Tome 2 – Chapitre 1

Lorsque Yumeki descendit du train, il était déjà 20 heures. En cette soirée d’automne, le soleil s’était couché depuis longtemps et le Quartier Électrique luisait de mille feux. La majorité des commerces étaient déjà fermés ou étaient en train de le faire, mais il restait de nombreuses personnes dans les rues, bars et restaurants.

Mais le jeune homme ne s’attarda pas, il se dirigea droit vers son objectif : Linka paraissait trépigner. En effet, pendant le trajet de train, elle lui avait envoyé plusieurs messages du genre :

« Trop hâte ! Tu vas créer quoi comme personnage ? (((o(*゚▽゚*)o))) »

Ou encore :

« Je te conseille Obscurancien ou Tank. + simple. T’es débutant donc…(ω)(´∀* ) »

« Ms la + moe = Soso Rouge☆⌒(*’^*)chu. Tu peux porter le set Ikyos, kawaiiiiiii ++ (ღ˘⌣˘ღ) »

« T’arrives qd ?(≧▽≦)Je LVLup en attendant (^_-)≡☆ »

Ce genre de messages remplis de kaomoji et de langage d’internet n’étaient pas vraiment du goût de Yumeki mais il parvint à comprendre le sens, c’était l’essentiel. Même si cela faisait quelque temps déjà qu’il échangeait avec elle, il était toujours étonné de la différence entre son langage oral et écrit ; on aurait dit une tout autre personne.

Sur ces considérations, il continua de marcher les mains dans les poches, en raison de la fraîcheur du soir, et passa à côté d’un nouveau magasin qui avait ouvert ses portes la semaine auparavant. Il y était allé avec Linka qui avait voulu absolument voir les nouveaux produits mis en vente.

Étrangement, malgré l’heure, il était ouvert et une file d’attente s’était formée devant son entrée.

Yumeki s’interrogea sur la cause et observa à la recherche d’indice, tout en passant à côté. Mais, soudain, il sentit quelque chose lui agripper le bras et l’entraîner à l’intérieur des rangs. La personne qui le tirait était plutôt brusque et violente, il ne parvint pas à résister.

— Désolée d’être aussi directe, Oniisan〜 ! Mais j’ai vraiment besoin de ton aide. Joue le jeu, s’il te plaît : tu le ne regretteras pas ❤

Cette voix féminine était douce et chantante. La femme, que Yumeki n’avait pas encore observée, passa ses doigts entre les siens, à la manière… d’un couple !

Immédiatement, Yumeki paniqua et rougit. Il sentit même une rivière de transpiration dans son dos. Qu’est-ce qui se passait ici ?!!

Il déglutit bruyamment et tourna lentement sa tête vers son interlocutrice…

Considérant la soudainement et la brutalité de l’action, il s’était attendu à une femme de sa taille du genre femme fatale, une séductrice dévoreuse d’homme, mais, à la place, il découvrit une fille mesurant un mètre quarante et aux cheveux décolorés.

Tandis qu’il cligna des yeux, elle lui darda un large sourire adorable et chaleureux :

— Tu es enfin arrivé, mon chéri ! C’est pas bien de me faire attendre !

Sur ces mots, elle se jeta brutalement dans ses bras, lui lâchant la main et l’enserrant comme pour l’empêcher de s’enfuir. Elle leva son joli petit visage, mais l’expression n’était plus celle d’une jeune amoureuse, mais celle d’une tueuse sanguinaire qui terrifia le jeune homme.

Les cheveux argentés de la fille étaient noués en une longue queue de cheval latérale dont la pointe lui caressaient le biceps. Deux longues et larges mèches lui passaient derrière les oreilles et étaient retenues par des barrettes argentées très décorées.

Elle portait un cache-œil médical blanc. Son seul œil visible était d’une couleur azur particulièrement profonde, très belle. Mais son expression actuelle était plutôt effrayante.

Elle était vêtue une sorte de kimono noir court arrangé, fantaisiste, rien à voir avec les traditionnels. Des motifs de fleurs rouges, des lycoris, y étaient imprimés. Elle portait en-dessous une jupe plissée qui descendait à mi-cuisses. Son obi était violet. Ses larges manches laissaient sortir deux petites mains délicates et puissantes qui tenaient fermement prisonnier le jeune homme.

Au lieu des sandales traditionnelles, des geta, elle portait à ses pieds de lourdes bottes en cuir avec des plaques de métal clouées dessus. Ces chaussures étaient disproportionnés avec la petite taille de la fille.

Malgré la peur, Yumeki comprit à son attitude, ses paroles et son regard qu’il était invité (menacé) à entrer dans la comédie et se faire passer pour son amoureux. C’était la première fois qu’une telle chose lui arrivait, bien sûr, il paniquait intérieurement.

Avec un sourire maladroit, il détourna le regard et se gratta la tête en se justifiant :

— Désolé… un contre-temps au travail… tu sais ? Mais… maintenant, je suis là… Héhéhé !

Son hésitation et sa gêne le rendit particulièrement crédible, quand bien même n’avait-il aucun talent d’acteur.

Autour de lui, l’ambiance devint pesante et oppressante : des auras meurtrières s’élevaient. Il commençait à les reconnaître, il les sentait parfois lorsqu’il sortait avec Linka. C’était la jalousie des passants. Les otaku paraissaient détester les couples (ou les présumés et faux couples).

Il considéra les personnes autour de lui et fut choqué :

— Pourquoi même ceux qui sont en couple ?!

Leurs regards se croisèrent, le jeune homme afficha un sourire crispé qui reflétait toute son incompréhension de la situation. La jeune femme finit par se dresser sur la pointe des pieds et lui chuchoter à l’oreille :

— Merci de ta collaboration. C’est important à mes yeux. C’est quoi ton nom, au fait ?

— Yumeki. Et toi ?

— Koharu… mais continue de m’appeler « chérie », je t’expliquerai une fois à l’intérieur.

Pour sceller le pacte entre eux, elle déposa un baiser sur la joue de Yumeki, puis elle se colla à lui comme une petite amie entreprenante (et peu timide d’être observée en public) aurait pu faire. Il était impossible de ne pas les voir comme un couple.

Yumeki ne comprenait toujours pas la situation, mais elle avait l’air de réellement tenir à cœur à Koharu. Depuis sa venue à Akihabara, il avait vécu tellement de choses étranges qu’il n’était plus à cela prêt.

Il réalisa soudain le changement intervenu dans sa perception du monde :

— À quel moment j’ai commencé à trouver normal qu’une fille se colle à moi comme ça ?!!!

Cependant, la file continuait son avancée à l’intérieur du magasin et c’est alors qu’il finit par comprendre : il s’agissait de la vente d’un nouveau jeu vidéo dont il ne connaissait que le nom placardé sur une affiche contre le mur. Une loterie spéciale avait été organisée pour sa sortie et était réservée aux couples.

Koharu devait réellement désirer remporter le prix pour qu’elle ait attrapé un simple passant et l’ait forcé à se faire passer pour son amoureux.

— Elle n’aurait pas pu inviter un camarade de classe ? Elle est suffisamment jolie pour ça…, se demanda Yumeki en grimaçant malgré lui.

Demander à un inconnu de faire semblant, c’était une stratégie qui paraissait des plus suspectes. Ou alors, se demanda-t-il, n’était-ce pas justement pour éviter un malentendu avec un de ses camarades ?

Dans l’esprit de Yumeki, cette fille ne pouvait qu’être une lycéenne. Il craignit un instant que, pire encore, elle fut une collégienne et déglutit.

Heureusement, il n’était pas un pervers. Il ne comptait rien lui faire qui l’incriminerait d’aucune sorte. Il secoua la tête avec vigueur en confirmant à lui-même, comme s’il avait été son propre accusé, qu’il ne faisait rien de mal.

Soudain, une autre pensée plus paternaliste s’instilla en lui : que faisait une fille dehors à cette heure ? Avec les meurtres à Akihabara, n’était pas risqué pour elle de venir acheter un jeu réservé aux couples ?

Il ne pouvait que juger son attitude irresponsable et téméraire. Mais, alors qu’il allait lui faire la remarque, il finit par découvrir le nom du jeu qui était en vente sur une des affiches : « Magical no Kiseki no Koi ». Les petits cœurs collés à diverses parties de cette affiches qui représentait des magiciennes dénudées ne put que lui indiquait le public cible.

— Un eroge ?! s’écria-t-il malgré lui.

Même s’il avait arrêtait les jeux vidéo pendant longtemps, Yumeki avait entendu parler des jeux érotiques par ses amies du lycée. Il rougit en considérant l’affiche, puis sa fausse petite amie qui lui jetait un regard en coin comme pour l’accuser de l’emportement dont il venait de faire preuve.

Lorsqu’il reprit un peu contenance, il chuchota à l’oreille de Koharu :

— C’est pour ça que tu as besoin de moi ? Tu te rends compte que même si je passe pour ton petit-copain, tu n’as pas l’âge pour ce genre de jeux ?

Une vive douleur au pied répondit aussitôt à sa remarque ; Koharu venait de brutalement le lui écraser. Néanmoins, tout en affichant un visage souriant et joyeux, elle continua de faire comme si rien n’était.

Lorsqu’ils arrivèrent devant le stand qui avait été dressé au moyen d’une simple table dans le rez-de-chaussée, un des employés vint à leur rencontre :

— Mademoiselle, Monsieur… Puis-je voir vos cartes d’identités ? Vous comprenez, cet espace de vente est réservé aux adultes.

Bien sûr, la réelle cible de ces paroles n’était autre que Koharu. Yumeki grimaça et s’attendait à la voir réagir brusquement mais à sa grande surprise, elle soupira et chercha ses papiers dans la poche de sa jupe.

— D’accord, d’accord, je comprends. Beaucoup de gens font la même erreur… Je vais vous la montrer.

Au moment où elle présenta la carte à l’employé, Yumeki ressentit une très étrange impression qu’il eut du mal à définir. Il resta hagard quelques instants.

— Désolé, je suis sincèrement désolé. Je vous prie d’accepter mes excuses.

Koharu lui fit signe de la main pour lui signifier que ce n’était rien :

— Ne vous inquiétez pas, ça m’arrive souvent. Nous pouvons acheter le jeu et participer à la loterie ?

— Bien sûr ! Je vous en prie, dit l’employé avec entrain.

Il désigna d’un mouvement de bras l’espace de vente où le faux couple put enfin accéder.

— Euh… Tu as quel âge au fait ? demanda discrètement Yumeki.

— Non, mais ! On ne demande pas ça à une fille, espèce de goujat.

Koharu gonfla ses joues avec mécontentement, Yumeki se rendit compte de sa brusquerie, mais elle dût bientôt reprendre un sourire de convenance alors que l’un des employé qui s’occupait de la vente l’interrogea :

— Bonjour chers clients !

Le vendeur et son assistante portaient des uniformes aux couleurs du magasin. Ils se trouvaient derrière une table sur laquelle étaient disposés quelques exemplaires du jeu, quelques goodies inédits et une sorte de petite roue de loterie.

C’était l’homme qui avait posé la question, l’assistance venait de partir chercher dans un carton derrière eux des exemplaires du jeu qui commençaient à manquer sur la table.

— Deux exemplaires du jeu en collector, dit Koharu.

— Bien sûr ! Êtes-vous au courant pour la loterie spéciale couple en l’hommage de la sortie de Magical no Kiseki no Koi ?

Considérant les affiches un peu partout et la file d’attente, Yumeki estima cette question inutile mais le vendeur ne faisait que son travail.

— Bien sûr ! Nous aimerions concourir, mon chéri et moi-même.

Sur ces mots, elle prit la main de Yumeki et, comme auparavant, croisa ses doigts avec les siens.

Avec un tact professionnel, malgré la demande, le vendeur reprit :

— Chers clients, afin de pouvoir gratuitement concourir à notre loterie, nous vous invitons à lire les conditions de participation.

Il leur désigna un document plastifié qui se trouvait devant la petite roue de loterie. Entre temps, la jeune femme qui servait d’assistante au vendeur reprit sa place et afficha un sourire radieux.

— Merci encore pour votre achat ! Ma collègue va s’occuper de votre candidature pour la loterie.

Sur ces mots, il s’inclina pour les remercier et les saluer, puis il fit signe aux clients suivants d’avancer.

Koharu et Yumeki se déplacèrent sur le côté, devant la roue et la jeune assistante qui souriait.

Elle leur laissa le temps de lire le document explicatif qui se résumait à plusieurs points : le fait que la participation était limitée à une seule par couple, le fait que la bille rose équivalait au premier prix alors que la rouge était le second et, enfin, le fait qu’il fallait prouver que les participants étaient bel et bien en couple par le biais d’un baiser…

— Hein ? QUOI ??!! s’écria mentalement Yumeki.

Son regard se tourna sur Koharu qui finissait de lire et regardait la liste des prix : le premier était soit une figurine collector, soit une tapisserie, toutes deux aux caractères érotiques explicites.

Sans se laisser décontenancer, elle fixa l’assistante et déclara :

— Nous allons participer.

La jeune employée sans se défaire de son sourire, croisa les doigts devant elle et hocha de la tête :

— D’accord chers clients. Comme convenu dans les clauses de participation, veuillez-vous…

— Embrasser ?! l’interrompit Yumeki rouge comme une tomate.

Un petit coup de pied discret vint lui percuter le tibia.

— Mon chéri est un peu timide de faire cela en public…

Essayait-elle de trouver une excuse pour se soustraire à la condition ? Yumeki reconnut la bonté de cette tentative, quand bien même Koharu était à l’origine de toute la situation.

— Malheureusement, vous comprenez que…, dit l’assistante un peu embarrassée.

Koharu soupira, puis repoussa du revers de la main sa queue de cheval en arrière.

— Mon chéri, quant faut le faire, il faut le faire…

Yumeki voulait crier qu’il n’était pas « son chéri », mais il n’eut pas la force d’attirer plus encore l’attention sur eux. Il se crispa tandis que des gouttes de sueur apparurent sur son visage et son dos.

Koharu le fixa et, remarquant qu’il n’était pas très coopératif, elle s’approcha et se dressa sur la pointe des pieds. Le cœur de Yumeki se mit à battre à tout rompre. Elle allait le faire ! Elle allait le faire !! lui criait une voix dans sa tête.

Il ferma les yeux, puis… un contact délicat et doux se fit sentir sur ses lèvres. Son impression fut différente de celles de Linka, même s’il n’aurait su trouver les mots pour l’expliquer. Koharu resta collée à lui un petit instant et finalement un corps étranger pénétra dans sa bouche.

— Maman, quel personne suis-je donc devenu ?

Alors qu’il se posa cette question, quelque chose d’inhabituel se produisit.

Sa conscience fut emportée loin, comme arrachée de son propre corps. Il ne ressentait plus rien, n’entendait pas les battements de son cœur, ni la froideur de sa sueur, ni même les frissons lui parcourir le dos.

Il fut plongé dans des ténèbres profondes et inquiétante. Puis, il assista à un spectacle qui ne l’était pas moins : une vision brève et fragmentée. Cette dernière était comme recouverte d’un filtre sepia lui donnant l’air d’un ancien film et manifestait une sorte de nostalgie malgré elle.

Yumeki vit une jeune fille à la longue chevelure argentée, aux yeux bleus clairs et à la robe fantasque. Elle semblait lui parler mais il n’entendit aucun son sortir de sa bouche. Elle sourit et fit un tour sur elle-même.

Puis, un monstre géant apparut dans son champ de vue, une sorte d’œil gigantesque flottant, haut comme plusieurs étages de maison ; de son nerf optique s’extirpaient des centaines de tentacules qui s’achevaient par des ergots, des griffes ou de plus yeux.

Sa sclérotique était injectée de sang et sa pupille avait la forme d’un pentacle, tandis qu’une aura glaciale accompagnait sa venue.

L’inconnue, accompagnée d’une fille et d’un garçon qui semblaient être des jumeaux, tous les trois en armes et armures un peu comme des chevaliers, firent face à l’immonde créature.

Yumeki ne reconnut pas l’endroit où se découla le combat qui venait de débuter, il faisait bien trop sombre. Lorsqu’il se vit à son tour courir en direction du monstre, il comprit qu’il n’était pas juste un spectateur de la scène mais un des belligérants.

Soudain, sa vision se modifia, il ne put voir le combat. Mais apparut devant lui beaucoup de sang, des cadavres, l’odeur de brûler ainsi qu’une grande quantité de ruines. Ses mains étaient ensanglantées. Les flammes ravageaient les restes d’une cité. Il hurla…

Lorsqu’il rouvrit les yeux, le visage de Koharu n’était qu’à quelques centimètres du sien. Leurs regards se croisèrent et se fixèrent un long moment. Yumeki se demanda si elle avait eu la même étrange vision.

D’ailleurs, quelle en était la cause ? Pourquoi avait-il vu cette scène ? Était-elle liée à Koharu ? Était-ce une sorte de vie antérieure qu’ils avaient eu en commun ? Était-ce à cause des pouvoirs de la Collection de Yumeki ?

Il se souvint avoir entendu parler un de ses amis du lycée d’un manga qui mettait en scène une thématique du genre : le héros était en fait lié à toutes les héroïnes dans une vie antérieure et percevait leur passé en les embrassant.

Il eut peur de cette pensée. Non pas seulement l’idée de la mort en elle-même, mais également de penser qu’il aurait pu être lié à un grand nombre de filles avant même sa naissance. Redécouvrir ce genre de lien ne serait que compliqué, comme découvrir être fiancé à plusieurs filles à la fois du jour au lendemain. Il perdrait le contrôle de sa vie…

Koharu reprit ses esprits plus rapidement que lui, elle tourna sa tête vers la vendeuse et lui demanda :

— C’est bon ? On peut participer à la loterie ?

— Oh là ! C’était un joli baiser ! Je n’en demandais pas tant… Avec la langue…, marmonna-t-elle.

Yumeki eut envie de disparaître tellement il avait honte, il en oublia même l’étrange vision qu’il venait d’avoir.

Koharu rougit également de son côté, la remarque l’affecta également : elle se racla la gorge comme pour rappeler à l’ordre la vendeuse et se mit à attendre.

— Ah… Euh… Oui… Veuillez tourner la roue, je vous en prie.

— Ensemble, mon chéri ! Donne-moi ta main !

Sa voix paraissait affectée, mais peut-être n’était-ce que l’imagination du jeune homme au courant de la mise en scène. Ayant depuis longtemps dépassé ce qu’il pouvait supporter, Yumeki lui tendit la main machinalement.

Leurs mains jointes, ils firent tourner la roue…

La vendeuse s’exclama par un « oohh ! » de surprise et se mit à applaudir.

— Félicitations, chers clients ! Vous avez remporté le premier prix ! Veuillez choisir l’un des deux lots, je vous prie.

Elle désigna de la main une affiche plastifiée où on pouvait voir les différents prix mis en jeux. Une petite note en bas de page indiquait qu’il s’agissait de tirages collector aux quantités très limitées.

Sans hésiter, Koharu désigna figurine, sans même se concerter avec Yumeki ; de toute manière, il n’aurait pas vraiment su quoi choisir, il était peu concerné par ce tirage au sort.

La vendeuse s’inclina, se retourna et prit dans un des cartons derrière elle le prix qu’elle présenta au couple.

Malgré les sentiments qui les agitaient, tous deux l’examinèrent attentivement : il s’agissait d’un des personnages sur les affiches, une femme aux longs cheveux roses en maillot de bain. Sur la boîte, il était indiqué qu’elle était à échelle 1:7. Même pour Yumeki qui n’était pas connaisseur, il était évident que la sculpture et les détails étaient minutieux.

Fort de leur achat et de leur victoire, le faux couple s’éloigna pour laisser la place à un autre. Une fois à distance, Yumeki, encore sous le choc, tout aussi honteux qu’effrayé par la vision qui ne cessait de s’imposer à son esprit, demanda :

— Euh… tu as eu ce que tu voulais ? Tu peux m’expliquer maintenant ?

Mais, Koharu continua de marcher afin de s’éloigner encore plus de l’espace de ventes. Ce n’est que quelques instants plus tard qu’elle s’arrêta et se retourna avec un air grave sur le visage.

— En fait, je te les laisse. Tu les as mérité. Merci d’avoir jouer la comédie, c’était important pour moi…

Elle tendit les deux sachets à Yumeki, l’un contenant les jeux et l’autre la figurine. Il l’observa sans s’en saisir : il voulait une réponse. Elle le fixa en retour, puis soupira :

— Si ça peut te rassurer, tu n’es pas le seul à avoir perdu ton… premier… enfin, tu vois ! Bref ! Prends les sachets, je ne peux pas vraiment t’expliquer plus : tu serais en danger. Je pense que tu en as assez fait pour me rendre service. Je t’en suis réellement reconnaissante, aussi accepte-les, s’il te plaît… Yumeki-san.

Depuis leur rencontre, c’était la première fois qu’elle paraissait ne pas jouer la comédie et se révélait sans masque. Elle était sérieux, une sombre histoire se tramait, mais laquelle ?

— Elle ignore que j’ai des pouvoirs de la Collection, je pourrais clairement l’aider. Mais, puis-je le lui dire franchement ? se demanda-t-il.

Koharu continua :

— S’il te plaît, je n’ai pas beaucoup de temps. Maintenant que je suis ici, j’aimerais pouvoir faire ce que je suis venue faire…

Face à son insistance, Yumeki prit les deux sachets mais continua de se tenir face à elle : il ne voulait pas vraiment que cela se finisse ainsi.

— Je peux t’aider, quelle que soit la chose que tu dois faire… sauf, s’il s’agit de trucs de femmes, bien sûr…

Elle le fusilla du regard :

— Tu crois que je serais venue ici pour ça ? Non, mais ça va pas la tête ? Bon, sur ce, j’ai à faire… Rentre chez toi et profite bien du jeu. Il doit être bon, je suppose…

Sans attendre de réponse ou de contestation, elle se retourna, regarda autour d’elle et, d’un pas décidé, se dirigea vers l’escalier réservé au personnel.

Ce faisant, Yumeki remarqua qu’elle retira le bandeau qui couvrait son œil.

Insatisfait de la tournure des événements, Yumeki se mit à la suivre.

— Qu’est-ce que tu fais ? Va-t-en…, chuchota-t-elle.

Elle ne se retourna pas et commença à monter les marches d’un pas léger et discret.

— Tu sais que tu n’as pas le droit de monter ? Tu comptes faire quoi ? Voler des affaires ?

Elle s’arrêta brutalement, tellement soudainement que Yumeki qui la suivait de près, imitant sa démarche furtive, n’eut pas le temps de s’arrêter et la heurta. Malgré sa frêle allure, elle ne bougea d’un pouce : il eut l’impression d’avoir percuté un mur de béton.

— Tu crois vraiment que je suis venue ici pour ce genre de choses ? C’est l’image que je donne de moi ?

Yumeki put voir son œil droit : l’iris était rouge vive et marquée de motifs qu’il ne put inspecter. Plutôt que d’envisager une lentille, le jeune homme eut l’impression qu’il était de nature surnaturel.

— Chut ! Tu vas nous faire repérer…

— Rhaaa ! Tu commences à m’énerver ! Je te dis de t’en aller, c’est plus tes affaires.

Yumeki réalisa qu’en un sens, elle avait raison, mais il avait un mauvais pressentiment et ne pouvait pas se permettre de la laisser seule. Sans réfléchir, il détourna le regard et lui fit remarquer que…

— Tu aurais dû y penser avant de mettre ta langue dans ma b…

Mais, il s’arrêta à mi-chemin, rougit et baissa le regard. Koharu fit de même, l’embarras entre les deux était palpable. Après peu, elle l’ignora et fit volte-face, poursuivant son ascension des marches. Yumeki prit quelques instants avant de se reprendre, lorsqu’il arriva dans le couloir derrière la porte que Koharu avait laissée ouverte, il ne la trouva pas. Il eut beau la chercher, il ne la vit plus et ne l’entendit plus.

— Bah, elle peut pas être très loin, il n’y a que deux pièces et un escalier menant à l’étage supérieur…

Il se dirigea vers la première porte et tendit l’oreille : aucun bruit, aucune voix non plus. Manifestement, il ne devait y avoir personne à l’intérieur.

Par acquis de conscience, il l’ouvrit lentement… la pièce était éclairée mais vide de présence humaine. Il décida de passer à la suivante. Mais, c’est alors qu’il perçut des bruits de pas en provenance de l’escalier, ainsi que des voix qu’il put rapidement discerner.

— Tu sais où on a mis les invendus du dernier tome de Chirochiro Unmei Lala ?

— La parodie mahou shoujo de Lala, la chasseuse de démon ?

— De quelle Lala tu crois que je parle au juste ? Bien sûr, celle avec son épée de flamme…

S’il restait dans le couloir, il allait être inévitablement remarqué, c’est pourquoi, sans trop perdre de temps, il entra dans la salle vide, espérant que les deux employés ne s’y rendaient pas.

— Qu’est-ce qu’on doit en faire au juste ? Ce soir, c’est pas vraiment la vente des Lala.

— Je sais, je sais. Le boss compte les mettre sur les présentoirs derrière les tables question d’attirer l’attention des clients et qu’ils se souviennent de revenir plus tard pour les acheter. Selon lui, une récente enquête indiquerait que 70 % des joueurs de Magikoi aiment aussi Lala…

Yumeki entendait les voix des deux vendeurs alors qu’il se tenait silencieux derrière la porte close et que son cœur s’affolait. Ils passèrent de l’autre côté sans s’arrêter et entrèrent dans la pièce voisine. La porte se referma derrière eux.

— Profitons-en pour monter, se dit Yumeki. Elle ne peut plus être à cet étage…

Il s’étonna d’être devenu soudain un agent secret, mais secoua la tête pour dissiper cette pensée superficielle alors qu’il s’apprêtait à faire quelque chose qu’il n’avait jamais pensé faire de sa vie. Son cœur battait à tout rompre alors qu’il arpenta discrètement le couloir, ses pas couverts par les voix des employés.

— Allez, dépêche-toi ! Tu sais que le boss n’aime pas attendre.

— Ouais, ouais, je fais ce que je peux. Ils étaient dans ce carton normalement… sauf si quelqu’un les a déplacé dans la pièce voisine, ce qui serait étonnant, puisque Lala n’est pas un shoujo…

Face au risque de les voir ressortir, Yumeki se hâta d’atteindre l’escalier et de monter à l’étage supérieur. La configuration des pièces à cet étage était différente : il n’y avait qu’une seule porte sur la gauche et un nouvel escalier montait encore plus haut.

Après avoir souffler de soulagement, il s’avança vers la porte et put lire dessus : « Salle de repos ». Bien qu’il n’y avait aucun bruit à l’intérieur, il préféra ne pas s’y risquer, il se rendit à l’escalier en vue de monter encore.

Cependant, alors qu’il mit le pied sur la première marche, un fracas pénétra dans ses tympans. Sans réfléchir, craignant pour la sécurité de Koharu, il se hâta de monter au détriment de la discrétion.

À peine arrivé sur le palier, il localisa la source du bruit : il provenait de l’une des deux pièces de cet étage.

Sans tarder, il entra dans un autre entrepôt de livres et doujinshis… tout était pour un public adulte, les couvertures étaient tendancieux, voire obscènes. Il aurait pu rougir si la situation n’était pas aussi grave.

Koharu lui faisait dos et lui cria :

— Ferme la porte ! Vite !

Bien que surpris, il réagit au quart de tour à cette voix devenue autoritaire. Il referma la porte derrière lui.

Koharu était blessée, une légère entaille lui avait été faite à son épaule droite ; peu profonde, elle saignait malgré tout.

— Tu es têtu comme type quand même ! Je t’avais dit de partir. Bon, puisque tu n’as pas écouté, au moins reste tranquille : ne bouge pas et laisse-moi m’occuper de tout !

Yumeki ne savait que dire, manifestement elle le pensait plus faible qu’il ne l’était. Il était devenu un collectionneur, même si débutant. Il était possible que ce fut en fait lui qui viendrait la sauver… Mais, il ne dit mot, il devait comprendre la situation, savoir ce qu’elle cherchait.

— Je doute te surprendre tant que ça puisque tu es un utilisateur de la Collection, mais bon…

Pendant que Yumeki clignait des yeux sous l’effet de la surprise causée par cette phrase, elle ferma les yeux et ses vêtements se transformèrent en paillettes de lumière multicolore qui lui tournèrent autour.

« Butterfly Whispers Infinite ! »

Sa transformation ne dura que quelques instants, elle était semblable à celle des magical girls des dessins animés. Lorsque la lumière disparut, couvrant sa nudité au passage, elle se recouvrit d’une robe de maid couleur cramoisie avec nombreux volants et dentelles qui ne dénotaient pas avec les tenues que Yumeki croisait dans le quartier d’Akihabara.

— Alors ? Tu aimes mon nouveau look ?

Lorsqu’elle se tourna vers le jeune homme en affichant un sourire provocateur, il remarqua que son œil rouge avait disparu, il était à présent parfaitement normal.

— Ouais, ça te va bien…

Il ne savait pas s’il avait bien fait d’être honnête. Il la trouvait mignonne, c’était un fait, mais le dire à haute voix… Mais ne rien dire aurait sûrement été très mal reçu.

Un petit bruit discret. L’attention de Koharu se porta vers sa source. Elle intima à Yumeki le silence et s’avança vers le centre de la pièce pleine de cartons.

— Je ne laisserais pas t’en tirer. Peu importe où tu te caches. J’ai détecté ton énergie, je sais ce que tu fais et je sais très bien que tu m’entends. jidscnazudqdqz

La fin de sa phrase était dans une langue inconnue de Yumeki. Les sonorités assez sifflantes ne lui rappelaient pas de l’anglais, pas plus qu’une langue européenne. Peut-être une langue africaine ? Il ne savait pas trop.

Koharu leva la main droite en l’air et scanda :

« Ribbon Kekkai ! »

Répondant à son appel, sa robe s’anima d’une volonté propre et se décousu jusqu’à prendre la forme de rubans s’entortillant autour du corps de la jeune femme. Puis, il s’en séparèrent et formèrent une sphère en tissu flottant au-dessus de sa main.

Lorsqu’elle se déplia, les rubans se répandirent dans toute la pièce et la tapissèrent de tissus blanc alors qu’une légère teinte jaune apparut devant le regard, un peu comme un effet sépia dans un film.

— Plus besoin de se soucier des dégâts matériels, maintenant, dit-elle. Par contre… Yumeki-san, ne me regarde pas ! C’est gênant !

Le jeune homme n’avait pas encore porté son regard sur elle, il était suffisamment éberlué par tout ce qui se produisait. Il avait beau être un collectionneur, il n’était que débutant, la moindre manifestation magique piquait sa curiosité.

L’interdiction qui venait d’être posée attira au contraire son regard. Il sursauta et rougit comme une tomate alors qu’il découvrit Koharu en sous-vêtements. En soi, c’était prévisible : sa robe servait à présent à tapisser les murs…

— Tu… je n’ai rien vu…, dit-il en détournant le regard et en se pinçant le nez.

Il ne s’agissait pas de n’importe quel sous-vêtements, ils étaient roses en dentelle sexy et portait même une porte-jarretelles et des collants. De quoi aviver un certain nombre de fétichismes.

— TU AS TOUT VU ! SALE PERVERS !

— C’est… c’est de ta faute. J’y peux rien, moi ! C’est toi qui te déshabille devant moi !

— C’est mon pouvoir qui veut ça ! Tu crois que je le fais pour te faire plaisir, pervers ?

Yumeki grommela tout en mettant sa main devant le visage.

— Tu l’as dit deux fois… Tsss ! Tu m’expliques comment je peux suivre ce qu’il se passe si je peux pas voir ?

— Tu n’as pas besoin de voir !

— Explique-moi au moins ce qui se passe ici ! Et c’est quoi ce pouvoir ?

Koharu grommela et frappa même le sol du pied.

— Très bien ! Tu l’auras voulu, moi je ne voulais pas t’impliquer ! Il y a un démon dans ce lieu qui pervertit les produits otaku afin de rendre leurs possesseurs violents, psychotiques et tout ça.

Un démon qui pervertit des jeux érotiques ? Yumeki cligna des yeux, une part était incrédule et une autre eut une révélation :

— C’est à cause de lui ces affaires criminelles à Akiba, récemment ?

— Oooh ? Tu n’es donc pas qu’un simple pervers ?

— Je ne suis pas un pervers.

— Je suis surprise par ta déduction, poursuivit-elle en ignorant ses propos. Il n’est pas seul, malheureusement. C’est tout une armée de démons qui s’abat sur cette ville. En tout cas, celui-là, il ne fera plus de mal à personne, j’en prends la responsabilité !

Sur ces paroles, elle bondit jusqu’au plafond sur lequel elle prit appui et s’élança pied en avant vers une pile de jeux.

Même s’il ne voulait pas vraiment la regarder à cause de sa tenue, Yumeki ne put s’empêcher d’écarter les doigt pour observer l’action. Il était en sueur et perturbé, mais les propos de Koharu étaient graves. Une menace pesait sur le quartier… enfin, une de plus.

La violence du coup fut telle que, dans un fracas assourdissant, des morceaux de cartons, de disques et d’autres morceaux de plastique furent projetés en tous sens.

C’est à ce moment-là que le démon se révéla : une petite silhouette blanche s’était extirpée avant que l’attaque n’ait pu porter. Le démon ne mesurait pas plus d’une cinquantaine de centimètres.

Son allure générale évoquait les gargouilles des églises européennes, mais ses traits tenaient plus du félin que du bouc ou de la chèvre. Son visage ressemblait vraiment à un chat. Il n’avait pas de poils sur le reste de son corps, sa peau avait la texture du marbre et ses yeux étaient parfaitement ronds. Enfin, dans son dos s’agitaient deux ailes membraneuses qui le soulevaient dans les airs.

— truzn idsnss qdhqbsqsbeeuqb omqsqkn

Avec une voix aiguë et sifflante, ce petit être grotesque venait de s’exprimer. Koharu se redressa, repoussa sa queue de cheval en arrière puis répondit dans cette même langue :

— dfdernsfeidqhdedfezeizn

Impossible de savoir de quoi ils pouvaient parler. La créature grogna de colère puis tendit ses mains griffes en direction de Koharu. Soudain, des rayons de lumière rouge en jaillirent.

Koharu bondit sans mal sur le côté et les esquiva. Sans perdre de temps, la créature en projeta de nouveaux, une bonne dizaine de rayons cette fois. Ils décrivirent des trajectoires courbes au lieu de droites, rendant l’esquive de leur cible plus complexe.

Mais, une fois de plus, Koharu ne parut pas vraiment inquiète. Elle ne prit même pas la peine de bouger cette fois. Lorsque les rayon la touchèrent, ils provoquèrent une explosion lumineuse qui projeta une onde de chaleur jusqu’à Yumeki, qui se protégea derrière ses bras.

Néanmoins, avant d’être touché par les effluves d’énergie, un champ de force de couleur rose marqué de nombreux symboles ésotériques se forma devant lui pour le protéger.

— Un champ de protection ? Koharu, c’est toi ?

Pour sa part, cette dernière n’avait pas bougé d’un pouce, sa frêle silhouette dénudée se tenait au milieu de papiers en flammes et de traces de brûlures au sol. Elle n’affichait pas la moindre blessure.

— sfgfeizfrenddsdsn

Puis, s’adressant à Yumeki cette fois :

— Ne bouge pas de là, ma barrière te protégera.

Sur ces mots, elle fit craquer ses doigts et sourit comme amusée par le combat, tandis le démon hurla de colère et s’apprêta à réitérer l’attaque.

Mais, avant de le pouvoir, Koharu disparu de sa position, elle bondit sur le mur voisin et se projeta sur lui à pleine vitesse. Un violent impact résonna dans toute la pièce alors que son poing heurta le démon. Il fut projeté en direction de Yumeki qui hésita à s’écarter de la trajectoire, s’écrasa sur la barrière et rebondit vers le centre de la pièce où Koharu l’intercepta d’un coup de pied. On aurait dit qu’elle jouait avec une balle.

Koharu s’en alla l’attraper au sol, le souleva par le pied et le fit tourner au-dessus de sa tête avant de l’écraser au sol de toutes ses forces. Un cratère se forma tandis que des débris furent projetés tout autour. Yumeki avait l’impression d’assister à un massacre, Koharu faisait preuve d’un tel déploiement de puissance.

— Elle est… incroyable…, marmonna-t-il.

— Tsss ! Pas encore complètement mort… Ils sont plus résistants qu’il n’y paraît…

La silhouette du démon s’extirpa du cratère, il était terriblement blessé. Il aurait voulu s’enfuir, mais le tissu de la robe formait une barrière autour de la zone de combat l’en empêchant. C’était un kekkai.

Koharu leva la main au-dessus de sa tête et des rubans y apparurent pour former une lance.

— Il est temps d’en finir. Ribbon Yari !

À ce moment-là, de l’énergie rose entoura son arme, elle arma son bras en arrière dans une position de lanceur de javelot, et la projeta de toute ses forces.

Le démon chercha à se protéger en faisant apparaître un sphère défensive autour de lui, mais elle éclata tel une bulle de savon, sans aucune résistance. La lance transperça et pulvérisa le corps du démon qui répandit son sang blanc et poisseux dans toute la pièce.

Le combat était fini, Yumeki déglutit face à la puissance de Koharu qui n’avait pourtant l’air de rien. Il allait s’approcher et la féliciter, lorsqu’il remarqua une autre petite silhouette derrière elle. La créature s’apprêtait à la frapper dans le dos avec ses longues griffes chargées d’énergie rougeoyante. Elle ne l’avait pas aperçu…

Yumeki laissa tomber les sachets de ses mains, il s’élança… Il allait arriver trop tard ! Il ne pouvait pas arrêter l’offensive, il s’en rendait compte alors que le monde paraissait tourner au ralenti, soudain.

Il allait simplement assister à l’exécution de Koharu ? Sans rien faire ?

Ce destin lui paraissait des plus cruels, il ne voulait pas assister impuissant à ce spectacle…

Ses lèvres se mirent à articuler malgré lui. Une série de lames de vent jaillirent de sa main tendue vers Koharu et débitèrent le petit démon en morceaux. Son sang blanc aspergea Koharu qui s’était en partie tournée en repérant l’attaque-surprise.

— Oohhh ?

Elle réalisa avoir été sauvée, même si rien n’indiquait que l’assaut l’aurait réellement tuée. Elle resta un instant à considérer le cadavre en cherchant à déterminer la nature de l’attaque de Yumeki.

— Merci, faux petit ami. Je suppose qu’il n’y en plus, cette fois, mais dans le doute vérifions quand même. Dark Hope Universe !

Le tissu qui ornait la pièce se mit à bouger et revint à sa propriétaire. Mais, au lieu de reformer sa robe de maid, elle se transforma en paillettes de lumière et Koharu se revêtit à nouveau de sa tenue d’origine, le kimono noir. Son œil rouge réapparut également.

— Tu… tu vas bien ? demanda timidement Yumeki.

C’était une considération d’usage, mais il connaissait la réponse ; elle n’avait subi aucune autre blessure que la première, celle à l’épaule. Koharu lui jeta un bref regard et se dispensa de réponse.

— C’est bon, je ne détecte l’énergie d’aucun autre démon et la contamination commence à se dissiper. Parfait !

Elle afficha un sourire chaleureux puis porta ses mains sur son visage.

— Tu m’as complètement souillée, Oniisan !

Si le sang qui avait touché son corps était à présent couvert par ses vêtements, celui qu’elle avait eu dans les cheveux et le visage était toujours là. Pour diverses raisons, Yumeki rougit et sentit la chaleur monter en lui. Il ignorait si elle avait choisi cette parole à propos, mais elle indisposa le jeune homme qui y associait une connotation plutôt déplacée.

À ce moment-là, la porte de la pièce s’ouvrit soudain alors qu’un employé entra l’air de rien. Tant que la pièce était sous l’influence du kekkai, il aurait pu entrer dans voir le duo et les démons, mais en disparaissant ce dernier n’avait fait disparaître que les cadavres.

Les yeux de l’employé s’écarquillèrent alors qu’il surprit le couple. Il devint complètement rouge, jusqu’aux oreilles. La même pensée que Yumeki dût traverser son esprit à cet instant.

— JE SUIS DÉSOLÉ DU DÉRANGEMENT, cria-t-il avant de claquer la porte et de retourner dans le couloir.

Yumeki se couvrit le visage de honte.

— Ce n’est pas ce que vous pensez ! voulait-il lui crier mais n’arriva pas à trouver la force de le faire.

Koharu pencha la tête de côté, dans l’incompréhension.

— Je sais pas ce qui lui a pris, mais tant mieux s’il nous laisse tranquilles. Allez, mon chéri, faut s’y remettre !

— Arrête de dire des choses qui prêtent à confusion et partons d’ici !!

Yumeki n’en pouvait plus, elle ne comprenait même pas le double sens de ses paroles. Il se jura de ne plus jamais revenir dans ce magasin, comment le pourrait-il de toute manière ?

***

Sans qu’aucun autre employé ne les remarquât, ils finirent par retourner dans la rue.

Arrivés au croisement avec la Chuo Dori, Koharu s’arrêta, se tourna vers le jeune homme et dit en le fixant droit dans les yeux :

— Merci de m’avoir sauvée, même si je t’avais dit de ne pas t’en mêler. Comme je te le disais : garde les jeux, tu les as mérités.

Sur ces mots, elle le salua de la main pour s’en aller. Yumeki avait de très nombreuses questions à lui poser, il voulait savoir.

— Attends ! J’ai des questions à te poser.

Elle arrêta ses jambes et se retourna vers lui en inclinant à peine sa tête comme elle l’avait précédemment fait ; elle était adorable avec cette expression. Elle se contenta d’attendre qu’il l’interrogea.

— Qui es-tu précisément ? Pourquoi tu fais ce genre de choses ? Qui sont ces créatures au juste ? Et… pourquoi tu m’as choisi, moi ?

Elle soupira longuement, elle paraissait fatigué de devoir expliquer :

— Ferme les yeux, s’il te plaît.

Il ne comprenait pas trop, il s’attendait à ce qu’elle cherchât à s’enfuir en profitant de sa crédulité, c’est pourquoi il plissa les yeux et fit la moue.

— Tu veux que je crie en pleine rue en disant que tu me harcèles ?

Cette menace fit réagir vigoureusement le jeune homme qui avait entendu des histoires du genre. Qui plus est, Koharu était tellement petite qu’on l’aurait accusé de s’en prendre à une mineure, alors même qu’elle ne l’était pas puisqu’elle avait montré sa carte d’identité au vendeur auparavant.

Il s’exécuta, il n’avait pas vraiment le choix. Une sensation douce et chaleureux qu’il connaissait déjà l’envahit. Elle prenait origine sur ses lèvres : un nouveau baiser, sans la langue cette fois, un simple et tendre contact de lèvres à lèvres.

L’échange ne dura pas très longtemps, il paniqua. Mais, à peine rouvrit-il les yeux, qu’il remarqua la disparition de Koharu.

Considérant ses pouvoirs, la question de savoir comment avait-elle fait ne se posait même plus.

Il resta ahuri pendant quelques minutes en se touchant les lèvres, tandis que les usagers du quartiers passaient autour de lui.

— Décidément, je ne comprendrais jamais les femmes, finit-il par marmonner en baissant honteusement le visage.

***

Après avoir traversé les rues nocturnes d’Akiba, Yumeki finit par arriver à l’appartement, où au QG comme Linka aimait l’appeler.

Traumatisé par son aventure avec Koharu, même s’il disposait des clefs, il préféra ne pas les utiliser ; il ne désirait pas entrer « au mauvais moment ». Aussi, il envoya un message à Linka :

« Je suis en bas, tu peux ouvrir ? »

La réponse ne se fit pas tarder :

« T en retard ! (>﹏<) »

Alors que le téléphone vibra à la réception du message, la porte à son tour émis du bruit et elle s’ouvrit devant lui.

Tout en montant les escaliers, il se demanda ce qu’il pourrait bien lui raconter pour justifier son retard, il n’allait quand même pas lui dévoiler les deux baisers, si ?

Un bruit le tira de ses pensées : les deux sachets. Au vue de la passion otaku de Linka, le contenu de ces sachets l’intéresserait forcément.

— C’est un bon plan ! jugea-t-il, même s’il avait un peu honte de son stratagème.

Il ouvrit la porte lentement, la peur au ventre comme s’il avait fait quelque chose de mal. Il y avait bien les baisers qu’il aurait pu considérer dans cette catégorie d’actions, mais, au fond, il n’était pas l’amoureux de Linka (quand bien même le pensait-on à son travail). Ce n’était pas de la trahison !

— Ah ! Tu es arrivé, Yumeki !

Linka qui venait de lever ses bras en l’accueillant se trouvait sur le canapé devant la télévision en train de jouer. Sur la table devant elle, outre les manettes, une grande quantité de snacks.

Linka était une jeune femme à la longue chevelure noire détachée qui lui descendait jusqu’au bas du dos. Elle n’avait pas de frange, ses longues mèches s’écoulaient le long de son visage à la forme arrondie, lui donnant une allure adorable de poupée. Un grain de beauté siégeait sous son œil droit et ajoutait un voile de mystère à son allure.

En cette journée, elle était vêtue d’une long pull noir léger, inapproprié à des températures très froides, et une jupe plissée de couleur bleu avec des chaussettes hautes de couleur blanches.

Sur son pull, il y avait le logo blanc, bleu et rouge très connu de la PG1, ainsi qu’une phrase en anglais que Yumeki ne parvenait pas à lire.

Comme toujours, elle était incroyablement belle, ses courbes harmonieuses renvoyaient une grande fragilité et une agréable douceur.

Yumeki retira ses chaussures à l’entrée et les rangea dans le meuble alors qu’il prit ses pantoufles. Souvent, lorsqu’il prenait un peu de détachement quant à sa position, il en venait à douter de la réalité : Linka était tout simplement trop belle pour être vraie, il n’était pas possible qu’il connût pareille fille.

— Désolé du retard…, dit-il sans conviction en se grattant l’arrière de la tête.

— Qu’est-ce qui t’es arrivé ? Ah, tiens ! Tu es passé au First Player ?

Tout ce qu’il vivait récemment était vraiment trop irréel pour lui. Peut-être bien était-il en train de faire un très long rêve…

En tout cas, pour l’heure, il devait faire face à la femme qui le dévisageait et affichait un sourire bienveillant et charmant.

— Tiens, c’est un cadeau pour toi…

Linka l’observa d’un air interrogateur en penchant sa tête de côté, un peu comme l’avait également fait Koharu. Puis, avec un peu de regard, ses yeux s’ouvrirent en grand sous l’effet de la surprise.

— C’est un jeu qui est sorti aujourd’hui… Je pense que… même si c’est… voilà quoi ! Ça devrait t’intéresser…, dit-il en détournant le regard et en se rendant compte qu’il offrait un jeu pornographique à une femme superbe avec qui il était seul.

— OOOOH ! C’est tellement gentil ! C’est quoi ?

La curiosité l’avait gagnée déjà, elle ne poserait plus de questions quant à son regard. Le stratagème avait fonctionné. Il lui tendit les sachets sans plus tarder, elle trépignait d’impatience.

— AAAAHHHH ! MAGIKOI !! cria-t-elle sous l’effet de l’enthousiasme.

Yumeki craignit un instant que d’éventuels voisins qu’il n’avait aperçu ne pussent entendre le nom de cette œuvre et se faire des idées, mais Linka lui sauta directement dans les bras avant qu’il ne put faire quoi que ce fût.

Face à cette expression soudaine de joie, Yumeki bascula en arrière et tous les deux tombèrent au sol.

— AHHH ! C’est trop gentiilllllll !! Comment tu as fait pour savoir que je l’avais pas encore acheté ?

La chute n’avait pas été douloureuse, par contre sentir Linka et son odeur de shampooing, couchée sur lui, l’était bien plus, d’une certaine manière. Sa poitrine reposait sur la sienne, ses cheveux n’étaient qu’à quelques centimètres de son nez.

Le cœur de Yumeki s’affola, ses yeux se mirent à tourner en spirales.

— Qu’est-ce que tu fais, idiote ?! Te jette pas sur moi comme ça !

Ce furent-là les seules paroles qu’il parvint à faire sortir de sa bouche, en guise de réponse.

— Héhé ! Tu refais ton tsundere masculin ?

— Je ne suis pas un tsundere !!

Mais Linka ne l’écoutait plus, elle se redressa et retourna sur le canapé en tournant la boîte du jeu en tout sens joyeusement.

— Je suis tellement heureuse ! C’est la première fois qu’on m’offre quelque chose ! En plus, tu as choisi un jeu plutôt rare, tu es le meilleur !

Il soupira de soulagement et chercha à reprendre ses esprits, sans afficher qu’il avait été bouleversé, lorsqu’il vit que sur le visage de Linka s’écoulaient des larmes. Son cœur se resserra et lui fit mal, sans vraiment en comprendre la raison.

— Pourquoi tu pleures ?

— Je pleure ? demanda-t-elle en se touchant le visage pour vérifier.

Même en pleurant, elle avait affiché des traits joyeux, mais ils changèrent soudain et affichèrent la surprise et l’inquiétude. Manifestement, elle ignorait elle-même les raisons de ce débordement de sentiments.

— Je ne sais pas… Pourtant, je suis vraiment très contente…

Yumeki lui posa une main sur la tête, un peu comme si elle était une enfant.

— Ça doit être la joie, je suppose. Pleure, si tu veux mais tu pleureras encore plus car la surprise ne s’arrête pas là. Tu vas être encore plus contente… Regarde ! La figurine collector à tirage limité ! Tadam !

Il tira la figurine dans sa boîte de l’autre sachet. Même s’il l’avait invitée à pleurer tout son soul, en réalité il préférait mille fois la voir sourire. Les larmes ne lui seyaient point. Il espérait sincèrement que la figurine arriverait à mettre fin à ce malaise dont elle ne comprenait pas l’origine.

Mais, au contraire, les larmes de la jeune femme coulèrent plus abondamment. Elle était pourtant heureuse, même Yumeki pouvait le certifier. Il mit tout cela simplement sur le coup d’un excès d’émotion, c’était le genre de phénomènes qui se produisaient parfois.

— Ne… ne regarde pas… c’est bizarre… Je… je suis si contente ! C’est un excellent cadeau !! Ouinnn !

Elle frottait ses yeux et se tournait pour ne pas être vue, même si c’était déjà trop tard. Finalement, elle se jeta contre Yumeki et se blottit sur sa poitrine pour se cacher.

— Merci ! Merci !… Merci beaucoup !

Le jeune homme la laissa faire, il détourna son regard et lui caressa la tête sans rien dire de plus.

— Décidément, je ne comprendras jamais les femmes, pensa-t-il.

 

Plus tard, lorsque la crise fut passée.

— Elle est trop cool ! C’est la figurine de la loterie réservée aux couples, non ? Je voulais te proposer d’y aller, mais je me suis dit que tu allais refuser. Comment tu l’as eue ? Allez, raconte-moi !

C’était la question que redoutait Yumeki. Il se gratta le visage, prit un air mystérieux et se dirigea vers le coin cuisine.

— J’ai un peu faim, tu sais ?

— Tu essayes d’éviter la question ?

— Moi ? Non…

— Alors prends à grignoter et raconte-moi tout. J’ai l’impression qu’il y a une histoire gênante, j’ai envie de l’entendre. Hihihi !

Yumeki grimaça : si elle le savait pourquoi essayait-elle de l’obliger à la raconter ? Même si elle était très mignonne, Linka demeurait une fille bizarre aux yeux de Yumeki, et pas seulement parce qu’elle était une fervente otaku.

Estimant que tôt ou tard, elle l’aurait à l’usure, il se résigna :

— OK, je vais tout te raconter…

Sur ces mots, il se mit à lui raconter l’histoire dans l’intégralité, à l’exception des deux baisers et de la réaction de l’employé lors de la scène finale du combat et d’autres… En fait, il lui expliqua l’essentiel seulement.

Linka l’écouta attentivement, elle parut réfléchir et analyser tout ce qu’il racontait.

— Elle t’a donc affirmé que ces démons seraient liés aux crimes actuels d’Akiba ? »

Il acquiesça.

— Oui, c’est ce qu’elle a dit. C’est possible ou elle m’a menti ?

— Bien sûr que c’est possible. Tout est possible dans ce monde, tu sais ? Mais, je m’étonne qu’il y ait des démons mineurs à Akiba. C’est peut-être encore un stratagème des aliens… va savoir. Il faudrait retrouver cette fille, Koharu, c’est ça ?

— Oui, c’est comme ça qu’elle s’est présentée. Mais je ne sais pas s’il s’agit de son vrai nom, par contre.

— Bah, c’est pas si important. Nous savons qu’elle est du côté de la justice et donc il nous suffit de trouver les démons qu’elle chasse pour la retrouver à son tour. J’ai hâte de la rencontrer ! Héhéhé !

Comme toujours, Linka incarnait la curiosité. Yumeki se serait bien passé de la rencontrer à nouveau, il lui associait trop de souvenirs gênants.

— Bon, c’est pas tout ça… Jouons à Akuma no Tamashi 2 ! Faut que je te fasse découvrir comme ce jeu est à la fois difficile et plaisant ! Yeah !! cria-t-elle avec enthousiasme.

— Par contre, je ne reste que jusqu’à minuit.

— Comme Cendrillon ?

— Si tu essayes de me mettre des chaussures en verre, je te les ferais manger.

— Hahaha ! Dans ce cas, mieux vaut des chaussures en sucre !

Yumeki soupira en levant les épaules et prit la manette de jeu.

Bien sûr, les choses n’allaient pas se passer selon ses prévisions. Il ne rentra pas de la nuit.

Ce soir-là, il se découvrit un entêtement qu’il ignorait. Ce jeu punitif avait réveillé quelque chose en lui. Il ne pouvait pas accepter d’être vaincu par la console, mais il allait l’être par la fatigante et longue journée de travail qui suivrait le lendemain…