux trouver un PC correct à pas cher, c’est bien là-bas.

— Je l’ignorais… je verrais bien. Au final, je ne l’utilise même pas tellement, par contre j’en avais besoin ce soir justement.

— Tu ne fais jamais rien de ton argent, pour une fois fais-toi plaisir, mon grand ! Allez, va ! Hésite pas et cours à Akiba demain. C’est le week-end, profite-en !

— Vraiment, je ne sais pas…

Il n’était pas motivé par l’idée de sortir sous la pluie dans un quartier qu’il ne connaissait pas et qui était plein de personnes qu’il ne comprenait pas. Cette discussion commençait à l’ennuyer, il était à deux doigts de déclarer n’avoir pas besoin d’un ordinateur lorsque…

— Et sinon, au fait… Tu as rencontré une fille récemment ?

Son visage pâlit, il savait quelle tournure allait prendre la discussion : elle allait lui répéter pour la énième fois qu’il serait bon qu’il se trouvât une petite amie et qu’il ne fallait pas trop tarder car les années passaient vite. Les premières fois, il l’avait écoutée jusqu’au bout, lui affirmant que ce n’était pas encore dans ses projets, qu’il avait encore le temps avec son travail, mais depuis lors il trouvait toujours un moyen de s’esquiver cette discussion.

Ce soir-là, elle était drôlement en avance sur cette question, en général, elle restait presque une heure au téléphone avant de lui en parler.

— Écoute maman, j’ai des trucs à faire, je crois que…

— Tu tentes encore de t’enfuir ? Tu sais que je dis ça pour ton bien, moi. Une fois que tu seras vieux et chauve…

— Ah !! C’est bon, je sais, je sais ! Je vais acheter un PC demain, tu me conseilles d’aller où ?

C’est en dépit de pouvoir poursuivre cette douloureuse discussion qu’il décida de céder et de se rendre dans « la terre sainte des otaku » le lendemain matin. Il soupira en écoutant sa mère lui donner des recommandations et des conseils de séduction…

***

Dans les rues sombres du quartier d’Akihabara, en ce vendredi pluvieux, entourée par des immeubles hauts de plusieurs dizaines d’étages, une fille portant un sweat à capuches, duquel sortaient des cheveux noirs d’ébène, marchait rapidement en circulant à travers la foule.

C’était encore l’après-midi, mais à cause de la forte pluie on avait l’impression qu’il faisait déjà nuit ; les réverbères étaient déjà tous allumés.

— Ils me suivent encore ? se demanda-t-elle en tournant dans une ruelle proche de l’UDS, un bâtiment emblématique du quartier.

Elle tourna la tête et tendit l’oreille, elle ne voyait pas très bien à cause de sa capuche, mais elle avait l’impression que deux silhouettes se trouvaient derrière elle.

En effet, elle ne faisait pas erreur : deux jeunes hommes portant des hauts imprimés avec des personnages d’anime, des casquettes et des parapluies, eux aussi décorés, la suivaient. Même si Akihabara était le quartier des otaku et qu’il était fréquent de voir des vêtements à l’effigie de personnages de mangas ou d’anime, il y avait un « quelque chose » qui faisait dire que des deux personnes en faisaient trop, que leur exagération n’était pas naturelle.

Certains otaku arpentaient le quartier ornés de la tête aux pieds de leurs personnages favoris —certains portaient d’ailleurs des sacs à dos avec tellement de canbadge et de peluches accrochées dessus qu’on aurait pu plutôt y voir un lourd autel de prière qu’ils transportaient sur leurs épaules par dévotion—, on ressentait émaner d’eux leur passion, mais dans le cas des deux poursuivants c’était une impression de fausseté qu’on pouvait leur attribuer ; ils cherchaient sûrement à se fondre dans le décor.

La jeune femme, bien plus habituée au quartier que ses poursuivants, serpenta entre les passants et les rues sans s’arrêter. Ce n’était plus de la paranoïa, elle était sûre d’être prise pour cible.

Utilisant le terrain à son avantage, elle revint dans la Chuo Dori, la rue principale du quartier, entra dans l’Animaid où elle monta au cinquième étage avant de redescendre par des escaliers situés à l’arrière, méconnues des touristes et des non-habitués.

Elle quitta le magasin par la sortie arrière, puis pénétra dans une ruelle où il y avait peu de passants. Sans perdre de temps, elle monta au deuxième étage, se rendit jusqu’à une porte d’entrée et elle enfonça la clef dans la serrure avant d’entrer. Il s’agissait d’un immeuble d’habitation, ce n’était pourtant pas son logis, mais elle en avait malgré tout les clefs.

Après avoir refermer derrière elle, elle soupira et se laissa tomber contre la porte en reprenant son souffle.

— Ils sont lourds ces gens…, marmonna-t-elle en allongeant ses jambes. Il faudrait vraiment que je fasse quelque chose pour régler ça…

À cet instant, son téléphone se mit à sonner. C’était une sonnerie peu conventionnelle puisqu’il s’agissait du générique d’un anime qui avait été diffusé trois ans auparavant et dont elle était fan.

— Ah ! C’est toi ! Tu vas bien ?

Son interlocuteur était une personne qu’elle appréciait beaucoup, mais elle ne pouvait qualifier leur relation d’amicale, pas plus que professionnelle, même si c’était sûrement ce qui s’en rapprochait le plus.

Elle lui expliqua sa situation, qu’elle avait été poursuivie et s’était réfugié dans « un refuge ».

— Ils deviennent de plus en plus actifs ces derniers temps… Ouais, comme la dernière fois ! Oui… Mmm… Ouais… Je sais pas trop pourquoi, mais oui, je suis sûre que c’est moi. Oh ! Intéressant ! Tu penses que ça va le faire ? … OK ! Ça me semble parfait ! … Merci à toi ! Bonne soirée !!

Elle raccrocha en souriant, c’était potentiellement de bonnes nouvelles qu’on venait de lui annoncer. Elle retira ses chaussures et son sweat trempé qu’elle laissa dans le vestibule d’entrer, sa longue chevelure noire ruissela jusqu’au bas de son dos.

Elle s’exprima à haute voix en s’engagea à l’intérieur de l’appartement :

— Je me permets de déranger…

Elle savait qu’il n’y avait personne mais elle trouvait que c’était une bonne chose de s’annoncer malgré tout, puis c’était sûrement ce qu’un « bon personnage » de fiction aurait fait.

En effet, sous le sweat noir à capuche trempé se trouvait un t-shirt décorée, ce n’était pas un personnage qui était représentait mais une écriture en calligraphie noire qui disait : « Si tu travailles, t’es mort ! ». Il s’agissait de la célèbre citation d’un personnage NEET d’une série qu’elle aimait beaucoup.

Cette fille n’était pas à Akiba par erreur, elle était une otaku, une fan inconditionnelle de manga, anime, jeux vidéos, doujins et de tout ce qu’on pouvait trouver dans le quartier.

Elle s’approcha lentement d’une fenêtre et entrouvrit les rideaux pour observer la ruelle qu’elle avait franchie précédemment : elle aperçut ses poursuivants la traverser, puis quelques secondes plus tard faire demi-tour, ils étaient encore à sa recherche.

— Vous êtes vraiment lourds, affirma-t-elle avant de soupirer. Cette fois encore, je vous ai échappée, mais cela durera-t-il ? C’est pas tout ça, mais il est l’heure d’un bon bain !

Elle se dirigea joyeusement vers la salle de bain en se débarrassant de ses vêtements mouillés qu’elle laissa traîner dans l’appartement.

***

Diverses activités avaient retenu Yumeki et il était parti bien plus tard que prévu. Il était déjà 17 heures passées lorsqu’il sortit de la gare par la sortie « Akihabara Electric Town ». C’était la première fois depuis de longues années qu’il se rendait à Akihabara. Son objectif du jour : acheter un nouvel ordinateur.

Il n’avait pas la moindre idée d’un modèle, d’une marque et il n’avait aucune spécificité matérielle qu’il recherchait. Il lui faudrait certainement demander de l’aide à un vendeur.

En ce jour encore, le temps était pluvieux et le ciel déjà sombre. Il ouvrit son parapluie‚ le prit d’une main et, de l’autre, il se saisit son smartphone pour y consulter le plan des lieux. Sa mère lui avait conseillé de se rendre au Sog Smack afin d’y trouver son bonheur‚ il avait donc préalablement mémorisé l’adresse dans son appareil.

Il jeta un œil résigné et un peu désespéré sur l’écran géant de l’UDS‚ un bâtiment dont il ignorait l’utilité ; une publicité pour un jeu vidéo présentait des filles en ce qui semblait être des tenues de combat‚ alors que divers commentaires expliquaient des aspects techniques qu’il ne comprenait pas vraiment. En effet‚ parce qu’il avait suivi des études très difficiles‚ il avait eu peu de temps pour jouer à la console de jeux et encore moins à des RPG. Adolescent‚ il les adorait, mais il n’avait plus trouvé le temps de s’y consacrer.

De fait, il ne saisissait plus vraiment ces nouveaux mécanismes de jeu qui se présentaient sous ses yeux. Tant de nouvelles choses avaient l’air d’avoir été créées dans le domaine, constata-t-il en cet instant.

Mais, au fond, ce n’était pas bien grave. Il n’était pas venu pour cela, il n’était pas venu dans le quartier des otaku pour renouer avec d’anciens plaisirs. Il n’avait jamais véritablement été un otaku, il avait simplement été, comme tous les enfants de son âge, joueur à ses heures perdues ; son abandon d’activité par la suite avait finalement bien confirmé son réel manque d’intérêt.

— Les vrais vivent pour leur passion, ils n’abandonnent pas comme je l’ai fait, se dit-il en se mettant en marche.

Soudain, un sentiment de nostalgie l’envahit : il se souvint de toutes ces agréables heures sur la saga des Ultimate History, ou celle des Romance of, ou encore sur Time Gun. Même s’il n’était pas un adepte du milieu, il fallait bien qu’il reconnût que c’étaient de bons souvenirs.

Perdu dans ses pensées, il avança quelques temps sans réellement prêter attention à son environnement. Lorsqu’ils repris ses esprits, il ne savait plus précisément où il se trouvait. Les hauts bâtiments le surplombaient, mais il ne voyait plus de posters géants ou d’affiches publicitaires indiquant les sorties du moment. La chose qu’il remarqua assez rapidement, et qui était bien inquiétante, était l’absence totale de passants autour de lui.

Il n’était pas coutumier d’Akihabara, mais il en connaissait la réputation, celle d’un quartier animé du centre de Tokyo, un de ces lieux où il y a toujours énormément de personnes, un endroit où l’on est rarement seul, pour ne pas dire jamais. Cette solitude eut pour effet de le terrifier.

Après quelques instants, il reprit son calme et eut enfin la bonne idée de consulter son smartphone pour connaître sa position.

Mais…

Lorsqu’il s’exécuta, il constata immédiatement qu’il y avait un problème : son appareil n’indiquait pas sa géolocalisation. Pour être précis, selon son plan, il devait actuellement encore se situer à la sortie de la gare, ce qui n’était manifestement pas le cas.

Yumeki actualisa la page tout en regardant le ciel, du moins cette portion d’un ciel noircie par d’épais nuages visibles entre les toits des immeubles. Au-delà de sa terreur, il eut une bien étrange sensation en cet instant : un picotement dans son cou et une sensation de vertige.

— Qu’est-ce qui se passe ici ? Je me suis cogné la tête et je suis en train de délirer ?Ou alors je suis tombé malade ?

Dans son déni catégorique de son étrange situation, il se hasarda à regarder à nouveau l’écran de son portable : une fois de plus, quelques gouttes de sueurs perlèrent le long de son visage, l’appareil n’arrivait plus à se synchroniser, et n’affichait plus aucune position.

— Mais qu’est-ce qui se passa bon sang ?!

Cette fois, c’en était trop, sa voix s’était échappée d’elle-même de sa gorge.

La peur laissant place à la colère, il décida de rebrousser chemin. C’était la chose la plus logique à faire.

Mais, au sein de l’écho mourant de sa propre voix, il crut entendre quelque chose : une voix.

— Aide-moi… S’il te plaît…

Autour de lui, il n’y avait personne. La voix lui avait parue si proche, or il était catégorique quant à la vacuité de la ruelle. Il ne s’expliquait pas le phénomène, il se croyait en plein délire hystérique et, pourtant, son instinct —ou bien sa peur— lui dit demander d’une voix forte :

— Il y a quelqu’un ici ? Qui que vous soyez, manifestez-vous, s’il vous plaît !

Son cœur battait de plus en plus fort, aucune réponse ne parvint à ses oreilles.

Paniqué, il décida de s’enfuir par là d’où il venait. Ses pas empressés arpentèrent ce qui aurait dû être la rue menant à la gare, il n’était pas quelqu’un démuni de sens d’orientation et il n’y avait que deux choix : devant ou derrière lui. Pourtant les rues qu’il traversa ne paraissait pas appartenir à Akihabara comme s’il n’était plus au même endroit.

Puis comble de l’horreur, lorsqu’il se tourna pour chercher derrière lui la voix féminine qu’il avait cru entendre, ses jambes s’immobilisèrent d’un coup : il était revenu à son point de départ.

— Quoi ?! Mais… c’est impossible !!

Des gouttes de sueur coulèrent sur son visage livide, il avait l’impression d’être tombé dans un film d’horreur, de vivre un cauchemar dont il ne pouvait sortir.

Soudain, ce rapprochement au monde des rêves provoqua un rictus. Il se mit à rire nerveusement.

— Haha ! Haha ! C’est forcément un cauchemar, je vais pas tarder à me réveiller !

Il se pinça la joue, c’était ce qu’on recommandait habituellement pour prouver la réalité, mais il ressentit bel et bien la douleur. Son visage afficha soudain une expression de désespoir.

À ce moment-là, une nouvelle fois la voix féminine se fit entendre dans sa tête :

— Je ne tiendrais pas longtemps, ils vont me trouver… S’il te plaît, viens m’aider…

Il saisit sa tête, il voulait plus échapper à tout cela. Il paniqua complètement et, sans réfléchir, il courut sans direction précise, laissant tomber son parapluie, tournant au hasard en hurlant.

Il s’arrêta alors qu’il découvrit une scène à laquelle il ne s’attendait pas : une fille se tenait sur le toit d’une voiture alors que cinq hommes à la morphologie parfaitement étrange l’encerclaient.

Si les corps de ces humains pouvaient sembler normaux, leurs têtes ne l’étaient assurément pas : on avait bien plus l’impression qu’il s’agissait d’une énorme citron posé sur un cou, leur forme était horizontalement allongée et, malgré le port de chapeau destinés à les cacher, il était possible de voir une peau violet foncé, presque noire.

Plus inquiétant encore, l’un des cinq individus tourna sa tête à trois cent soixante degrés et révéla un énorme œil unique rouge et malfaisant à Yumeki.

Ce n’était clairement pas des humains, même en cherchant à rationaliser, le jeune homme avait du mal à le croire.

— Aide-moi, s’il te plaît !

La voix de la jeune femme, plus forte cette fois, le tira de ses pensées, le choc avait été tel qu’il avait été déconnectée de la réalité pendant quelques secondes.

La situation avait un peu changée, l’une des créatures avait saisi par derrière la fille et lui retenait les bras, tandis qu’une autre cherchait à se saisir de ses pieds ; elle se débattait.

C’était une jeune femme à la longue chevelure noire détachée qui lui descendait jusqu’au bas du dos. Elle n’avait pas de frange, ses longues mèches s’écoulaient le long de son visage à la forme arrondie. Un grain de beauté se trouvait sous son œil droit.

Elle portait des vêtements assez simples : un T-shirt rose avec une illustration en blanc représentant des personnages méconnus de Yumeki, une jupe plissée qui lui descendait au-dessus des genoux, des chaussettes hautes et des chaussures assez classiques. Elle était complètement trempée à cause de la pluie, ce qui avait tendance à révéler plus que de raison sa silhouette svelte et sa petite poitrine.

Malgré la distance et la situation confuse, les yeux couleur noisettes de la jeune femme, des yeux incroyablement profonds et séduisants croisèrent ceux de Yumeki, ils le captivèrent.

Son cœur ralentit soudain et ses pensées devinrent plus claires :

— Quoi que ce soit ! Peu importe dans quel horrible rêve je viens de tomber, il faut que je la sauve ! se dit-il en regardant autour de lui à la recherche d’une arme pour affronter ces monstres.

Yumeki était un Japonais normal, ayant grandi à Tokyo dans une vie ordinaire : il n’était pas un héros, c’était la première fois qu’il était confronté à ce genre de situation violente. Mais, d’une certaine façon, il avait regagné suffisamment de sang-froid pour prendre cette décision.

Ses yeux s’écarquillèrent soudain lorsqu’il aperçut dans sa main droite une arme des plus atypiques et qui confirmait qu’il évoluait à présent dans un autre réalité, totalement différente de celle dans laquelle il avait toujours vécu : une épée de lumière était apparue entre ses doigts.

Ce n’était pas une épée avec une lame illuminée ou faite de lumière, toute l’arme, de la pointe au pommeau était un rayon de lumière à la forme d’épée.

Il déglutit. La situation était de moins en moins compréhensible : était-il encore lui-même ? Il ne pouvait se voir, mais était-il impossible que pendant cette brève coupure de ses pensées son corps avait muté ?

C’était le genre d’interrogations qui le clouèrent sur place et il ne fut tiré de sa torpeur qu’en entendant à nouveau l’appel à l’aide de la jeune femme qui venait d’être saisie par les pieds. Un des monstres venait de transformer son bras en une sorte de tentacule terminé par un dard suintant un liquide verdâtre.

Le sang lui monta à la tête, il se rua sur les monstres.

Alors qu’il n’avait aucune expérience de combat, il porta un coup ascendant si précis qu’il entailla le tentacule du monstre à la base de l’épaule, puis, immédiatement, il abattit son épée dans la tête du même ennemi.

Contrairement à ce qu’il pensait, la lame ne rencontra aucune résistance, elle fendit le corps en deux de la tête à l’entrejambe.

Il ne marqua aucune pause, aussitôt il glissa sur le sol et porta un coup horizontal tournoyant qui découpa les bras et les torses des deux qui retenaient la jeune femme.

L’otage tomba au sol, sur les fesses, sa jupe dévoila un morceau de ses séduisantes cuisses ; elle eut la pertinence de couvrir au moins ses sous-vêtements.

Les monstres éliminés, l’épée de lumière disparut aussi soudainement qu’elle n’était apparue.

Les deux adversaires restants furent surpris par l’intervention, ils ne réagirent pas tout de suite. Aux pieds de Yumeki, les cadavres monstrueux laissaient couler du sang vert foncé visqueux, qui prouvait une fois de plus leur parfaitement inhumanité.

— Viens !

Sans attendre de réponse, il attrapa la main de la fille, une sensation douce et chaleureuse l’envahit, et la tira pour l’aider à se relever. Ils se mirent tous les deux à fuir le plus rapidement possible.

Ensemble, ils coururent sans réellement avoir décidé d’une destination, mais la fille finit par dire d’une voix essoufflée mais douce :

— Par-là ! Ce bâtiment !

Tout en prononçant ces paroles, elle sortit de sa poche un trousseau de clefs.

Il s’étonna un instant du calme qu’elle déployait alors qu’ils étaient poursuivis et qu’ils se trouvaient dans un endroit où il était impossible de trouver son chemin, mais n’ayant pas d’autres choix, il lui fit confiance et suivit ses indications.

Les bruits de pas de leurs poursuivants se firent entendre, Yumeki et la fille accélérèrent et arrivèrent jusqu’à la porte de l’immeuble.

Dégageant sa main de celle de Yumeki‚ la fille l’ouvrit prestement et ils entrèrent sans tarder.

À peine la porte refermée, Yumeki se rendit compte que seul l’éclairage d’urgence du lieu fonctionnait et projetait une lumière blafarde dans les couloirs. Il regretta presque d’être entré tant ce lieu plus effrayant que la rue extérieure.

— Euh… c’est ici que…

— Chut !

La jeune femme s’approcha de lui et lui posa le doigt sur les lèvres pour le faire taire. Pour la première fois depuis le début, leurs yeux se croisèrent si longtemps : il avait l’impression d’être littéralement aspiré par ce regard intense.

Son cœur se mit à battre la chamade, elle était si proche qu’il pouvait sentir son odeur et voir ses formes à travers ses vêtements mouillés et collants. Il rougit sans s’en rendre compte et s’immobilisa au point d’imiter une statue.

Dans le flot du temps qui s’écoulait, il repensa involontairement aux paroles de sa mère, la veille ; il se sentit encore plus embarrassé. Elle était si belle ! Pouvait-il tomber amoureux d’une telle fille ?

Etait-ce la rencontre du destin dont parlaient les œuvres de fiction ?

Elle retira son doigt, puis lui fit signe de la suivre. La tête dans un petit nuage, il la suivit dans la cage d’escalier :

— C’est au huitième. Nous serons en sécurité là-bas.

Il se contenta de hocher la tête. Ses pensées étaient encore confuses, ses joues enflammées, son souffle saccadé. Il n’osait pas lever les yeux sur le dos de la fille, tout ces sentiments étaient trop inédits pour lui.

La porte d’un studio s’ouvrit alors qu’une forte odeur de renfermé pénétra leurs narines. Yumeki reprit son souffle après que la mystérieuse inconnue ait refermé la porte.

Elle s’avança de quelques pas dans la pièce, puis posa sa main sur le torse tout en s’inclinant légèrement en avant :

— Merci beaucoup de ton aide, noble chevalier !

— Je vous en prie…‚ répondit-il en détournant le regard et en s’interrogeant sur cette appellation.

Était-ce de l’ironie ? Il préféra ne pas le penser, cela aurait été étrange qu’elle cherchât à ridiculiser son sauveur. Le plus probable était simplement qu’elle voulait lui signifier de se présenter, aussi…

— Je… je m’appelle Motomachi Yumeki. Et vous ?

Sa voix était étonnamment hésitante. Malgré les dangers de nature surnaturels, pris au piège dans un endroit inconnu, sa logique commençait à reprendre du terrain sur ses émotions.

— Linka. Enchantée de te connaître, Motomachi-san ! Encore merci ! Sans toi, qui sait ce qui me serait arrivé. Au fait, je peux t’appeler Yumeki-kun ?

Contrairement à lui, elle ne semblait pas vouloir adopter les convenances, c’était un peu soudain mais Yumeki n’avait jamais beaucoup aimer la hiérarchie de travail, aussi il préférait effectivement son prénom à son nom de famille.

— Je vous en prie, répondit-il gêné, en se grattant l’arrière de la tête. Par contre, je préférerais que vous m’appeliez simplement Yumeki, laissez tomber ce « kun ».

— Yumeki ? D’accord, c’est encore plus simple. Euh… dans ce cas, toi aussi, tu peux oublier les formules de politesse : appelle-moi simplement Linka !

Il hocha la tête et, intérieurement, il fut ravie de constater qu’elle le proposa et que leur relation avait déjà progressé d’une marche. En général il fallait attendre des années avant d’arriver à atteindre un tel privilège. De plus, il aurait été insupportable de poursuivre la conversation avec des formules de politesse unilatérales.

Soudain, il se rendit compte qu’elle ne lui avait donné que son prénom, peut-être qu’elle souhaitait protéger son anonymat pour diverses raisons. Il ne la questionna pas à ce sujet.

Par contre, il était curieux de savoir quelles étaient les étranges circonstances qui avaient menées à leur rencontre.

— Au fait, c’était quoi ces monstres ?

Linka se rapprocha de l’unique fenêtre du studio et sembla regarder dans la rue située huit étages plus bas.

— Ce sont des extraterrestres que j’ai appelé les « globuleux ». Par contre, je ne connais pas leur vrai nom.

— Des globuleux, tu dis ? OK, en fait, je commence à comprendre : tu me mènes en bateau, c’est une sorte de blague, non ? En tout cas, chapeau pour les effets spéciaux, l’épée et tout ça…

Il éclata de rire, d’un rire nerveux, alors qu’il porta sa main à son front et qu’il bascula sa tête légèrement en arrière. Mais, Linka restait sérieuse, elle se tourna vers lui et poursuivit d’une voix calme :

— Je t’assure que ce n’est pas une blague, Yumeki.

Elle le fixa de ses deux yeux couleur noisettes si séduisants. Le jeune homme perdit confiance en un instant, elle paraissait si sérieuse.

Mais admettre l’existence d’extraterrestres était trop, son rationalisme revint à la charge et lui imposa à nouveau l’idée d’une comédie comme seule explication plausible.

— Tu ne me crois pas ? demanda-t-elle en penchant la tête sur le côté d’un air interrogateur.

— Désolé, mais personne ne pourrait croire ce qui vient d’arriver. Donne-moi une bonne raison de le faire et je te croirai.

Il regretta immédiatement d’avoir pris un ton aussi sec, même si elle se jouait de lui ; il éprouvait de plus en plus d’affection pour elle.

Aussitôt, une autre voix divergente, plus logique, lui suggéra le fait qu’il était ridicule d’accorder une telle estime à une personne qu’il ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam. Il n’était pas homme à se laisser séduire si facilement par un « joli minois ».

— Te le prouver… ? Disons que je ne vois pas comment faire plus explicite que ce que tu as vu… Comment peux-tu encore douter du surnaturel après avoir tranché en deux un monstre, avoir fait apparaître une épée de lumière dans ta main et avoir libérer une fille en détresse ?

Il était vrai qu’on pouvait voir les choses sous cet angle. Si le doute était permis dans un côté, il l’était également de l’autre. Après tout ce qu’il venait de vivre, pourquoi ne pouvait-il pas y croire ? Cette attitude à démentir, n’était-elle pas aussi étrange que celle de l’accepter ?

— OK, admettons que tu as raison… Ils veulent quoi au juste ? Et nous sommes où ?

— Tu es bien curieux, Yumeki. Héhé ! rit-elle délicatement en se cachant la bouche de sa main. Difficile de répondre à ta première question : ils me poursuivent, mais de là à savoir vraiment pourquoi… ? C’est une question à laquelle je ne saurais répondre. Quant à l’autre question…

En même temps qu’elle prononçait ces paroles, elle baissa les yeux sur ses vêtements et remarqua à quel point ils étaient trempés. Heureusement, ils n’étaient pas transparents, mais ils collaient malgré tout à sa peau. Elle regarda Yumeki dans les yeux, avant de baisser à nouveau le regard et de rougir.

— Euh… Ah… Est-ce que… est-ce que… ?

— Non, non, je t’assure que je n’ai pas regardé, mentit-il par instinct de survie.

Le fait qu’il démentît si vite était cependant à même d’indiquer qu’il avait regardé.

Il était difficile de contrôler son regard face à une telle beauté. Les lignes fluettes de son ventre, ses hanches fines et parfaitement sculptée, le saillant léger de sa poitrine…

Involontairement, il rougit et détourna le regard en repensant à ce qu’il avait vu.

— Nous… Nous devrions peut-être nous sécher, nous discuterons plus tard, reprit Yumeki en essayant de détourner la discussion.

— Yumeki tu es un pervers…, marmonna-t-elle plus embarrassée qu’en colère.

— Hein ?

— Bah, je suppose que c’est normal chez les garçons… Les toilettes sont là-bas, il devrait y avoir des serviettes. Tu peux les ramener ?

— Eh attends, tu voulais dire quoi par…

— Finalement, je vais m’en occuper. Pervers…

— Je… je n’accepterais pas une telle…

Elle ne lui laissa pas le temps de se justifier, elle s’en alla prendre les serviettes dans la salle de bain.

Elle lui en tendit une, avant de commencer à sécher ses cheveux avec une autre. Même la serviette avait cette odeur de renfermé, comme si elle n’avait pas été utilisée depuis un moment.

— C’est ici que tu vis ? demanda-t-il pour reprendre la conversation.

— Non, pas vraiment… Mais je connais la personne qui habitait ici, par contre.

— Elle n’y habite plus ?

— Pas en ce moment… C’est si important pour toi ?

— Disons que je ne suis pas du genre à entrer chez les gens sans autorisation. Mais puisque tu as les clefs, j’ai supposé que c’était bon…

— Et j’en ai beaucoup d’autres, tu sais ? En fait, ton raisonnement est trop facile, je pourrais aussi être une voleuse, comme dans Dog’s Paws, non ?

— De quoi ?

— C’est un vieil anime qui parlait de trois sœurs voleuses, c’était des expertes, je t’assure.

— Hum, je vois… Du coup, t’es une voleuse ou simplement une personne de confiance à qui on confie les clefs de chez soi en cas de problème ?

— Tu en penses quoi ? lui demanda-t-elle avec une air énigmatique.

— Que tu serais une bien mauvaise voleuse en me l’avouant.

— Ou alors cela ferait partie de mon plan, non ? répondit-elle avec un petit sourire qui ne faisait que rendre sa réponse plus vague encore.

Elle passa à son tour la serviette sur ses cheveux. Ils étaient si longs qu’ils exigeaient des mouvements amples. Peut-être en raison des phéromones, Yumeki s’arrêta quelques instants pour l’observer : il était comme envoûté.

Il reprit ses esprits et, gêné de son impolitesse, il la questionna sur un autre sujet.

— Euh… Ah… Et sinon ces Globuleux, tu disais que c’était des extraterrestres, c’est ça ?

— Je ne sais pas précisément quand ils sont arrivés sur Terre la première fois, probablement avant notre naissance. Les histoires de UFO abondaient dans les années 50-60, nul doute qu’ils étaient impliqués dans certaines d’entre elles. Par contre, il y a quelques mois, ils sont arrivés à Akiba et depuis, ils cherchent à faire quelque chose.

— Mais tu ne sais pas quoi, c’est ça ?

— Non, en effet, répondit-elle en se tournant et en passant la serviette sous son t-shirt pour y éponger l’eau. Tout ce que je sais, c’est qu’ils ont déjà essayé deux fois de m’amener avec eux. J’ai bien essayé de leur parler, mais ils n’ont pas voulu me répondre. Depuis trois jours maintenant, ils envoient ces Globuleux pour m’attraper.

— Attends, une minute… Ce n’était pas les mêmes avant ?

— Non. Avant c’était d’autres types d’extraterrestres. Ils avaient une forme plus… enfin, différente. De longs cous, des yeux globuleux et de longs bras. J’ai eu du mal à leur échapper.

— Mmmm, admettons… Et tu attends quoi de moi ? Pourquoi me parler de tout ça ?

Il aurait bien aimé qu’elle répondît qu’elle n’avait aucun projet l’impliquant mais d’une certaine manière, malgré le charme envoûtant qu’elle dégageait, il se rendait bien compte qu’il y avait autre chose derrière.

— Hein ? J’ai dit ça, moi ?

— Non, pas encore, mais j’ai eu cette impression. Je trouve que tu donnes un peu l’air d’une éminence grise… sans vouloir te vexer.

Pourquoi lui avait-il expliqué cela ? Il s’en mordait les lèvres, il n’était pas si brusque et direct en général, mais, d’une certaine façon, c’était comme si les mots glissaient hors de sa bouche. Dire à quelqu’un qu’il ressemblait à un conspirateur lors de leur première rencontre, il aurait bien mérité une claque selon son propre jugement.

— Ah oui ? C’est peut-être vrai… Désolée, d’être si énigmatique, mais je n’ai pas de mauvaises arrière- pensées, tu sais ? Dis, dis, Yumeki ?

— Quoi donc ?

Sa réaction le rassura, elle ne paraissait pas l’avoir mal pris.

— Tu ne voudrais pas devenir mon chevalier ?

— Hein ?

Que voulait-elle dire par « chevalier » ? Elle parlait des guerriers en armure de l’imaginaire du Moyen-Age/Renaissance européen ? Il en avait vu dans des films et des livres d’histoire, mais il n’avait jamais vraiment développé le désir de porter un tel attirail.

— Chevalier ? répéta-t-il.

— À ce propos, Yumeki, tu aimes quoi ? Les mangas, les anime, les mecha, le cosplay ou les jeux vidéo ?

— Rien de tout ça…, répondit-il franchement en remarquant malgré tout qu’elle n’avait pas répondu à sa question.

En fait, s’il faisait un bilan de ses réponses, elle n’avait jamais répondu jusqu’au bout à ses questions.

— Mmm… Pourquoi tu es venu à Akihabara alors ? Et pourquoi… ?

Elle arrêta sa phrase à ce stade-là, comme si ces derniers mots n’étaient destinés qu’à elle-même.

— Je suis venu acheter un ordinateur puisque le mien est cassé. Voilà tout ! expliqua-t-il avec honnêteté.

— Ahhh, c’est tout ? Pourquoi tu ne l’as pas acheté ailleurs ?

— On m’a conseillé d’aller à Sog Smack parce qu’ils ont de bons prix et des modèles qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

— Qu’on ne trouve nulle part ailleurs… ? Ah, je vois…, sourit-elle de manière on ne peut plus énigmatique. Bah, si tu veux je t’aiderais à en choisir un plus tard, je suis plutôt une experte en la matière, tu sais ?

En vérité, il ne pouvait pas le savoir, il venait de la rencontrer. Il se retint de lui faire la remarque.

— Et toi ? Une fille se promenant toute seule dans les rues d’Akiba… Non pas que ce soit particulièrement dangereux mais… les gens doivent te voir comme une otaku, non ? Tu ne le serais pas d’ailleurs ?

Il considéra son t-shirt décoré, mais était-ce suffisant pour être considérée comme telle ?

— Bien sûr que je le suis ! Avoua-t-elle sans aucune honte. J’aime tout ce qui se vend à Akiba et tout ce qui composa la culture otaku !

Ses yeux étaient pétillants et pleins d’énergie, ils s’étaient si rapidement emplis que cela surpris Yumeki.

— Tu l’avoues comme ça ?

Ce n’était pas quelque chose qu’on déclarait de la sorte, normalement. Yumeki trouvait Linka fort belle, mais il commençait de plus en plus à douter de sa personnalité. Elle ne paraissait pas être une fille normale.

— Je ne vois pas de quoi en avoir honte. Puis, c’est toi qui a posé la question, je te signale, dit-t-elle en gonflant les joues avec un mécontentement qui ne la rendait pas moins mignonne. Yumeki, dis-moi, tu ne jouerais pas le rôle du « mec normal » qui est en fait un otaku, par hasard ?

— Hein ? Pourquoi je ferais ça ?

— Disons que pour certaines personnes, c’est encore un tabou être un otaku, les mentalités ont évolué, mais c’est quand même pas super bien vu selon le milieu social.

— En tout cas, toi tu n’as pas peur de le dire, non ?

— Non, en effet. Je suis fière de ce que je suis ! Je m’amuse tous les jours et il y a toujours un tas de trucs super cool qui suscitent mon intérêt. Et toi, qui dit ne pas en être un et qui n’aime ni manga, ni anime, ni jeux vidéos, comment est ton quotidien ?

Il n’y avait pas de méchanceté dans cette question, sûrement voulait-elle simplement prouver que ce n’était pas un tort de s’intéresser à toutes ces choses, mais elle donnait l’air de connaître déjà la réponse, ce qui agaça le jeune homme.

Il fut soudain prit d’une grande fierté pour son quotidien et sa condition sociale qu’il estimait pourtant la veille d’ennuyeux et dénués de sens.

— Il est très bien mon quotidien ! Je ne perds de vue le monde réel, moi !

— Mais si ton prétendu « monde réel » était soudain bouleversé et se retrouvait lié au surnaturel, penserais-tu encore qu’il est le seul à être « réel » ? Si je te disais que la magie existe bel et bien et que cette normalité n’est qu’une des nombreuses possibilités offertes par le monde ?

Sur ces mots, elle se rapprocha de lui avec son sourire charmeur. Il n’avait pas encore réfléchi à tout cela, il venait à peine de découvrir qu’il y avait des monstres et des pouvoirs dans le monde, il ne savait que répondre.

Elle lui laissa quelques secondes, mais constatant son embarras, elle poursuivit son raisonnement métaphysique :

— Je pense que ce sont les personnes qui prennent le plus de distance face à l’imaginaire qui sont celles qui ont le plus de mal à distinguer la frontière entre réel et fiction. Les otaku la connaissent très bien puisqu’ils regrettent une telle séparation. Et si je te disais que parmi eux, il en existe qui sont capables de la franchir ?

Il déglutit. Elle était de plus en plus proche, elle levait son regard pour le fixer comme si elle s’apprêtait à lui sauter dessus ou plus précisément à plonger dans ses yeux pour entrer en lui.

— Ceux qui savent que le monde n’est pas juste un morne assemblage de lois physiques et de personnes assujetties à un système sans vie s’appellent les « collectionneurs ». Ils ont fait entrer l’imaginaire, le rêve et l’espoir dans leurs cœurs au point de pouvoir produire des effets magiques. Que crois-tu avoir manifesté au juste, Yumeki ? Qu’était-donc cette épée à ton avis ?

Même si elle souriait et utilisait une voix douce et mielleuse, il eut l’impression soudaine d’avoir un prédateur en face de lui : un monstre prêt à le dévorer par ses idées saugrenues. Impossible de réellement réfléchir au sens de ses propos, il était totalement submergé par sa présence imposante et sa mignonnerie capable de faire fondre n’importe quelle pensée rationnelle.

— Je… je ne sais pas…

Elle se tut un moment en l’observant, sûrement essayait-elle de juger si sa réponse était sincère ou non, puis elle recula et se retourna en mettant ses mains dans son dos.

— Avoue que tu aimes Wyvern Quest 2 ! L’épée que tu as fait apparaître est celle du héros, le chevalier- dragon. Tu ne t’es pas rendu compte ?

Les yeux de Yumeki s’écarquillèrent, les souvenirs lui revenaient : il avait adoré ce jeu au cours de son adolescence, il se souvenait parfaitement de l’épée de lumière que le héros utilisait et de sa marque magique sur le front. Il ne pouvait nier le fait que Wyvern Quest 2 était devenu une de ses références en matière de fantasy et de RPG.

Il balbutia un instant, puis lui expliqua :

— C’est vrai… que j’aimais ce jeu autrefois. Mais j’ai arrêté de jouer il y a bien longtemps et je n’ai jamais été aussi fan que tu le penses non plus. J’étais juste un ado qui jouait parfois.

— Tu devais l’aimer bien plus que tu ne voudrais l’avouer, Yumeki. Enfin bon, je t’expliquerai plus de choses ultérieurement, mais il me faut une réponse. Acceptes-tu de devenir le héros d’Akiba, celui qui protégera ce quartier contre les menaces surnaturelles ? Deviens mon chevalier et ta vie ne sera plus jamais ennuyeuse ! Tu ne seras plus jamais seul, en manque d’aventure, dans un quotidien froid et sans vie. Tu auras des combats‚ des romances et, bien sûr, des points d’expérience comme tout bon RPG qui se respecte.

Lui faisant face à nouveau, elle lui tendit la main et l’observa avec tendresse.

— Ne tourne pas le dos à tes vrais désirs, ta place est dans ce monde !

Mais, c’était sûrement bien trop abrupt, comment pouvait-il décider si rapidement de quelque chose qu’il ne comprenait pas réellement ? Yumeki se mit à rire nerveusement, puis se tourna pour lui faire dos à son tour.

— Tu en demandes des choses pour une étrangère… Je ne te connais que depuis quelques minutes et tu voudrais m’imposer ton mode de vie ? Désolé, Linka, mais je vais devoir refuser.

Intérieurement, il était en proie à une confusion inédite : d’un côté, il voulait faire confiance à cette fille qu’il trouvait charmante, même si un peu bizarre, mais d’un autre il se méfiait d’elle comme si elle cherchait à envahir son espace vital et cherchait à y semer les graines du chaos.

Il ne la détestait pas, mais il sentit malgré tout une certaine colère en lui qu’il retint au maximum dans sa réponse.

La jeune femme resta quelques instants la main tendue, sans réaction : elle était surprise.

— Dans les light novel, ça marche en général ce genre d’intro…, murmura-t-elle en baissant sa main et son regard avec tristesse. Je comprends, tu ne peux pas tout quitter comme ça…

Il ne répondit pas, il ne comprenait même pas réellement pourquoi elle n’avait pas envisagé son refus. Pour des raisons qu’il s’expliquait mal, c’était douloureux, aussi bien pour lui que pour elle.

Elle s’approcha de la fenêtre et plongea son regard dans la rue :

— Ils me cherchent, probablement que si tu sors, ils ne t’attaqueront même pas. Tu es libre de partir.

— Et toi ?

Après un court silence, elle se retourna avec un sourire plein de gentillesse, dissimulant mal une pointe de tristesse.

— Ne t’inquiètes pas, je trouverais une solution. Héhé !

Le cœur de Yumeki lui faisait réellement mal, il commençait à regretter ses paroles. Pouvait-il réellement abandonner une fille dans le pétrin ?

Les paroles de sa mère lui avait revinrent à l’esprit : « les filles sont des choses fragiles qu’il faut protéger, Yu-chan ». Il avait grandi avec cette idée et s’était toujours montré aussi gentil que possible envers la gente féminine.

Cette fois, alors qu’une réelle situation périlleuse se présentait, allait-il simplement tourner le dos à cette malheureuse ?

Il sourit amèrement, il savait qu’il le regretterait dans tous les cas mais ses lèvres s’écartèrent et de sa gorge sortirent des paroles :

— Ne sois pas stupide, tu ne peux pas gérer le problème seule. Je vais t’aider !

— Hein ? Mais tu ne voulais pas…

— Ne me fais pas répéter ! C’est bon, je vais te protéger, OK ?

Il baissa le regard avec honte et ferma les yeux pour ne pas voir sa réaction : il avait peur de ses yeux si profonds et expressifs. Il tendit la main et répéta :

— Va pour ton machin de chevalier ! Mais, je te préviens, si ça devient trop louche, j’arrête tout, tu m’entends ?

— Tu… Merci, Yumeki !!

Puisqu’il avait les yeux fermés, il ne vit pas la jeune femme s’approcher de lui. Soudain, il sentit les mains de cette dernière non pas lui saisir sa main, mais ses joues. L’instant d’après, une sensation douce et agréable sur ses lèvres : son premier baiser.

Il avait toujours imaginé que cela se ferait de manière plus lente, après avoir fréquenté une fille des mois durant, mais finalement sa première fois lui fut prise par une inconnue, dans un contexte dangereux et surnaturel. Pendant un instant, il se crut être devenu réellement un personnage de manga.

Combien de temps dura cet échange physique ? Il ne savait pas trop, mais malgré ses réticences et sa surprise, c’était un moment agréable. Il ressentit la chaleur des sentiments de la fille entrer en lui et lui réchauffer le cœur.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, elle recula de quelques pas et lui posa la main sur la tête.

— Moi Linka, je t’adoube pour être le chevalier d’Akihabara ! Puisse la Déesse des otaku et du moe veiller sur toi et te donner le courage d’accomplir ta mission !

— Hein ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

C’était un moment sérieux et solennel, mais d’une certaine manière elle l’avait réduit à néant par ses fantaisistes élucubrations.

Elle retira la main et afficha à nouveau un sourire radieux, comme si le refus initial de Yumeki n’avait jamais eu lieu. Avait-elle calculé tout cela ? D’une certaine manière, il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il s’était fait manipulé.

— Attends une minute ! Ça va pas de sauter sur les lèvres des inconnus comme ça ?

— Tu n’es pas un inconnu, tu es Yumeki : je te connais déjà. Haha !

— Depuis quelques minutes seulement ! Tu crois que c’est suffisant pour justifier ce genre de choses ?! Puis tu ne m’as même pas demandé en plus ! expliqua-t-il en croisant les bras et en affichant une expression contrariée.

Elle se mit à rire en couvrant sa bouche de ses mains.

— Tu es trop drôle ! J’ai vraiment bien fait de te choisir. Hahaha !

— Grrrrr !! Je ne plaisantais pas !

Mais Linka ne cessa de rire. Yumeki soupira, puis finit par se calmer. Tout lui semblait si irréel.

Lorsque le calme revint, il se planta devant elle et, en croisant les bras, lui demanda d’un air déterminé :

— Bon, et si tu m’expliquais maintenant que tu m’as fait tourné en bourrique comme ça ?

— Insinuerais-tu que je me sers de toi ?

Il ne répondit pas, il se contenta de l’observer fixement et de faire la moue.

— OK, je vois, tu ne me fais toujours pas confiance. Bah, ça viendra…

Sur ces mots, elle replaça une mèche rebelle qui lui était descendue devant les yeux :

— Je te donnerai les détails une autre fois, je crois que j’en ai déjà suffisamment fait, pas vrai ? Mais, pour ne pas te laisser sur ta faim et surtout pour que tu arrêtes de penser que je suis une vilaine fille, je vais quand même t’expliquer les bases, OK ?

— Ouais, ce serait déjà pas mal.

— Je te parlais avant des collectionneurs… Il s’agit d’otaku qui sortent de l’ordinaire. Leur passion est si forte qu’ils arrivent à se connecter à la toile des rêves et des espoirs qu’est la Collection. Le principe est très simple, même si en réalité tout le monde n’est pas éligible à devenir un collectionneur : il faut chérir sa propre collection, quelle qu’elle soit.

— Mais moi je…

— Tu n’en as pas, c’est ce que tu t’apprêtais à dire ? l’interrompit-elle avec un regard mystérieux. Justement, c’est pour ça que tu es spécial, que tu es l’Élu.

— L’Élu ?

— Oui ! Le héros d’Akihabara ! Celui qui la sauvera des méchants aliens ! Yeah !!

Elle leva son poing en l’air avec enthousiasme. Plus la discussion progressait, plus le jeune homme trouvait qu’elle ne ressemblait pas à l’image qu’il s’était fait d’elle au départ, elle progressait vers un tout autre personnage.

— Euh… Ouais, on va éviter, j’ai rien d’un Élu ou d’un héros, OK ?

— Bah, laissons-ça aussi de côté pour le moment. Le fait est que tu aies manifesté des pouvoirs de la collection de Wyvern Quest alors que tu n’as pas de collection et surtout que tu n’as pas la flamme de la passion en toi… en principe…

— C’est pas que du principe, je ne l’ai pas. S’il suffit d’avoir aimer le jeu étant enfant, ces pouvoirs sont plutôt bon marché, je trouve.

— Hahaha ! Oui, tu n’as pas tort de voir les choses ainsi, mais je t’assure qu’ils ne le sont pas. Il y a peu de collectionneurs à travers le monde, expliqua-t-elle avec une joie non dissimulée.

— Bon, écoute, je commence à être fatigué : concentre tes explications sur le nécessaire, tu veux bien ?

Le jeune homme soupira lourdement tout en massant les tempes de ses mains.

— D’accord ! Bon, alors pour faire court : normalement tu n’aurais pas dû pouvoir faire apparaître l’épée de lumière, mais tu y es arrivé. Le problème, c’est que puisque tu n’as pas de collection, tes pouvoirs sont très limités. On dirait que tu es OOM après cette première manifestation, mais je suis certaine que tes spells sont toujours dans la barre de raccourci.

— Hein ? Qu’est-ce que tu racontes ?

— Ah oui ! C’est des termes de MMORPG. Je t’expliquerai une autre fois. Bref, disons que tu es comme une grosse voiture très rapide, mais sans carburant. Tout fonctionne, mais tu n’as plus d’énergie pour manifester ta magie. Par contre, je viens de t’en transférer.

— Pardon ?

— Oui, tout à l’heure, pendant le baiser.

— Hein ?

— Je suis une collectionneuse aussi, tu sais ? Je n’ai malheureusement pas de pouvoirs de combat et mes autres pouvoirs, il vaut mieux éviter de les utiliser… Donc je t’ai donné de ma magie. Bravo ! Tu as gagné une potion de mana gratuite ! Yeah !

Elle se mit à l’applaudir, il sentait la distance entre lui et Linka se faire de plus en plus importante. Si on comparait la distance à une course d’obstacle, Linka était à l’arrivée alors qu’il venait à peine d’entrer sur le terrain.

— Du coup, même si ce ne sera pas long, tu pourras sûrement manifester ton épée de lumière de nouveau.

— Bon, OK, admettons que tout ce que tu dis est vrai. Pourquoi tu ne me l’as pas expliqué avant de m’embrasser de force ?

— Ça n’aurait pas été drôle, pardi. Hihihi !

Cette fois, elle sourit à pleines dents, de manière taquin.

— Alors voilà le plan : je les appâte et tu les tues. Surtout n’hésite pas, sinon c’est moi qui finirait entre leurs tentacules et tu sais que c’est jamais très bon une fille prise au piège de ce genre de choses visqueuses, pas vrai ?

Sur ces mots qui se référaient à quelque chose d’obscène auquel le jeune homme préférait ne pas penser, elle lui fit un clin d’œil.

— Attends, ton plan est stupide ! Tu mets ta vie en danger pour un débutant qui est censé te protéger ? C’est pas mieux si je passe devant pour t’ouvrir un chemin pour fuir ?

— Ohhh ! Tu es mignon ! déclara-t-elle en posant ses mains sur ses joues.

— Qu’on soit clair : je suis pas mignon !

— Espèce de tsundere. Hihi !

Le visage du jeune homme affichait une certaine colère, il n’avait pas envie d’être qualifié par des mots comme « mignon » ou « tsundere », c’était hors de question. Mais s’il insistait, il ne ferait que lui donner matière à le penser, aussi il se retint de répliquer.

— En fait, je pensais que tu pourrais profiter de l’effet de surprise, expliqua-t-elle après avoir repris son sérieux. S’ils s’occupent de moi, tu pourras faire comme tout à l’heure et leur donner des coups d’épée. Je te préviens par contre, il faut viser leur tête et plus précisément l’œil, leur corps est juste une marionnette qu’ils ont parasité. En vrai, le monstre est un œil volant, mais ils peuvent se poser sur le cou des cadavres pour en prendre le contrôle.

C’était donc la raison qui les faisait paraître si grossier. En un sens, apprendre qu’il avait tué un cadavre et non un individu était rassurant, bien que dégoûtant. Toutefois, la situation ne lui avait pas permis de faire autrement.

— Et je le répète : ce sont des monstres, n’hésite pas où ils nous feront du mal… à tous les deux.

Il acquiesça bien que pas réellement convaincu : il ne voyait pas quoi rétorquer de toute manière.

— Et sinon, comment je fais pour faire apparaître mes pouvoirs ? Disons qu’on aurait l’air bête si finalement ça ne marche pas.

— Pas faux… Il suffit de te concentrer et de visualiser l’épée, en principe.

Le jeune homme tendit sa main devant lui, il ferma les yeux et tenta de visualiser l’épée qu’il avait fait apparaître auparavant. Après quelques minutes, il abandonna : rien ne se produisait.

— Je crois que tu dois faire erreur, c’était un coup de chance.

— Ressaye, je vais tenter un truc…

Il referma les yeux, se concentra et visualisa l’épée lorsqu’il sentit soudain les main de la jeune femme se poser sur sa tête et la masser.

— Ah ? Qu’est-ce que… ?

Des frissons parcoururent son cuir chevelu, c’était à la fois agréable et déroutant, il rougit d’embarras, alors qu’une luminescence attira son attention : l’épée était apparue.

— Héhé ! J’en étais sûre ! Tu es juste trop crispé.

— Et toi tu es trop insouciante ! Je suis un mec, je te signale !! cria-t-il alors qu’elle s’éloigna et le regarda en penchant la tête de côté.

Alors qu’il reprenait son souffle, elle se dirigea vers la porte de l’appartement et lui dit :

— Avant qu’elle ne disparaisse, passons à l’offensive. Je compte sur toi, mon chevalier !

Sur ces mots, elle ouvrit la porte et quitta l’appartement sans attendre.

— Non, attends ! Il faut que je me prépa…

Yumeki n’eut pas le temps de l’arrêter qu’il l’entendit courir dans les escaliers qui menaient à la sortie. Il soupira et la suivit.

Une fois dehors, elle ne perdit pas de temps : comme si elle connaissait déjà la localisation de leurs ennemis, elle se dirigea vers eux. Ils se trouvaient quelques rues plus loin, dans cet étrange Akihabara vidé de toute présence humaine et où la pluie battait son plein.

Le jeune homme n’eut aucun mal à la suivre, il entendait les pas de Linka éclabousser. Puis, elle n’était pas très sportive.

À peine entendirent-ils la jeune femme que les quatre monstres restants réagirent et convergèrent vers elle.

Yumeki était effrayé à l’idée de se battre à nouveau, mais bien plus encore à l’idée qu’on remît une vie entre ses mains. S’il se trompait, Linka pouvait être enlevée, blessée ou pire. Il devait se concentrer et rester vigilant.

Les monstres s’étaient dispersés pour mieux couvrir le secteur, aussi les deux plus proches arrivèrent en même temps en vue de leur cible ; ils se précipitèrent vers Linka.

Ils étaient bien plus rapides qu’elle ne l’était, elle ne tenta même pas de leur échapper, au contraire, elle se recroquevilla contre un poteau dans une attitude de rémission. Conformément à son plan, les deux monstres ne se posèrent pas la question de savoir si c’était un piège ou non, ils s’approchèrent d’elle pour la saisir, lorsque Yumeki arriva par derrière.

Il inspira profondément et observa la silhouette de Linka au sol, accroupie. Pendant un bref instant, il crut voir une couleur différente de sa jupe, possiblement un morceau de tissus qui se trouvait en-dessous.

— Je te jure !! Tu es une fille, n’agit pas comme ça !! pensa-t-il en rougissant et en se décidant à agir.

Il chargea le premier monstre à portée en hurlant « Oooooohhhhhhhhh !!! », ce dernier se retourna et interposa son bras au dernier moment pour parer l’attaque descendante du jeune homme. Sans surprise, il ne pouvait bloquer une épée de lumière avec sa chair, le bras se détacha et tomba au sol.

Yumeki n’avait jamais pratiqué le kendô, mais pour une raison inexpliquée son corps réagissait tout seul, il suivait précisément sa volonté ; il se sentait léger et bien plus rapide que jamais.

Avant que le monstre n’eut le temps de contre-attaquer, Yumeki s’accroupit et déplia tout d’un coup son corps en avant en dressant la pointe de sa lame droit devant lui, dans un coup d’estoc en direction de l’œil géant.

— AAAAAHHHHH !!!

Après un hurlement qui sortait d’on ne sait où, puisque le monstre n’avait pas de bouche, il explosa dans une immonde gerbe de sang verdâtre qui ne manqua pas de recouvrir le jeune homme.

Mais, l’adrénaline lui avait fait perdre la sensation de peur et son hésitation, sans même prêter attention aux détails, il se tourna vers le second adversaire qui avait transformé ses bras en tentacules. Yumeki les esquiva juste à temps, il sifflèrent à côté de ses oreilles tels des fouets.

Yumeki réagit aussitôt, il porta un coup horizontal qui trancha le premier tentacule, puis enchaîna et trancha sans mal le second également.

Le monstre était à sa merci, il n’avait plus de bras pour se défendre. Yumeki bondit dans les airs et abattit sa lame, lorsqu’il vit l’œil briller et un rayon jaillir de l’iris géant de cette tête grotesque. Il interposa son épée et pendant quelques secondes il sentit une telle résistance qu’il fut bloqué dans les airs comme si sa lame était une perche sur laquelle il s’appuyait.

Puis, tout d’un coup, son épée parvint à repousser le rayon et Yumeki retomber, poursuivant sa trajectoire initiale : l’œil fut tranché en deux, une nouvelle gerbe de sang.

— Derrière toi !! cria Linka.

En effet, un troisième opposant venait d’arriver dans la zone de combat, derrière lui. Il eut à peine le temps d’interposer son arme contre le rayon rouge qui le prit pour cible : il fut repousser en arrière brutalement mais parvint à éviter d’être blessé.

Il reprit son souffle et, guidé par son corps plus que par sa raison, il se rua sur son adversaire. Mais, rapidement, il dut interrompre sa progression, puisque ce dernier projeta au lieu d’un rayon continue une salve de tirs semblables à des lasers de films de science-fiction.

— Ces rayons sont vraiment pénibles !

Il n’arrivait plus à avancer, il ne faisait qu’esquiver et dévier des tirs de son épée, à ce rythme sa magie finirait par disparaître et il perdrait, se rendait-il compte.

Il aurait bien voulu avoir à son tour une arme de tir, quelque chose pour atteindre son adversaire à distance… C’est alors que quelque chose apparu dans sa main à son grand étonnement et celui de Linka : un pistolet futuriste.

— Le pistolet de Sakka de Time Gun ? s’exclama avec stupeur cette dernière.

Yumeki était bien plus étonné encore, il fut effrayé l’espace d’un instant par l’étendu de ses propres pouvoirs. Linka avait-elle raison à son propos ?

— Aïe !

Une soudaine douleur au bras le rappela à lui, un tir venait de lui frôler le biceps et de lui laisser une entaille de laquelle s’écoulait du sang. L’heure n’était pas à la réflexion, mais à l’action : aussi, il courut à nouveau vers son adversaire en agitant d’une main son épée pour dévier les tirs et de l’autre en lui tirant dessus avec son pistolet.

Des tirs lasers couleur bleu vinrent transpercer l’œil plusieurs fois, interrompant l’offensive ennemie. Cela laissa le temps à Yumeki de porter un coup horizontal qui entailla profondément le globe oculaire géant. Ce ne fut qu’un bref instant, mais il crut voir à l’intérieur de ce corps organique des composants électroniques métalliques.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Mmm… Mmm…

Mais à cet instant, il entendit la voix étouffée de Linka : il se retourna avec effroi et aperçut le quatrième monstre.

Ce dernier n’était plus attaché à son corps qui était tombé sans vie et sans tête au sol, il volait à quelques mètres sous la forme d’une immense sphère. En-dessous, faisant office de nerf optique, une demi-douzaine de tentacules agrippaient Linka et la soulevaient de terre. L’un d’entre eux s’était enroulé autour de sa bouche pour l’empêcher de parler ; elle se débattait en vain.

À cet instant, elle n’était qu’à quelques centimètres du sol, c’était le meilleur moment pour agir. Yumeki n’avait qu’une quinzaine de mètres à parcourir pour libérer la jeune femme. Il s’élança rapidement vers le monstre, mais sentant une vive douleur dans sa tête et ses jambes manquant de forces, il fut contraint de s’immobiliser.

Qu’est-ce qui lui arrivait ? Était-ce sa petite blessure qui lui produisait cet effet ?

Il avait des doutes qu’une simple entaille peu profonde pouvait réellement avoir des effets aussi immédiats et néfastes pour son organisme.

Il devait ignorer la faiblesse de son corps : la vie de Linka était en jeu ! À cause de son soudain arrêt, elle était à présent bien plus haut, le monstre avait sûrement l’intention de l’amener hors d’atteinte.

En observant ses mains trembler, il vit son épée clignoter un instant : ses pouvoirs allaient s’estomper d’un instant à l’autre, comme l’avait dit Linka ; la situation devenait de pire en pire.

— Ahhhh ! Quel genre de chevalier échoue dès son premier combat ?! finit-il par se reprocher en criant.

Il se releva, ignora la faiblesse de ses jambes et tira de son pistolet sur l’œil géant. Puis, il lança de toutes ses forces son épée qui tourna et finit par achever son ennemi.

*Bam*

Tout comme les autres, le monstre explosa et fit tomber une pluie de sang. Yumeki, avec ses dernières forces, rattrapa Linka dans ses bras.

— Je savais que tu me sauverais ! Yumeki, mon chevalier !

Sur ces mots, la jeune femme lui passa les bras autour du cou et l’enlaça.

— Arrête, idiote ! Qu’est-ce que tu fiches ?!

Mais il n’avait plus la force de s’opposer à elle, il respirait lourdement comme s’il avait sprinté des centaines de mètres durant, il était à bout.

Tous deux tombèrent au sol, l’un dans les bras de l’autre.

***

Après le combat, ils avaient fallu quelques minutes au jeune homme avant de pouvoir se relever et marcher.

Pendant ce temps, Linka avait crié sa joie maintes et maintes fois. Parmi ses nombreuses élucubrations, elle avait dit quelque chose qui avait attiré l’attention :

— Je savais que tu étais spécial ! Non seulement tu peux avoir des pouvoirs sans collection, mais en plus tu as des pouvoirs de plusieurs collections à la fois ! T’es génial !!!

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Tu as non seulement utilisé des pouvoirs de Wyvern Quest mais aussi de Time Gun. Normalement, un collectionneur ne peut avoir qu’une gamme de pouvoirs, même s’il peut avoir plusieurs collections physiques. Bah, t’inquiète, je t’expliquerais demain !

Il n’avait pas poussé l’enquête plus loin, il était épuisé physiquement et mentalement.

Lorsque le jeune homme s’était inquiété quant au moyen de trouver leur route et quant au sang verdâtre qui les recouvrait tous les deux —cela n’aurait pas manqué d’attirer l’attention de la police—, elle avait souri :

— T’inquiète pas, je m’en occupe !

Ils s’étaient dirigés vers une ruelle qui devait être apparemment la sortie de ce labyrinthe magique dans lequel Yumeki était tombé et soudain le sang disparu et l’activité normale de la cité reprit son cours.

Les bruits de circulation, les voix et les passants, toutes ces choses qui composaient une ville réapparurent d’un seul coup.

Ils ne tardèrent pas à rejoindre la gare où ils se trouvaient présentement.

— Tu as vraiment été parfait ! J’espère que tu t’es amusé autant que moi. Hihi !

Tout ce qu’il avait vécu ne lui avait pas semblé être un jeu, mais Linka n’avait pas la même vision des choses.

Ne voyant pas de réponses de sa part et surtout remarquant la gêne du jeune homme depuis la fin du combat, elle s’approcha de son oreille en se mettant sur la pointe des pieds et lui susurra :

— Je t’ai promis encore plus d’amusement et tu verras : tu ne seras pas déçu ! Retrouve-moi demain, à midi, à cette même sortie. Je t’expliquerais tout ce que tu veux savoir.

Sur ces mots, elle s’éloigna, le salua de la main et s’enfuit en courant.

Il l’observa s’éloigner hébété, puis il murmura à basse voix :

— Je n’ai jamais dit que j’acceptais, idiote… Pourquoi tu décides tout pour moi ?

Il mit les mains dans les poches, tira sa carte de train et la bipa au portique en se dirigeant vers le quai pour rentrer chez lui.

Une pensée lui revint soudainement à l’esprit, il s’écria en levant les mains et en attirant l’attention des passants :

— Et pour mon ordinateur alors ?!!

Lire la suite – Chapitre 1