Tome 2 – Chapitre 2

Un paysage obscur, une forêt désolée et hantée aux arbres tortueux, un tapis de feuilles mortes couvrant le sol et crissant à chaque pas. Dans le ciel, des nuages noires si épais qu’ils donnaient à cette journée une teinte similaire à celle d’une nuit.

Des cris inhumains s’élevaient de-ci de-là : des hiboux, des chouettes et d’autres animaux de la forêt, agressifs et féroces.

Yumeki portait des vêtements usés, une simple robe de bure. Face à lui se tenait une femme en robe de mariée et au bâton aux formes complexes qu’il reconnut être Linka. Debout à côté d’un arbre, elle le fixait avec une expression grave, très différente de celle qu’il lui connaissait.

— Afin d’affronter les sombres menaces surgies du territoire de la Nuit Sempiternelle, oyez ma voix, héros à la prestance nobiliaire et aux vertus irréprochables. Le Mal ronge nos terres, sa pestilence corruptrice se répand dans nos cieux, les engeances des tréfonds s’extirpent de leurs berceaux pour faire ripailles des chairs et des entrailles des braves gens et la phrénésie s’engouffre dans les esprits amoindris.

Face à cet étalage de mots complexes et de tournures vieillottes, Yumeki l’observa en clignant des yeux :

— Euh… tu peux répéter ? C’est quoi cet accoutrement, au fait ?

Elle l’ignora et poursuivit :

— Votre faconde seule peut s’élever jusqu’aux régions sacrées au-delà des limbes éthérées, vous seul pouvez vous voir octroyer les grâces des existences supérieures. Élevez vos prières en ma présence, vendiquez votre fiance et choisissez la destinée de ces fiefs éternels. Plongerez-vous nos âmes dans les ténèbres tartaréennes ou opterez-vous pour l’absolution des mânes et des mortels.

Alors qu’elle finit de prononcer cette phrase incompréhensible, elle leva son bâton et une lueur bleue s’en dégagea. Des ondulations aériennes apparurent tout autour de Yumeki, elles s’amplifièrent jusqu’à devenir neuf vortex.

Yumeki comprenait sans véritable raison que des êtres allaient en jaillir, il se doutait qu’il s’agissait de portails.

Mais, au lieu de faire sortir des créatures, les vortex changèrent de forme et chacun prit une couleur différente. En leur milieu, on pouvait déceler les traits grossiers de visages représentant chacun une divinité.

« Je suis Koris, l’Esprit Libre. Choisis ma voie et je t’octroierais la puissance alliée à la liberté. » (Confession de la Liberté : Immunise contre l’entrave et confère une augmentation modérée en Mouvement.)

« Je suis Erasavia des Abysses. Embrasse ma cause et tu pourras commander des légions de rampants. » (Confession de l’Invocateur : Confère le pouvoir d’Invocation et une augmentation importante en Magie.)

« Je suis Io le Radieux. Que seuls les âmes pures prêtes à l’ascension se hasardent à me scruter. »(Confession du Paladin : Confère une augmentation importante en Force et une modérée en Volonté.)

« Je suis Prioter, l’Alchimiste du Destin. Ceux qui me vénèrent ne craignent ni la mort, ni l’imprévu, mais comprennent le prix de toute équivalence. » (Confession de l’Alchimiste : Confère la compétence de Commerce et une augmentation modéré de la Magie.)

« La guerre n’est permise qu’aux êtres d’élite, moi, Rizi, je dévore les faibles et ne chois que les forts. »(Confession du Dominateur : Augmentation importante de la Force et modérée d’Endurance.)

« Tue, tue, tue pour moi. Éventre, écartèle en mon nom ! Eron. » (Confession du Meurtrier : Confère le pouvoir de Frénésie, augmentation importante de l’Agilité.)

« Je suis Yana, la Mère du Monde. Les êtres naissent bons, il faut leur ouvrir les bras et accepter leurs différences. Mes chevaliers portent en eux le cœur du paradis. » (Confession du Guérisseur : Confère le sort de Soins, augmentation modérée d’Endurance et guérison naturelle hautement accrue.)

« Chante avec Lysa et que ta voix entraîne les esprits en perdition vers la joie et la bonne humeur. »(Confession du Barde : confère les sorts de Confusion et de Danse et immunise contre le Fléau moribond de Sardax.)

« Je suis le Régisseur des Dieux, mon nom importe peu, car je suis le Jugement qui s’abat sur les êtres inférieurs et supérieurs. » (Confession du Jugement : confère le sort Renvoi de dégâts et une augmentation importante en Volonté.)

Linka donna un coup de son bâton au sol et reprit d’une voix forte et autoritaire qui ne lui correspondait pas :

— Choisis ta confession et que le destin des âmes de ce monde soit scellé pour les prochaines éternités !

En même temps que ces visages s’exprimèrent, Yumeki put voir à côté de chaque vortex s’afficher une fenêtre de dialogue semblable à un jeu vidéo avec le nom du pacte d’allégeance et les bonus conférés par celui-ci.

— Que vais-je choisir ? pensa-t-il. Je ne sais même pas encore ce que je veux faire comme personnage… Le Bien ou le Mal ?

Il se mit à réfléchir avec véhémence aux avantages de chaque confession : le choix était difficile. Le silence, entrecoupé par les bruits lointains d’animaux sauvages, dura quelques minutes.

— Bon, Linka, tu me conseilles quoi ? C’est toi la professionnelle ?

Mais alors qu’il posa cette question, il s’aperçut que le sol autour de lui devint une boue dans laquelle il s’engouffra ; Linka lui darda un regard sans émotion tandis que les visages divins le fixaient comme s’ils cherchaient à pénétrer son âme.

— Quoi ?! Mais… j’ai pas encore choisi !

Il sentit un déplacement près de lui, quelque chose remuait dans la boue.

À cet instant, une femme sortit à moitié du sol spongieux. On ne voyait d’elle que le buste mais c’était assurément une femme splendide à la fière poitrine et à la superbe chevelure blond vénitien. Elle ne portait qu’un bikini blanc qui étrangement n’était pas sali par la boue.

— Ne t’inquiètes pas mon chéri, je vais te donner un autre choix : celui du Déicide, lui murmura-t-elle à l’oreille en s’accrochant à son cou.

La moitié de son corps était à présent sous la boue, s’il ne décidait pas très vite de son allégeance, ce serait cette sombre sirène qui allait décidé pour lui.

La fenêtre des paramètres afficha soudain : « Confession du Déicide : Confère des bonus de dégâts importants contre tous les adorateurs des confessions divines. Ne peut pas commercer ou s’allier à un autre joueur. »

Cet être de perdition, qui reniait tout ce qui était sacré, prit le visage de Yumeki entre ses mains et elle commençait à lui lécher la joue.

— Mais… arrête ! Tu vois pas que c’est embarrassant !

La boue lui montait déjà sur le torse et… finalement, il se réveilla.

***

26 octobre…

— Aaah ! cria-t-il alors que ses yeux s’ouvrirent.

Il n’était pas dans son lit, il se trouvait sur le canapé du salon du quartier général. Les souvenirs lui revinrent et chassèrent les brumes oniriques qui assaillaient encore son cerveau et sa perception du réel.

Mais, rapidement, le sang lui monta au cerveau en découvrant Linka endormie et allongée sur lui.

— Que… qu’est-ce qui se passe ici ?!!!

Son cœur se mit à battre la chamade, la chaleur de l’embarras s’éleva dans son corps ; il avait vécu pas mal de moments gênants depuis qu’il la connaissait et ce réveil en faisait partie. Soudain, la jeune femme remua sur la poitrine de Yumeki qu’elle utilisait comme coussin, il sentit le souffle de Linka sur celle-ci.

Il n’arrivait pas à bouger, comme s’il avait été pris au piège. Mais, heureusement, sa torture prendrait fin puisque Linka finit par ouvrir les yeux.

Même au réveil, Linka était charmante. Ses yeux, à moitié ouverts, n’avaient pas besoin de maquillage pour être splendides. Sa coiffure était un peu défaite, elle couvrait partiellement son visage et lui donnait un air sauvage qui n’était pas sans quelque attrait.

Tant bien que mal, elle se redressa complètement, prit une position assise et, se frottant les yeux, elle tourna sa tête vers lui.

— Bonjour, dit-elle d’une voix chantante, comme si de rien n’était.

— Euh… Booooon…

La réponse de Yumeki était crispée et interrompue, il réalisait petit à petit ce que signifiait avoir dormi avec une fille couchée sur lui. Il était pris du désir irrépressible de s’enfuir, mais la peur le clouait sur place.

— Il est quelle heure ? demanda-t-elle avec candeur.

Cette question banale tira Yumeki de ses états d’âme : son travail ! Quelle heure était-il ? N’allait-il pas être en retard ?

À en juger par la lumière qui filtrait à travers les rideaux, le soleil était déjà levé depuis un bon moment.

Yumeki reprit partiellement son calme et tira son téléphone de sa poche : 10h36, lut-il sur l’écran.

Il était bel et bien en retard. Comment pourrait-il le justifier ?

Certains de ses collègues étaient déjà au courant qu’il fréquentait une fille, son retard allait immanquablement attiser leurs imaginations. S’il se rendait au travail maintenant, non seulement il devrait se justifier mais en plus il devrait écouter les plaisanteries de ses collègues.

À cet instant, à la lumière d’une rapide analyse de la situation, il lui apparut que le mieux serait de se faire passer pour malade.

— Ça te dérange si je continue un peu ma partie ? demanda Linka d’une voix endormie.

Sans attendre de réponse, elle avait déjà entre ses mains la manette qui traînait sur la table basse, au milieu des paquets vides de cookies, chips et autres snacks.

Elle bâilla et s’installa correctement en face de la télévision et, d’un geste délicat, remit en place ses mèches de cheveux. La musique agressive et inquiétante du jeu contrastait avec la fragilité qu’irradiait cette femme.

— Te gênes pas…

— Merchiii… Haaan~ !

Elle bâilla tandis que ses doigts, comme s’ils n’eussent jamais eu d’autre rôle que celui-là, tapotèrent machinalement les touches et lancèrent la partie.

Yumeki était encore interdit par ce qui venait de lui arriver. Il l’observait d’un regard distrait et inquiet. Ses pensées étaient ailleurs.

— Au fait, tu aimes alors ce jeu ? J’ai oublié de te le demander hier, demanda Linka.

Yumeki prit quelques instants avant de pouvoir répondre :

— Étonnamment… j’aime plutôt bien, confessa-t-il dans un rare moment de faiblesse.

— Ah, tant mieux ! Yumeki aussi aime jouer… Hihihi !

Il ignorait ce qui la rendait si heureuse, mais son visage était trop honnête pour que ce fût là un mensonge.

Yumeki replongea dans ses pensées et ses doutes accompagné de la musique inquiétante du jeu et du son des touches que Linka tambourinait. Il essayait de se ressaisir : il avait dormi avec elle… et pas seulement dans le même pièce, mais ensemble.

Il s’assit et prit son visage dans sa main dans une attitude de souffrance mitigée : il ne pouvait pas vraiment dire que cela avait été désagréable, juste incroyablement gênant.

— Aaaahhh ! cria Linka en le tirant de ses pensées. Ces harpies sont vraiment horribles ! Aaahhh ! Encore morte ! Pauvre Hanako, j’ai mal pour elle.

L’écran de Game Over suivit ces cris de frustration.

Au lieu de cliquer sur « Continue », Linka se tourna vers le jeune homme et lui dit :

— Tu es vraiment un type marrant. Je parie que c’est la première fois que tu passes la nuit entière à jouer et tu le fais sur un des jeux les plus difficile de la décennie. Haha !

— Qu’est-ce que j’y peux ! J’étais sûr d’y arriver mais j’ai dû recommencer tellement de fois !

— Hahaha ! Ce jeu a le diable dans le corps ! On a tous eu cette impression mais ce petit quelque chose qui sépare de la victoire et finalement plus lointain qu’il n’y paraît.

À cet instant, il comprenait précisément ce qu’elle voulait dire, ce qui l’inquiétait d’une certaine manière.

— Tu… tu le fais souvent ? Je veux dire, passer tes nuits à jouer ?

En même temps qu’il parlait, il cherchait la formule d’excuse qu’il pourrait donner à son employeur pour justifier son absence ; il détestait cette situation, il aurait aimé revenir dans le passé pour corriger son erreur.

— Pas si souvent, en fait. J’aime bien regarder les animes en diffusion directe à la télé la nuit.

— La vie est difficile lorsqu’on est une otaku et une NEET, n’est-ce pas ? dit-il avec ironie.

— À qui le dis-tu ? Le temps manque toujours, c’est horrible de ne pas pouvoir tout faire… Je ne savais pas que tu connaissais le terme. Cela dit, je ne suis pas une NEET, je suis une gardienne d’intérieur, expliqua-t-elle fièrement.

L’un des sourcils de Yumeki se leva, cela ressemblait à une excuse bidon.

— Le terme est connu à présent… Tu gardes quoi au juste ?

— Ma maison ! Il faut bien quelqu’un pour la protéger et je suis là !

Yumeki soupira et laissa tomber de lui demander plus d’explication. À ses yeux, elle ne travaillait pas, n’étudiait pas et n’était pas en stage, elle était tout simplement une NEET. Si elle ne sortait pas s’amuser dehors à Akihabara, elle aurait pu être une hikkikomori, ces ermites des temps modernes.

— Bon, je te laisse un instant. Je dois appeler mon travail… À cause d’une certaine gardienne, il faut que j’invente une excuse pour ne pas aller travailler. Tsss !

Il essaya de la faire culpabiliser de sorte qu’elle ne proposât plus dans un avenir de rester pour jouer un peu, mais elle ne parut pas particulièrement désolée ; elle pencha la tête de côté comme s’il avait dit quelque chose de curieux.

— Bonne chance… Ça à l’air chiant d’avoir un vrai travail. Tu veux pas venir vivre à Akiba et le laisser tomber ?

— Noooon !

Il répondit sur le ton de la plaisanterie, mais en réalité cette proposition qui sortait de nulle part l’énerva même. Mais il lui parut inutile d’argumenter avec une fille qui ne travaillait de toute manière pas et qui ne pouvait pas comprendre.

— Bah, pourquoi ? On s’est bien amusés cette nuit pourtant…

— Tsss ! Laisse tomber ! Je vais monter sur le toit pour téléphoner. Il est trop tard pour que j’aille au travail, je vais leur dire que je suis malade. Il y aura moins de bruit sur le toit qu’ici.

— Désolééée.

— Pas de ta faute…

Un peu quand même, pensait-il réellement, mais il n’avait pas envie de s’en prendre à Linka pour son erreur. Il se contenta de soupirer, d’enfiler ses chaussures et de quitter l’appartement.

***

Une fois sur le toit, Yumeki découvrit un élément incongru : un coffre ferré de grande taille semblable à ceux des jeux vidéo. Un instant, il crut être victime d’une hallucination provoquée par sa longue nuit sur Akuma no Tamashi 2, aussi il se frotta les yeux.

Mais il était toujours là.

— OK… c’est bizarre ! Mais bon, récemment ce n’est pas le premier élément qui l’est… à commencer par ma réaction ! Pourquoi je me demande s’il va exploser ou s’il va me mordre et me dévorer ?!

C’était ce qu’il craignait depuis le début, sa vision de la réalité se mélangeait à celle de l’imaginaire des jeux. Cependant, il chercha à se pardonner lui-même par le fait qu’il avait vécu des situations parfaitement irréelles depuis qu’il s’était éveillé aux pouvoirs de la Collection.

Il soupira et se résigna :

— Voyons voir ce qu’il y a dedans…

Sans prendre le temps de vérifier s’il était effectivement piégé, estimant qu’il n’avait pas de compétence pour ce faire, il poussa le lourd couvercle et observa l’intérieur.

Ses sourcils se levèrent avec surprise lorsqu’il y découvrit une fille endormie en position fœtale.

Sa tête reposait sur un épais coussin qui paraissait particulièrement mou et des couvertures aux multiples dentelles la recouvraient. L’intérieur du coffre était capitonné de velours rouge.

Plutôt petite, la fille avait de long cheveux châtains foncés lisses qui étaient détachés, ainsi qu’une longue frange qui couvrait une partie de son visage et de ses yeux. Elle portait un pyjama rose avec des décorations.

Réalisant qu’il venait peut-être de découvrir une enfant abandonnée, Yumeki referma hâtivement et brutalement le coffre.

— Qui sont les parents indignes qui abandonnent leur fillette de 8 ans sur un toit d’un immeuble ? Qu’est-ce que je dois faire ? Je vais quand même pas l’adopter, si ?

C’était trop pour lui. Il s’était réveillé à côté d’une fille ce matin et là on lui demandait de devenir père ? Il tomba à genoux devant le coffre et finit par relativiser :

— Ressaisis-toi ! Ressaisis-toi !! Tu vas lui demander qui elle est, puis d’où elle vient et ensuite tu vas la conduire à la police, OK ? Tu n’as rien fait de mal, tout ira bien ! Tout ira bien…

Il inspira un grand coup, se calma et souleva à nouveau le couvercle.

Cette fois, la fillette remua, elle était en train de se réveiller. Il était tellement crispé qu’il ne bougeait plus, il l’observait bêtement.

La fillette finit par ouvrir les yeux, elle les frotta à l’aide de ses longues manches de pyjama et c’est alors que leurs regards se croisèrent.

Ses yeux étaient d’une couleur rouge cramoisie atypique, une teinte sombre, qu’on aurait pu croire noirs sous un autre éclairage.

Le visage de Yumeki était déformé par le stress et dégoulinait de sueur, tandis que ses traits étaient tirés.

— Yo… ?

Dans sa détresse, c’était le seul son qui était sorti de ses lèvres.

Immédiatement, la fillette se blottit sous ses couvertures tel un petit rongeur cherchant à fuir un chat. Yumeki remarqua immédiatement qu’elle tremblait.

— Euh… je ne te veux pas de mal. Bon, il est vrai qu’un criminel dirait la même chose, mais dans mon cas, c’est la vérité !

Il attendit quelques instants pour être sûr que sa phrase avait été entendue puis, n’ayant pas eu de réponse, il ajouta :

— Je m’appelle Motomachi Yumeki. Et toi c’est quoi ton nom ?

Une nouvelle fois, seul le silence répondit à sa question.

Peut-être à cause de l’attitude effrayée de la fille, Yumeki se rendit compte du ridicule de sa propre peur. Un sentiment de devoir s’instilla en lui : il devait la rassurer, elle était la seule à avoir légitimement le droit d’avoir peur. Il ne pouvait pas laisser tomber une créature si fragile et adorable.

— Dis ? Tu n’as pas faim ? Si tu veux manger quelque chose, je peux te donner des biscuits… À condition que Linka ne les ait pas déjà finis. Héhéhé ! rit-il nerveusement en se grattant l’arrière de la tête. Au pire, j’irais au conbini en bas de l’immeuble, c’est pas un problème. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Du lait ? Du jus de fruit ? Des bonbons ?

Au fur et à mesure de la discussion, son ton de voix devint plus doux, une réaction involontaire très fréquente chez les adultes qui parlent à des enfants.

Cette fois, il y eut une réaction, la couverture bougea alors qu’un petit visage se laissa apercevoir. Ses yeux étaient à nouveau cachés par la longue frange.

— Euh… Aaaahhh… Euh…

Sa voix tremblait, aucun mot ne paraissait pouvoir en sortir.

— Te forces pas. Dis-moi juste ton nom, ce sera un bon début.

Il lui tendit la main pour l’inviter à sortir du coffre. C’est avec une délicatesse hésitante et des mouvements lents qu’elle tendit sa petite main hors de la couverture et qu’elle prit celle de Yumeki.

Comme si sa cheville eut été trop fragile pour soutenir son poids, elle bascula en avant. Heureusement, Yumeki la rattrapa dans ses bras.

Tous deux se figèrent quelques instants. Le jeune homme sentit la légèreté de ce corps appuyé contre le sien et renifla l’odeur fruitée émanant de la chevelure de la fille qui était pile sous son nez. Elle était petite, mais un peu plus haute qu’il ne l’avait pensé en l’observant dans le coffre ; peut-être était-elle plus âgée que sa première estimation également. Il rougit involontairement.

— Ça va ? lui demanda-t-il d’une voix hésitante.

— Oui… Mer… ci…

— Tu veux venir en bas avec moi ? Je t’invite à manger.

Yumeki n’était pas vraiment habitué aux enfants, il ne savait pas vraiment comment se comporter. Il n’avait pas eu de petit frère ou sœur et ses cousins habitant loin il ne les avait pas vu grandir.

— Je… n’ai… pas faim.

Cette réponse venait de détruire toute sa stratégie, que devait-il lui proposer à la place ?

— Peut-être qu’avec une fille, elle se sentirait plus en confiance pour communiquer.

C’était logique, à sa place il serait intimidé devant un homme.

— Tu aurais envie de rencontrer une fille amusante et gentille qui pourrait t’aider à retrouver tes parents ?

C’était la première fois qu’il formulait à haute voix cette hypothèse évidente. La fille secoua la tête en guise de négation, une réaction un peu plus brusque que ses précédentes, ce qui laissa Yumeki à penser qu’elle avait subi des maltraitances, même si elle n’en avait pas l’air.

Il sentit un sentiment d’indignation monter en lui mais le chassa en pensant plutôt à prêter assistance à la fille et comprendre sa situation par la suite.

— Euh…Tu veux peut-être… prendre une douche ?

Jamais il n’aurait pu proposer une telle chose à une adulte, il y aurait eu trop de sous-entendu. Bizarrement, toute enfant qu’elle était, elle l’interpréta exactement de cette manière : elle recula et croisa les bras sur son torse pour se défendre.

— Non, non, tu m’as mal compris ! Je vais laisser la fille dont je te parlais s’occuper de toi… rassure-toi…

Elle ne réagit pas, elle se contenta de le fixer à travers sa frange.

Il ne savait plus que faire, toutes ses tentatives d’en savoir plus s’étaient soldées par des échecs, il ne lui restait qu’une seule option :

— Attends-moi ici, je vais te chercher Linka. Tu verras elle est très gentille… un peu bizarre, mais gentille. Je reviens tout de suite. Ne t’inquiètes pas !

Il quitta le toit d’un pas rapide dévala les escaliers.

— Quelle horrible type je fais ! Je vais simplement léguer le problème à Linka !

Il se demanda si cette dernière saurait plus que lui quoi en faire, il l’avait présumé simplement en se basant sur une idée préconçue qu’une femme serait plus à même de savoir s’occuper d’enfants, mais Linka était une otaku, elle ne donnait pas l’air de s’intéresser à autre chose que ses passions.

C’était trop tard, il misa sur la sympathie féminine.

Linka se trouvait exactement à l’endroit où il l’avait laissée : sur le canapé, la manette entre ses mains et le regard concentré sur l’écran.

— Désolé Linka, j’ai un problème… une fille… Han han…

Essoufflé et surtout paniqué, il prononça hâtivement ces paroles. La tête de Linka se tourna vers lui :

— Hein ? Une fille ? Une amante ou alors la tienne ?

— Non, non !! C’est pas ça ! Il y a une fille sur le toit !

Une fois de plus, Linka paraissait ne pas comprendre. En effet, qu’y avait-il de si étrange à ce qu’une autre locataire se trouvât sur le toit ?

— En quoi le fait qu’il y a une fille sur le toit est un problème ? Attends, j’ai compris !

— Vraiment ?

— Cette fille veut se suicider, mais en fait elle joue la comédie pour que tu la sauves et lorsque tu t’approches elle utilise ses pouvoirs pour créer une épée et te la planter dans le corps. C’est ça ?

— Non ! Tu vois bien que je suis en vie ! En plus, s’il y avait une fille qui voulait se suicider sur le toit, pourquoi est-ce que je la laisserais seule pour venir te chercher ?

Linka tira la langue et fit semblant de se donner un petit coup sur la tête :

— C’était un anime passé en automne, il…

— Pas le temps pour ça ! Allez, viens !

Il s’approcha et pour prendre la main et la forcer à le suivre. Linka se laissa faire, elle quitta son jeu qu’elle mit en pause malgré tout et ensemble ils commencèrent à monter sur le toit.

— C’est quoi le problème ?

— Elle dormait dans un coffre sur le toit… Elle a sûrement été abandonnée par ses parents…

— Tu es sûr qu’elle était vivante ? Peut-être était-elle une sorte d’ancien revenant lié à un trésor maudit. Ou alors c’est une extraterrestre maladroite ? Attends, laisse-moi deviner, elle…

— T’es pas possible comme fille ! Il n’y a donc que les histoires sordides et surnaturelles qui te passent par l’esprit ?

Linka rigola spontanément et finit par avouer :

— Le rêve, c’est ce qui donne des couleurs à la vie, non ? Ce serait nul si elle avait été simplement abandonnée par des parents violents, issus d’une tragique histoire de famille. Au fait, elle est moe au moins cette fille ?

— J’hallucine ! dit Yumeki en ayant envie de prendre son visage dans sa main ; il ne pouvait gagner contre Linka, aussi il se résigna. Ouais, ouais, elle est mignonne tout plein…

— Oui, j’imagine. Une fille dans un coffre, c’est un peu comme un trésor vivant. Je parie que tu es déjà tombé pour elle, petit coquin. Hohoho !

— Tais-toi et suis-moi ! Espèce d’idiote d’otaku !

— Pfff ! T’es pas drôle ! Hahaha !

Quelques instants plus tard, ils ouvrirent la porte du toit.

Mais, il n’y avait personne. Pas même le coffre, il n’y avait que quelques détritus habituels laissés là par les jeunes qui fréquentaient couramment le toit.

— Ohhh, il n’y a personne. Tu es sûr de ce que tu as vu ?

— Bien sûr! Le coffre était là ! Je l’ai ouvert et à l’intérieur il y avait la fille. J’ai essayé de lui parler, elle n’y arrivait pas à cause de sa timidité, puis je lui ai tendu la main…

— Pourquoi faire ?

— Pour l’aider à sortir du coffre, bien sûr. Tu voulais que je fasse quoi ?

— Il était fermé à clef ?

— Non, il était juste fermé. Tu me crois pas, c’est ça ?

Il fixa Linka avec un regard peiné, il connaissait ce genre de scénario où le héros n’était cru par personne mais il avait pourtant raison. Il ne pensait pas cependant le vivre réellement en cette matinée.

— Pourquoi est-ce que je ne te croirais pas ? Si tu dis qu’il y avait une fille dans un coffre, c’est que ça doit être vrai.

Linka était bizarre mais cette fois Yumeki se sentit rassuré par cette étrangement. Nul autre n’aurait accepté de le croire, pour sûr. Il en avait presque les larmes aux yeux…

— Merci, Linka !

— Pas de quoi. En fait, ce qui me perturbe c’est de savoir de quel type elle était… Dandere ? Ou juste une loli ? Au fait, elle était maladroite ? Une doujikko, peut-être ?

— Non mais tu vas arrêter avec ton charabia ?! À qui ça importe de savoir ce genre de choses, je te dis que c’est une fillette abandonnée.

— Tous les lecteurs seraient intéressés par savoir.

— Qui ?

— Laisse tomber… Bah, te fais pas trop de souci, je pense qu’il ne faut pas trop s’en inquiéter. Comme dans un RPG, si elle est un personnage important, on sera amenée à la revoir…, dit-elle en passant ses bras derrière la tête.

— Tu racontes vraiment n’importe quoi ! C’est la fatigue ? Je te signale que la vie n’est pas un JEU VIDEO !

— Ouais, ouais, j’ai compris, c’est pas un jeu…, dit-elle en lui faisant un clin d’œil peu convaincu. N’empêche, il y a des similitudes. Quoi qu’il en soit, on rentre jouer un peu ?

Yumeki grimaça. Cette fille n’avait vraiment que son amusement à l’esprit. Et cette manière d’accepter l’extraordinaire de manière aussi détendu… Il soupira :

— J’ai mon coup de fil à passer encore. T’as qu’à continuer ta partie en m’attendant…

— Ça marche ! Tu pourras aller acheter à manger en revenant ?

— Tu as vu beaucoup de konbini sur la route pour rentrer à l’appartement ?

— Oh ! Ce serait tellement pratique d’en avoir un carrément dans l’immeuble ! T’es un génie, Yumeki !

La journée commençait à peine qu’il était déjà fatigué. Pour ne plus entendre des propos qui lui faisaient mal à l’esprit, il était prêt à accepter toutes ses demandes.

— De toute manière je peux pas gagner contre elle, je suppose…

Il finit par accepter et elle quitta le toit en le remercia avec enthousiasme.

À présent seul, il soupira longuement et se demanda une fois de plus dans quoi il s’était embarqué en faisant sa connaissance.

***

De retour à l’appartement…

— Tiens, au fait, il y a une grosse vente cet après-midi à Akiba pour la sortie de l’extension de Replica of Battle Heroes. Il se peut que les démons et donc Koharu y soient. Ça te dit d’y aller ? proposa Linka.

— Tsss ! Je parie que tu dis ça parce qu’il y a quelque chose qui t’intéresse là-bas…

— Tout m’intéresse à Akiba, mais c’est pas la question ! Cette Koharu m’intrigue !

Ses yeux étaient pétillants, Yumeki l’observa un instant puis soupira : il n’y avait pas que les produits otaku qui l’intriguaient mais aussi les collectionneurs.

— OK, explique-moi ce que c’est Spirits-machin… encore un titre en anglais.

— T’es vraiment allergique toi. Haha !

— Tssss ! protesta simplement Yumeki en faisant claquer sa langue et en détournant le regard.

Il ne pouvait pas le nier, il détestait l’anglais, en cours cette matière avait toujours été sa hantise. Il existait peut-être une autre langue étrangère qui aurait pu lui convenir, mais c’était la seule qu’il avait étudiée aussi il était persuadé être indisposé à l’apprentissage de toutes.

— Quoi qu’il en soit, Replica of Battle Heroes, également appelé Niseyuu1 pour ceux qui préfèrent les titres en japonais, est un jeu de carte assez complexe et complet qui permet de simuler des batailles entre des héros légendaires ou fictifs…

Le jeu était sorti deux ans auparavant, exploitant des cartes à collectionner avec un système de jeu complexe. En cette journée, sortait la première extension importante. Yumeki connaissait un peu le principe, à l’école il avait eu des amis joueurs.

— Le jeu a une grosse fanbase, ça risque d’être vraiment bondé cet après-midi. Du coup, je me dis que si les démons veulent corrompre, c’est l’endroit idéal pour en toucher un max.

— Ouais, ça se tient…

Sans plus tarder, ils quittèrent l’appartement et rejoignirent la file d’attente devant un magasin inconnu de Yumeki. L’attente l’exaspérait mais Linka lui assura que : « l’attente fait partie du plaisir d’achat ! ». Il se répéta à nouveau qu’elle ne vivait pas dans le même monde, elle était même possiblement une alien comme ceux qu’ils combattaient…

Pendant leur longue attente, Linka eut le temps de lui expliquer(l’assommer avec) un tas d’informations techniques sur le jeu. Il ne mémorisa somme tout que peu d’entre elles dont l’histoire du jeu : une bataille de la Fin des Temps dans laquelle s’affrontaient les anciens héros, mais aussi ceux de futurs parallèles, les uns pour sauver le monde et les autres pour le détruire. Il y avait également quelques héros neutres qui avaient leurs propres objectifs personnels et qui pouvaient rejoindre l’un ou l’autre camp.

Assommé d’informations, ils finirent par entrer dans le magasin et, à l’intérieur, le calvaire de l’attente n’était pas encore fini : les trois caisses réservées à la vente étaient toutes prises d’assaut.

— Tu préfères quelle unification ?

Exaspéré, il donna l’unique réponse possible dans ce genre de cas :

— Je te laisse choisir… j’avoue que j’y comprends encore moins que les jeux vidéo, dit-il en observant les posters décorant l’espace de vente et tous relatifs au jeu.

Les illustrations étaient très belles, même s’il ne connaissait rien au jeu. Il comprit également que chaque caisse était destinée à une des unifications, d’où l’intérêt de choisir d’avance.

— Tu ne m’aides pas du tout…, dit Linka en gonflant les joues. Mmm… Je te propose l’orientation neutre… comme toi, elle ne prends pas de décision dans cette guerre, elle devrait te correspondre.

— Qu’est-ce que je dois comprendre par là ? demanda le jeune homme en plissant les yeux.

— C’était une plaisanterie ! Cela dit, la faction neutre a l’avantage de disposer de héros très éclectiques qui permettent d’avoir un style de jeu très varié et surprenant pour l’adversaire. L’autre avantage est qu’ils peuvent rejoindre le camp qu’ils désirent, donc tu pourras choisir avant la partie.

— Pratique. Du coup, on ne peut pas acheter les trois ?

— Pfff ! Tu ne m’écoutes vraiment pas du tout en fait !

Tout en faisant la moue, elle désigna une pancarte placée devant les caisses :

« Un set toute faction confondue par personne le jour de la sortie. Poster exclusif en édition limitée offert. »

Un peu désolé de ne pas l’avoir vu lui-même, il acquiesça et accepta la proposition de Linka :

— Va pour la neutre. Ça me paraît la plus simple.

— Et tu te trompes ! Contrairement aux autres factions, le fait qu’ils puissent tout faire implique qu’elle n’est spécialisée en rien. Il faut donc redoubler d’intelligence pour utiliser de bonnes stratégies de jeu. En fait, c’est les vétérans qui jouent « pur neutralité », c’est-à-dire juste des cartes de la faction neutre, la majorité des joueurs préfèrent les mixer avec l’une des deux autres.

— Ce jeu m’a l’air trop compliqué pour moi, dit Yumeki en soupirant.

— C’est tout l’intérêt de ce genre de jeu ! S’il était trop simple, il deviendrait une bataille classique. Plus tu apportes de règles, de mesures et de contre-mesures, plus tu apportes de possibilités de stratégie et de personnalisation.

— Oui, vu comme ça… Enfin bon, c’est pas comme si j’allais vraiment y jouer vraiment au final…

Linka fut choquée par cette remarque qui recentrait la raison de leur venue à cette vente ; ils étaient là pour retrouver Koharu. Yumeki se dit à cet instant qu’elle s’était emportée en oubliant leur objectif, mais…— Chut ! Ne dis pas ça, on va t’étriper, dit-elle avant de lui chuchoter à l’oreille. Tous ces gens sont des fans qui ne peuvent avoir qu’un seul paquet alors qu’ils en achèteraient dix fois plus et toi tu te permets de dire une chose pareille ?

— Whoo ! Les otakus sont si violents que ça ?

— Tu ne connais pas le désespoir lié à une passion, mon ami. Puis, notre objectif premier reste de faire de toi un champion de la Collection, j’ai bien l’intention de t’y faire jouer.

— C’est ton objectif à toi seulement… Laisse-moi retourner à ma vie paisible. Tsss !

Elle s’éloigna un peu de lui et lui tira la langue en affichant une expression des plus adorables. Yumeki rougit avant de détourner le regard ; elle ne comptait pas le laisser partir.

***

— Bon, je te propose qu’on monte s’installer à une table de jeu : je vais t’initier, dit Linka une fois l’achat achevé.

— On peut pas faire ça à l’appartement ? Je me sens un peu gêné en tant que débutant au milieu de tous ces… pros…

— Je te rappelle que nous avons un autre objectif également, dit-elle en baissant la voix et en faisant un clin d’œil.

Même s’il avait initialement accepté pour faire plaisir à Linka qui voulait absolument retrouver Koharu, il n’était plus très motivé. Il aurait préféré rentrer…

Comme toujours, il ne pouvait pas s’opposer à Linka et finalement ils montèrent au 3ème étage où se trouvait un espace de jeu réservé aux clients. De multiples présentoirs exposaient des cartes plus ou moins rares et permettaient aux joueurs de céder à la tentation.

— C’est moins gratifiant que les recevoir dans un paquet puisqu’il n’y a pas de facteur de chance, mais c’est une méthode pour renforcer son jeu en y intégrant précisément ce qu’on veut. Par contre, c’est assez cher, expliqua la jeune femme en passant à côté.

— Quoi tu veux dire que ce prix-là, c’est juste pour une seule carte ?

Linka haussa délicatement les épaules :

— C’est le prix de la passion ! Quand on aime, on ne compte pas. C’est bien ce qu’on dit, non ?

— Ouais, mais… Y a une limite pour un morceau de papier.

— Chut !! Contrôle tes mots ! Puis, c’est pas juste du papier, c’est un morceau de rêve, un fragment d’espoir de joueur.

Il pouvait comprendre lointainement le concept mais lorsque son regard se porta sur une carte rare dont le prix dépassait celui d’un loyer, il confirma que les otaku n’étaient vraiment pas des personnes ordinaires.

Tous les deux s’installèrent à une table prévu pour jouer, elle était dans un coin à côté d’une fenêtre fermée. Une fois assise, Linka tira de son sac en bandoulière un classeur avec ses propres cartes de jeu.

— Linka, tu joues quoi comme faction ?

— Le Salut ! Mais j’ai aussi quelques neutres.

— Ah bon ? Je t’aurais vu jouer pure neutre, considérant comme tu en as parlé avant. Pourquoi les forces du Bien ?

Sans s’en cacher, la jeune femme avoua :

— Juste à cause de trois personnages : Kayuri la magicienne de l’amour, Fleur l’ange de la justice et la princesse Mealia. Attends, je vais te montrer comme elles sont trop mignonnes !

— Comme si j’aurais dû m’attendre à une autre réponse…, dit Yumeki en levant les épaules.

Elle lui montra trois cartes avec des dessins de personnages qu’il reconnut comme mignonne. Il ne comprenait encore rien aux statistiques qui étaient affichées sur chacun et ne pouvait donc les évaluer.

— Les connaisseurs les appellent le Trio du Bien. C’est les plus mignonnes du jeu.

— Je ne te savais pas si adoratrice de personnages kawaii.

Elle répondit en souriant de manière faussement gênée, puis continua à sortir d’autres cartes pour jouer.

— Vraiment ? Tu les trouves si mignonnes que ça ? Regarde-toi dans un miroir, idiote ! pensa-t-il sans le dire.

Après peu, elle reprit la parole en affichant une certaine curiosité et impatience :

— Allez, ouvre tes paquets qu’on puisse voir ce que tu as attrapé !

Ce n’était pas son achat, mais c’était tout comme à ses yeux. Yumeki soupira puis ouvrit le paquet ; cela ne lui faisait ni chaud ni froid, contrairement à Linka.

— Celle-là est pas mal, mais pas extraordinaire… Tu as du très classique pour le moment. Montre-moi voir les autres…. Oh ! Elle, elle est rare et chouette : Sary l’Arpenteuse Onirique. Cette fille est super mystérieuse, on sait pas trop d’où elle vient. Certains pensent qu’elle serait originaire du monde des rêves. En tout cas, ses capacités en combat sont vraiment extras, je te la conseille.

— C’est bon, j’ai compris. Tu peux retourner à ta place ?

— Oups ! Désolée !

Dans son enthousiasme, elle avait quitté sa chaise pour s’appuyer sur son épaule et mit suivre le déballage. Bien sûr, le jeune homme avait été pris pour mire des regards meurtriers tandis qu’à l’intérieur de sa poitrine son cœur battait à tout rompre.

Linka retourna à sa place où elle déballa son propre achat :

— Pas mal comme terrain… Celui-là pas terrible… Mmm, voyons voir… Lui, je peux pas en faire grand-chose avec mon jeu habituel. Oh ! Sympa comme personnage, mais j’ai plus de place et elle vaut pas Yria donc… Bah ! Rien de spécial !

Le jeune homme s’inquiéta de la voir déçu et triste, mais elle continuait de sourire. Il mit cela sur le fait qu’elle était habituée en tant que joueuse ; on ne pouvait pas toujours gagner face au hasard.

Ayant fini d’ouvrir son pack de base, Yumeki commença à retirer l’emballage de son extension, le produit qui sortait en cette journée et qui attirait ce monde. Jetant un œil distrait, il les tendit à Linka pour qu’elle donna son jugement.

Soudain…

— WHOOOOOHHH ! La Sorcière éternelle !! Eh ben, quelle chance !

Sa voix résonna dans la pièce et provoqua une réaction générale, les regards se tournèrent vers eux :

— Vraiment ? LA SORCIÈRE ÉTERNELLE?! Celle dont on ignore le nom ? Celle-là ?

Linka acquiesça et leva la carte en l’air. Comme un essaim d’abeilles attirées par du pollen, la majorité des joueurs s’attroupèrent autour de leur table.

— Whaaa ! J’aurais jamais cru en voir une un jour !

— Sérieux ? Regarde ses stats ! Jouez avec des accélérateurs mystiques et en duo avec Garod, ça peut faire mal !

— Garod ? Perso, je la verrais plutôt en duo avec Kira la Fauche-Mort. Sa compétence de vitesse est supérieure et son attaque ultime…

— Dire qu’il y en a que 10 dans le monde ! Bravo, mademoiselle !

Yumeki n’aimait pas vraiment cette attention sur eux, il aurait bien voulu les voir s’éloigner mais Linka répliqua :

— Elle n’est pas à moi, elle est à Yumeki !

Plus que la surprise, ce fut la jalousie qui s’alluma dans les regards. Un client derrière Yumeki lui dit à basse voix :

— Tsss ! Quelle injustice ! Tu récupères la Sorcière et la belle fille ! J’enrage !

Mais lorsqu’il se retourna, le mur humain ne lui permit pas de savoir qui avait prononcé ces paroles.

— On dirait que les rumeurs sont vraies : c’est la plus puissante des sorcières du jeu mais elle est plate comme une planche à pain. »

— Carrément !

— La pauvre !

— Puis, il y a la légende sur son nom ? C’est vrai qu’il y a une des lettres de son nom sur chaque carte ?

Linka vérifia à l’arrière de la carte et dit à haute voix :

— Oui, c’est vrai ! C’est un « i ». Par contre, il n’y a pas d’indications sur la position de cette lettre dans le nom.

Il ne fallut pas quelques minutes de remarques du genre pour que finalement ne commençassent les négociations :

— Je te propose de te l’acheter 10 000 yens, tu en dis quoi ?

— Oh, le voleur ! Je te la prends à 30 000 ! C’est une carte limitée à 10 exemplaires dans le monde.

— Qu’est-ce que vous racontez ?! Considérant les cotes des meilleurs cartes avant l’extension, elle devrait au moins valoir dans les 100 000.

Yumeki, à l’évocation de ces chiffres, déglutit. Il travaillait et n’était pas dans la nécessité, mais c’était une belle somme pour une simple carte. Il regretta même d’avoir médit de ces otaku prêts à lui donner une telle somme pour l’avoir.

Alors que les enchères ne cessaient d’augmenter, il finit par prendre la carte des mains délicates de Linka afin de la voir de plus près. Il en était le possesseur mais n’avait même pas eu le temps de l’observer.

L’illustration représentait une femme à la longue chevelure rouge, aux yeux verts, plutôt séduisante, mais à la poitrine inexistante. Elle adoptait une pose plutôt guerrière, quoique masculine. Elle était habillé à la manière d’une sorcière de fantasy, avec une cape et des pierres précieuses sur ses vêtements, sans oublier les symboles magiques.

Alors qu’il la fixa et que ses oreilles saisirent au vol quelques chiffres à le faire frisonner, il remarqua quelque chose d’inattendu : la sorcière au nom inconnu déplaça son bras et tendit son index en direction de Yumeki.

<< Hééé, toi ! J’ai à te parler ! Éloigne-toi de ce troupeau de volatiles bruyants ! >>

Il observa autour de lui, mis à part Linka il ne voyait aucune joueuse. La voix lui était donc parvenue de la carte ? Personne ne paraissait l’avoir entendue.

Les prix grimpaient encore, il allait pouvoir en tirer un bon prix, d’autant plus si elle bougeait et parlait, mais Linka se leva et annonça :

— Désolée, messieurs, mais quel que soit le prix, elle n’est pas à vendre !

Yumeki allait contester mais le regard de Linka l’invita au silence. Il n’était pas intimidant, juste bienveillant. Elle savait quelque chose, sûrement lié à la voix qu’il venait d’entendre.

— Eh merde ! C’est bien ma veine ! Pour une fois que j’avais de la chance !

Il acquiesça et la laissa repousser les clients insistants. Heureusement, d’autres vinrent prendre sa défense et finalement des débats débutèrent entre eux sans que Linka et Yumeki ne pussent y prendre part. Finalement, Linka attrapa la main de Yumeki et l’entraîna hors de l’attroupement dans un couloir voisin.

— Tu l’as entendue aussi ?

— Oui, seuls les utilisateurs de la TC le peuvent à mon avis. Je la savais rare, mais pas être un des potentiels artefacts que nous recherchons. Elle peut bouger à ton avis ?

Yumeki réalisa soudain, comme si cela lui était sorti de la tête, qu’en effet, ils ne cherchaient pas que Koharu mais également les artefacts que les aliens traquaient à Akihabara.

La même voix que précédemment s’exprima à nouveau :

<< Tu me prends pour qui ? Bien sûr que je peux bouger ! Je ne suis pas la meilleure sorcière de tous les temps, tu sais ? >>

Linka s’approcha de la carte avec un visage illuminé par l’enthousiasme et la curiosité :

— Rhooo, c’est donc bien toi celle qu’on surnomme la Sorcière Éternelle, l’Ultime Sorcière, la Tisseuse de la Toile et la Planche à repasser de la Destruction ?

<< Hein ?!! Qui m’a donné ce dernier surnom ?! QUI ?! Je veux des noms ! >>

Cette fois, elle quitta le cadre de la carte qu’elle utilisa comme sol pour poser ses pieds.

— Whaa ! Comme dans les légendes ! Enchantée de faire ta connaissance ! dit Linka en la saluant en remontant légèrement sa jupe, comme elle avait tendance à le faire.

— Qu’est-ce qu’elle dit la légende ? demanda Yumeki d’une voix désabusée, déçu d’avoir laisser échapper un tel gain.

— Elle dit, je cite : « Celle dont le monde ignore le nom était la plus puissante sorcière ayant existé. Son caractère de cochon était tel qu’elle s’était dressée seule contre les démons, son pouvoir était proportionnellement inversée à la taille de sa poitrine. »

<< QUOI !!! JE VAIS TOUS VOUS TUER POUR CET AFFRONT !! >>

Sans qu’il n’ait rien dit et fait de mal, Yumeki subit soudain un coup de pied sous le menton de la part de la sorcière. En soi, le coup n’était pas bien fort mais il suffit à ce que le jeune homme se mordit la langue.

— Aïïee !!

— Eh ! Tu peux même interagir avec le monde réel ? Tu es vraiment la plus puissante !

— Pas la peine de la féliciter, elle m’a fait vraiment mal…, dit Yumeki les larmes aux yeux à cause de la douleur. Pourquoi moi d’ailleurs ? J’ai rien dit ! C’est pas moi qui ait dit que tu étais plate…

<< AAAAAHH ! Tu m’énerves ! T’es un garçon, toi t’as pas le droit de dire ça ! >>

La Sorcière devint rouge à ses mots, sa colère venait d’atteindre un nouveau seuil ; de la fumée sortait de ses oreilles. Elle se mit à mitrailler le visage de Yumeki de ses pieds et poings minuscules. Bien plus qu’être véritablement douloureux, c’était surtout gênant.

— Je t’ai déjà dit qu’il y a des choses qu’on n’a pas le droit de dire aux filles, Yumeki ! lui reprocha Linka.

— Mais tu vas arrêter, la Sorcière de pacotille ? Tu serais pas plutôt une sorte de délinquante juvénile ?

Ignorant la remarque de Linka, tout en se protégeant, Yumeki rajouta de l’huile sur le feu. Linka ne put s’empêcher de se mettre à rire.

— Hahaha ! Je vois que vous vous entendez déjà très bien !

Les deux s’exclamèrent en même temps :

— Parce qu’on a l’air de s’entendre, là ?!

Après quelques instants…

— Bon, blague à part, tu es bien une des six reliques ou pas ? demanda Yumeki à la sorcière.

— Bonne question ! commenta Linka. Sinon, c’est quoi ton nom ? On ne va pas t’appeler juste la Sorcière, si ?

<< Pfff ! Quelle indiscrétion ces humains… >>

Exaspérée, la sorcière s’assit sur le bord extérieur de la carte en croisant ses jambes.

<< Premièrement, est-ce que je suis une des six reliques ? La réponse est : nous sommes effectivement une des six reliques, dit-elle en agitant devant elle son index et en fermant un œil. Pour être précise, mon essence se trouve contenue dans les dix cartes disséminées dans le monde. En l’état actuel, je suis une version incomplète. Chaque carte contient une partie de mon génialissime, extraordinaire et redoutable pouvoir. Eh oui ! Le but serait de me réunir pour que je puisse redevenir moi-même. >>

Linka s’écria avec tout l’enthousiasme qui la caractérisait :

— Whaaaa !! Trop fort !

Mais Yumeki était nettement moins.

— Mouais… Et j’imagine que ça va être à nous de les trouver ?

Le sourire séduisant de Linka lui permit de se dispenser de réponse. La sorcière, pour sa part, le dédaigna comme une telle chose était pourtant évidente.

Yumeki grimaça et soupira. Il avait certes accepté d’aider Linka mais trouver neuf cartes dans le monde, cela paraissait démesuré comme tâche. En plus, elles pouvaient encore se trouver dans des blisters même pas vendus.

— J’ai plusieurs questions à poser, dit-il de fait. Comment on fait pour les trouver ? D’ailleurs, qui a décidé de te diviser ? Puis, une créature pensante peut vraiment être considérée comme un artefact de la Collection ? Elle n’est pas un objet, si ?

Linka afficha un sourire satisfait :

— Je vois que tu commences à poser des questions de plus en plus pertinentes…

— Dis tout de suite que je suis un idiot !

— Je ne le pense pas, donc je ne le dirais pas. Je me suis mal exprimée on dirait… Disons que tes questions sont plus techniques, ça se voit que tu commences à gagner des niveaux.

Yumeki ne commenta pas le fait qu’il se serait bien passé de ce genre de level up et attendit plutôt les réponses à ses questions.

— Comme je te l’ai déjà dit, il n’y a pas de limites à la Collection. Tant qu’un produit porte les rêves des joueurs ou admirateurs, il peut conférer des pouvoirs.

— En fait, tu n’as pas de vraie réponse non plus, c’est la Collection qui décide, c’est ça ?

— Tout à fait ! dit-elle en frappant son poing sur sa main ouverte. Tu vois que tu deviens de plus en plus expérimenté !

Un grognement se fit entendre, la Sorcière, les bras croisés et le visage courroucé, prit la parole :

<< Quand vous aurez fini de m’ignorer et de parler de moi comme d’un objet, je pourrais peut-être répondre à vos questions, vous savez… >>

— Désolé, Sorcière Éternelle, nous ne l’avons pas fait exprès, dit Linka en faisant une légère courbette. Nous t’écoutons.

<< Pfff ! Alors pour commencer, il est très facile de nous retrouver puisque nous sommes capables de ressentir la présence des autres fragments. Je pense même que sans les chercher, les cartes viendront à toi. Tout utilisateur de pouvoir est intéressé et chercheront à me trouver. >>

Elle prit une pose condescendante et passa sa main dans ses cheveux rouges flamboyants.

<< En résumé, même si tu es une grosse larve paresseuse n’ayant pas plus d’ambition qu’un cloporte, les autres ne seront pas comme toi et te traqueront pour pouvoir fusionner leurs cartes avec moi. Concernant qui m’aurait divisée, je n’en sais rien : je n’ai aucun souvenir avant notre rencontre. Et pour mon nom, je ne le connais pas plus que vous. En attendant, appelez-moi juste : « La Splendeur Intersidérale ». >>

Yumeki la fixa de façon perplexe tandis que Linka sourit en levant les épaules.

— Tu veux pas prendre un nom moins… pompeux et plus facile à retenir? demanda Yumeki honnêtement.

<< J’aurais dû me douter que ton cerveau de moineau… Que dis-je ? De vermisseau ! Qu’il n’allait pas pouvoir retenir tout cela. Bon, c’est décidé : appelez-moi Lily en attendant. >>

— C’est mieux…

<< Pour finir, il est tout à fait possible que je ne sois qu’un objet, en réalité. Le fait de discuter n’implique pas que je sois une créature vivante, tu sais ? >>

Pour la première fois, les paroles de Lily étaient modestes. Elle venait d’admettre la possibilité de sa non-existence, ce qui provoqua un frisson à Yumeki. Il n’avait jamais été doué pour ce genre de raisonnements métaphysique, ce qu’il voyait devant lui était une femme minuscule mais une personne malgré tout.

<< À mon tour de poser des questions : pourquoi, alors que tu as l’air si faible et si peu passionné par les cartes, tu as réussi à me réveiller ? Ma puissance n’est accessible qu’aux vétérans, normalement. >>

Linka se permit de répondre à la place de Yumeki :

— Il est un cas spécial, il est l’Élu de la Collection ! Même s’il n’est pas encore high level, il apprend vite et il dispose de la capacité de pouvoir tirer ses pouvoirs de n’importe quelle collection.

<< Je suis malgré tout dégoûtée qu’un cafard comme lui ait réussi… Et maintenant, je suis forcée de rester avec lui. Pfff ! C’est d’une stupidité ! >>

— Euh… tu sais, je peux encore te vendre ? Il y a un tas d’otaku là-bas qui se battent à multiples zéros pour savoir qui te rachètera. J’avoue que l’idée me séduit fortement.

Yumeki afficha une expression courroucée. Son regard fixa celui de Lily pendant de longues secondes, aucun de deux ne paraissait enclin à le détourner, c’était un duel de volonté. Finalement, c’est la sorcière qui croisa les bras et prit de haut son interlocuteur :

<< Fais ce que tu veux ! C’est pas comme si j’avais vraiment quelque chose à perdre. Au pire, l’un de ces immondes otaku me récupérera, il se fera dérober ou tuer et un collectionneur m’intégrera à une autre partie. Dans tous les cas, j’y gagne. >>

— Eh oh ! Ne dis pas du mal des otaku !

— Pourquoi tu ne me défends pas moi à la place ? Elle n’arrête pas de m’insulter depuis avant…

— Bah, toi, elle le dit de manière affective, c’est pas pareil.

— Hein ? Tu racontes n’importe quoi !

Lily fit claquer sa langue et jeta un regard de travers au jeune homme.

<< Pfff, vous m’énervez tellement tous les deux. Je m’en vais ! >>

Sur ces mots, elle sauta littéralement dans la carte où s’assit en boudant et en tournant le dos à Yumeki.

Linka ne put s’empêcher d’observer la carte avec tendresse, comme si tout ce qui venait de se passer n’avait été qu’une marque d’amitié.

— Je te propose qu’on quitte cet endroit. L’annonce de l’apparition d’une des cartes de la Sorcière va attirer de plus en plus de monde, je doute qu’on pourra s’entraîner ici. On retourne à l’appartement ?

— Je l’avais dit depuis le début…, marmonna-t-il mécontent.

Puis, une soudaine idée traversa son esprit :

— Si les cartes peuvent se sentir entre elles, on ne risque pas d’attirer des ennemis au QG ?

— En effet, tu as raison. Et on ne peut pas cacher la carte non plus, ça servirait à rien. Et si tu n’es pas là pour combattre, ils vont la récupérer facilement…

— Tu parles des aliens ou des autres collectionneurs ?

— J’espère les aliens mais il faut s’attendre à un peu des deux. J’espère que les autres collectionneurs ne vont pas se faire tuer par les aliens pour récupérer les cartes… Gloups !

— Tu pars du principe qu’ils savent déjà.

— Il vaut mieux partir de cette supposition, je pense.

— Tiens, j’y pense ! s’écria Yumeki. Les crimes récents à Akiba ne seraient-ils pas liés à cette carte ?

Cette possibilité lui parut claire, elle expliquait tout mais…

— Non, l’extension avec Lily vient de sortir au Japon aujourd’hui-même. En fait, il se peut que les dix cartes ne soient pas encore toutes réveillées. Puis, Il faut considérer que tous les otaku ne sont pas des collectionneurs capables de réveiller les fragments. Ce qui veut dire qu’elles n’entreront dans la partie que lorsque l’un d’eux les aura en main.

Elle marqua une courte pause pour regarder la carte.

— D’ailleurs, ce n’est pas certain que les fragments s’activent sur le collectionneur n’a pas la collection des cartes dans ses pouvoirs. Si c’est le cas, cela réduit d’autant plus les candidats.

— Certes. C’est bien compliqué tout ça… On fait quoi, du coup ?

— Te connaissant, je te propose de chercher les autres collectionneurs et de gagner les cartes à la loyale. Pas besoin de violence, du coup. Entre utilisateurs de la TC, et surtout entre joueurs de cartes, on pratique souvent les duels.

— C’est mieux que se battre physique, c’est sûr. Mais je ne sais pas jouer.

— Aie plus confiance en toi ! Je vais tout t’apprendre. Mais prépare-toi à te battre quand même, les aliens refuseront, j’en suis sûre.

La voix de Lily, qui pourtant boudait, s’éleva à nouveau :

<< Il y a une carte pas très loin de la sortie du magasin. >>

— Merci beaucoup !

Mais Lily se contenta de souffler par le nez de mécontentement avant de retomber dans son mutisme.

Yumeki et Linka se jetèrent une dernière œillade, puis retournèrent récupérer discrètement leurs affaires ; les autres clients étaient encore en fervent débat ; puis quittèrent le magasin.

***

À l’extérieur, il y avait trop de monde pour trouver le porteur de la carte de la Sorcière. Linka proposa rapidement de s’éloigner de la Chuo Dori, l’axe principal, pour attirer le porteur dans une ruelle voisine.

En se tournant, ils firent face à un homme qui ne se cachait pas vraiment. Il portait une casquette qui couvrait son visage, ainsi qu’un hoodie gris avec une capuche rabattue sur la casquette. Ses mains se trouvaient dans la poche ventrale de son vêtement.

— C’est sans aucun doute lui. Méfie-toi, il dégage quelque chose d’étrange.

Yumeki hocha légèrement de la tête puis s’avança de quelques pas vers l’inconnu.

— Tu es venu te battre pour la carte de la Sorcière, c’est ça ? Je te propose un duel pacifique et le gagnant récupérera la carte de l’autre.

L’inconnu sourit avec malveillance. Immédiatement, il tira de sa poche une carte qu’il leva en prononçant des paroles qui n’étaient sûrement pas du japonais.

Une sorte d’onde sonore jaillit de la carte, se répandit dans la zone et rapidement disparu. Les passants s’éloignèrent d’eux-mêmes, sans paraître percevoir quoi que ce fût, c’était comme s’ils avaient été inconsciemment chassés par ce bruit.

— C’est une bonne chose, mais je m’étonne que les extraterrestres aient quelque chose à faire de leur environnement de combat, dit Linka avant de reculer pour s’éloigner de Yumeki et se mettre à l’abri.

— C’est un alien ?

Rien ne semblait l’indiquer pourtant. Lorsqu’il se tourna vers Linka, elle acquiesça à l’aide de grands hochements de tête.

Yumeki inspecta l’individu devant lui et tout ce qui lui parut étrange était sa peau grise. C’était bien peu pour être certain, mais il faisait confiance au jugement de Linka. Elle était insouciante et légère sur beaucoup de choses futiles, mais n’aurait pas plaisanté sur une chose importante.

La carte se mit à flotter au-dessus de la tête de l’alien présumé.

— Tssss ! C’est donc toi celui qui t’es opposé à nous la dernière fois et qui a fait échoué notre plan ? Je ne te laisserais pas partir, mooooi ! dit-il de sa voix particulièrement surnaturelle, comme si deux personnes parlaient en même temps.

Plus aucun doute n’était permis : il faisait partie de l’autre camp.

À présent seuls dans la rue, il abaissa sa capuche et retira sa casquette. Son visage était gris et était orné de deux bouches aux lèvres spongieuses et noires, l’une au-dessus de l’autre. Ses yeux étaient au nombre de trois ; le troisième était à facette, semblable à ceux des mouches, et se trouvait à l’emplacement du nez. Enfin, à la place d’une paire d’oreilles, il avait des antennes qui s’agitaient.

— Qu’est-ce que vous cherchez au juste ? Pourquoi attaquer Akiba ?

Yumeki aurait cherché à savoir quelle était l’objectif derrière la récupération des artefacts. Mais bien sûr, l’extraterrestre n’était pas disposé à parler. À la place, il dégaina un paquet de carte qu’il déplia devant lui dans les airs.

— Je te ferais parler une fois que je t’aurais vaincu ! Linka, qu’est-ce que je dois faire ?

La jeune femme derrière un réverbère agitait ses poings pour encourager Yumeki :

— Allez ! Allez !

— Réponds à ma question au lieu de jouer les pompoms girls !

— Héhéhé ! J’ai regardé un anime récemment sur le chearleading…

Le regard noir de Yumeki lui indiqua que ce n’était pas le moment.

— Bah, ça marche comme les autres pouvoirs en fait. Suffit de prendre la carte et d’improviser.

— Ouais, mais j’ai aucune base d’improvisation. Les autres collectionneurs des cartes, ils font comment en général ?

Pendant ce temps, l’extraterrestre se mit à parler avec ses deux bouches simultanément et trois cartes se retournèrent en flottant devant lui. Trois créatures semblables à des démons s’en extirpèrent en produisant de sinistres et inquiétants bruits de craquement d’os.

Les trois ressemblaient à des chèvres bipèdes d’un mètre quatre-vingt environ avec des ailes membraneuses dans leur dos ; une image assez classique des démons chrétiens, somme toute.

— Allez-y, tuez-le ! Mais ne faites pas de mal à la fille ! ordonna l’alien invocateur.

En un sens, Yumeki se sentit rassuré, il n’avait pas besoin de faire attention à la sécurité de Linka, il pouvait se consacrer pleinement à son combat.

— En général, les collectionneurs la prennent en main et l’appellent par son nom, indiqua Linka en voyant la situation de plus en plus dangereuse. Mais, je suis pas sûr que toi tu en aies vraiment besoin.

— Très bien, allons-y ! Voyons voir ce que cette Sorcière est capable de faire ! Je t’invoque, Lily ! cria-t-il en la levant au-dessus de sa tête.

Mais…

<< Je refuse ! Pourquoi est-ce que je servirais quelqu’un comme toi, d’abord ? >>

Elle continuait de lui tourner le dos tout en croisant les bras de manière offusquée.

— Quoi ?! Attends ! Je veux bien qu’on soit pas d’accord mais tu vas quand même pas me laisser affronter ces trois démons sans utiliser tes pouvoirs ?

<< Mmpf ! M’en fous ! Je suis la sorcière la plus puissante de toute la création, tu crois que je vais prêter mes pouvoirs à quelqu’un que je n’estime pas encore digne ? Et surtout… TU CROIS QUE JE VAIS PARDONNER À QUELQU’UN QUI CRITIQUÉ MA POITRINE ?! >>

Les épaules de Yumeki tombèrent. Il comprenait mieux pourquoi les rumeurs concernant son caractère difficile. Au final, il n’était question que de poitrine… et il n’avait absolument rien dit à ce propos ! Ou presque…

— Si c’est comme ça, je me passerai de ton aide.

Lui aussi avait un sale caractère et il pouvait le lui prouver. Il rangea la carte puis demanda à Linka :

— Bon, j’utilise quoi du coup ? J’ai des cartes qui valent le coup ?

C’est alors que les démons s’envolèrent dans la ruelle et commencèrent à incanter des sortilèges ; des cercles magiques apparurent devant eux.

— Utilise Sary l’Arpenteuse Onirique, elle est très puissante ! cria Linka depuis sa cachette.

Immédiatement, Yumeki se mit à chercher dans le paquet de carte.

— Sary… Sary… Où es-tu ?

Mais l’ennemi ne lui laissa pas le temps, trois boules de feu partirent dans sa direction. Une explosion de flammes s’ensuivit, des dizaines de cartes flottèrent dans les airs et prirent feu. Yumeki n’avait manifestement pas eu le temps d’esquiver.

Mais, lorsque la fumée se dissipa, sa silhouette se trouvait bel et bien au centre du cercle formé par les brûlures. Il adoptait une pose décontractée, baissant la tête et fermant les yeux ; une main sur son chapeau.

Il n’avait pas de chapeau auparavant. D’ailleurs, ses vêtements étaient différents. Outre le larges couvre-chef aux larges bords avec une plume, il portait un long trench-coat gris, un sweat blanc et d’un baggy noir.

Son corps avait également un peu changé, ses oreilles étaient devenue pointues comme celles des elfes de fantasy, ses cheveux étaient plus long et recouvraient en partie son visage et des tatouages abstraits s’étaient dessinés sur ses mains.

Un des démons poussa un cri et, sans perdre de temps, fonça sur Yumeki en piqué.

Le jeune homme se contenta de mettre les mains dans ses poches et d’observer le démon fondre sur lui.

Mais, juste avant l’impact, il esquiva habilement et contre-attaque en portant un coup de pied dans le torse du démon, le projetant à nouveau loin dans les airs.

Mais, il ne s’arrêta pas là. Yumeki bondit dans les airs pour suivre son ennemi et lui assena une série de coups particulièrement rapides, alternant poings et pieds. Le démon n’eut que le loisir de croiser ses bras pour encaisser, il subit coup sur coup. Sa défense fut insuffisante, il s’écrasa au sol victime d’un violent coup de pied descendant telle une masse sur son crâne.

— C’est tout ce que vous savez faire ? Les démons dans votre genre, je m’en fais une trentaine au petit-déjeuner, dit-il en prenant la pose et sur un ton arrogant.

Linka observait la scène avec grand intérêt, elle était ravie de la tournure des événements. Yumeki se comportait comme un héros de manga ! Ses yeux pétillaient de joie !

Les deux autres démons échangèrent des regards et, en partie forcés par la magie invocatoire, se ruèrent en même temps sur Yumeki. Doubler l’offensive paraissait une bonne stratégie, mais c’était sans compter sur la vitesse incroyable du jeune homme ; il les esquiva les deux, puis asséna un violent coup de poing dans le visage du premier démon et enchaîna avec un saut coup de pied qui encastra le second dans un mur.

En quelques secondes à peine, les trois démons étaient hors combat.

Yumeki se tourna alors vers l’extraterrestre qui le fixait avec une expression difficile à discerner tant sa physionomie était différente d’un être humain.

— Je vois, tu ne t’es pas si mauvais, au final. Fusionner avec ta carte… c’est pas une mauvaise idée. Je vais jouer sérieusement aussi.

À cet instant, il leva une carte qu’il activa à l’aide de paroles aux sons impossibles à retranscrire dans un langage humain. Elle tourna par trois fois sur elle-même alors qu’une lumière rouge enveloppa les trois démons, qui commencèrent à se relever.

— Faites-moi au moins gagner du temps, imbéciles !

Puis, il tira une nouvelle carte qui crépita d’une énergie noire en tournant.

Les trois démons, animés par la première carte, s’envolèrent simultanément. Yumeki les laissa faire sans réagir, il se contenta de garder la main sur son chapeau.

Ses adversaires se mirent à voler en formant un cercle dans les airs, ce dernier se matérialisa magiquement. Puis chacun prit place en un point de celui-ci et commença l’incantation en langue démoniaque. C’était une incantation groupée, un sort manifestement puissant.

Mais le jeune homme n’en avait cure, il aurait pu essayer de les arrêter mais n’en fit rien ; cela aurait manqué de panache, estima-t-il.

« Hell on Agony ! »

Sur ces mots prononcés par trois fois et achevant l’incantation, un météorite embrasé de flammes vertes se dirigea droit vers Yumeki. Malgré sa vitesse, la zone d’impact serait bien trop large, c’était une attaque qu’il ne pouvait esquiver.

Yumeki ne bougea pas et attendit le projectile. Quelques secondes avant l’impact, il leva la main. Ses tatouages se mirent à luire d’une lueur violacée : il bloqua d’une main le météorite. En fait, plus précisément, il le désintégra à mesure qu’il avançait vers lui.

La sphère de flamme verte disparut complètement sous les regards médusés des trois démons.

Yumeki afficha un sourire provocateur puis courut prendre appui sur le mur d’un immeuble voisin et bondit dans les airs dans leur direction. Ils n’eurent pas le temps de réagir, ils étaient épuisés et effarés par ce qui venait de se passer devant leurs yeux.

Ses poings enveloppés d’une énergie violacée similaire à ses tatouages, Yumeki enchaîna les coups et rapidement eut raison des trois ennemis. Cette fois, afin qu’ils ne se relevassent pas, il les démembra et les brûla à l’aide de ses assauts.

Lorsqu’il atterrit au sol, une pluie de sang de démon se déversa dans la rue tandis que Linka s’exclama, impressionnée.

— Ooooh ! Trop classe ! C’était stupide d’attaquer Sary avec de la magie : tous les joueurs savent que son autre nom est Sary la Dévoreuse de sorts, celle qui se nourrit de magie. Bien joué, Yumekiiiii !!

Ce dernier se tourna simplement vers l’extraterrestre sans prêter attention aux paroles de Linka, ses deux bras regorgeaient de la magie qu’il avait absorbée.

— Trop tard pour toi, humain ! Apparaîs, Kuro !

La carte s’arrêta de tourner et des filets de sang en jaillirent, se rassemblant pour former une créature, une fille d’environ un mètre soixante. Elle avait de très longs cheveux noirs, des yeux rouges luisants, des dents acérés tels de couteaux qu’elle dévoilait dans une grimace féroce. Elle ne portait qu’un justaucorps intégral de couleur cramoisie.

Son regard malveillant fut la seule chose qu’elle dirigea vers Yumeki avant de s’accroupir et bondir à la manière d’un félin.

Yumeki esquiva d’un bond en arrière. L’attaque surpuissante creusa un cratère profond d’un bon mètre.

— Trop lente ! dit Yumeki avant de contre-attaquer.

La fille n’esquiva pas, elle ne para pas non plus : elle encaissa simplement l’attaque. Le coup de poing de Yumeki la toucha en plein torse, il s’enfonça dans le corps et fit jaillir une abondante giclée de sang. La victoire paraissait assurée mais un violent coup heurta Yumeki, devenu incapable d’esquiver au moment où il avait attaqué.

Elle l’envoya s’encastrer dans un mur et fit même craqueler le sol autour d’elle, à l’endroit où elle avait pris appui avec son pied durant l’attaque. Du trou béant dans son torse gicla du sang, mais ce dernier convergea à nouveau en elle et, avec un cri féroce, son corps commença à se régénérer.

Yumeki avait été sonné par la violence de l’attaque, il s’extirpa tant bien que mal des débris et refit face à Kuro, en se tenant la tête.

— Hahaha ! Qu’est-ce que tu dis de ça ? L’une des cartes les plus puissantes : le Sang de la Folie ! riait à distance l’alien.

— Fais attention, Yumeki ! J’en ai entendu parler : c’est une nouvelle carte de l’extension ! Une héroïne de la destruction qui ne fait pas la différence entre alliés et ennemis ! cria Yumeki. Je ne connais pas ses caracs !

Ces informations ne changeaient somme toute pas la situation de Yumeki : c’était un ennemi surpuissant qui se dressait face à lui, rien de plus et rien de moins. Sa force était incontestable, Yumeki ignorait s’il serait capable d’encaisser un autre coup aussi brutal.

Kuro bondit à nouveau sur lui. Elle n’était pas aussi rapide que Yumeki, ses attaques ne touchèrent que le vide et les murs qu’ils détruisirent. Néanmoins, en raison de l’onde de choc qui résultait de ses attaques, le jeune homme était obligé d’effectuer des esquives larges pour s’éloigner d’avantage de l’épicentre de l’offensive. La simple onde de choc était dangereuse tant sa force était absurde.

Il porta quelques contre-attaques rapides, prenant garde à ne pas se laisser contrer comme la première fois. Ses coups étaient insuffisants, Kuro se régénérait trop vite et elle était déterminée.

Soudain, elle s’arrêta et fit transpirer par les pores de sa peau des gouttes de sang qu’elle projeta tels des dards dans toutes les directions.

Les yeux de Yumeki s’écarquillèrent. Il essaya d’esquiver mais, malgré sa vitesse, plusieurs projectiles le touchèrent et l’entaillèrent ; il y en avait eu bien trop.

Cette assaut n’avait été qu’une diversion : Kuro s’était lancée à pleine vitesse sur lui, poing en avant. Alors qu’il leva le regard il vit au ralenti cette petite monstresse prête à lui exploser le crâne. Il ne pouvait plus esquiver.

Aussi, il croisa les bras pour bloquer. Il savait que la force démentielle de Kuro allait lui briser les bras, mais c’était mieux qu’elle lui brise la cage thoracique. Il serra les dents et s’apprêtait à ressentir une atroce douleur…

Lorsqu’un cercle magique aux multiples couleurs apparut devant lui ; les inscriptions magiques lui parurent familières.

— Qu’est-ce que tu fais là ? Je vais te rencontrer dans chaque chasse au démon ?

La barrière arrêta totalement l’attaque. Yumeki reconnut cette voix de Koharu qui flottait dans les airs.

Cette fois, elle portait une sorte de bikini en cuir avec un fermoir en forme de tête de démon sur sa modeste poitrine. Par dessus, elle avait un long trench-coat en cuir noir avec également quelques décorations du même goût. Deux lourdes bottes ferrées lui montaient jusqu’aux genoux. Enfin, dans son dos s’agitaient des ailes de papillon multicolores composées de particules de lumière.

— C’est bon, je m’occupe d’elle ! Charge-toi de l’invocateur ! ordonna-t-elle.

Elle chargea Kuro, qui ne se souciait guère de qui était son ennemi, et toutes les deux entrèrent en comabt rapproché. Leurs poings s’entrechoquèrent et produisirent une onde de choc telle que le jeune homme fut repoussé en arrière de quelques centimètres.

Après avoir dégluti, il acquiesça et fonça droit sur l’extraterrestre. Ce dernier ne s’attendait pas vraiment à être pris pour cible, il avait été bien trop confiant en la puissance de Kuro. Lorsque Yumeki lui porta un coup de pied dans le torse, il para maladroitement et fut projeté de quelques mètres en arrière ; le bruit émit par son bras indiquait qu’il avait été brisé.

Derrière Yumeki, le combat faisait rage, il entendait les cris féminins et les destructions matérielles se succéder.

Il se laissa déconcentrer un instant et observa le combat derrière lui suffisamment pour se rendre compte de sa brutalité. Dire qu’il avait pensé tenir tête à Kuro, il déglutit à nouveau tout en pâlissant. Des gouttes de sueur apparurent sur son visage.

Cependant, l’extraterrestre se releva, blessé, et dressa devant lui une nouvelle carte ; un de ses bras pendait de côté :

— Apparaît, la plus puissante des sorcières !

Mais, à l’instar de Yumeki :

<< Tu rêves, sale cloporte décérébré ! Tu crois que je vais te prêter ma force ? Pfff ! >>

La même voix, le même genre de réponse. C’était rassurant, l’ennemi n’aurait pas non plus les pouvoirs de cette dernière.

Ne laissant pas le temps à l’alien d’aviser d’une nouvelle stratégie, Yumeki bondit dans les airs et abattit son talon sur sa tête. La violence du coup fut telle que le corps de l’alien s’écrasa au sol et eut même un rebond sur place avant de retomber. Il n’était pas sûr d’avoir tué l’alien, mais il était certainement K.O.

Alors qu’il s’attendait à voir Kuro disparaître en même temps que la conscience de l’alien, il se retourna lorsqu’il entendit un cri de détresse de la part de Koharu : elle venait de s’écraser contre un mur et cracha du sang.

Elle se reprit rapidement et tendit ses mains devant elle :

— Mon dernier atout ! Glamourous Arashi !!

Une tornade multicolore se forma et fonça droit sur Kuro. À l’intérieur de celle-ci, divers éléments étaient présent de manière absurde. Ainsi, une victime de cette attaque était à la fois électrocutée, brûlée, gelée, lacérée et frappée.

Kuro subit l’attaque mortelle et ressortit avec un bras et une jambe en moins, des entailles sur tout son corps, ses vêtements déchirés mais toujours en vie et décidée à poursuivre le combat. Elle se projeta de sa seule jambe valide et porta un coup de poing à Koharu.

Cette dernière érigea une barrière magique de protection. À bout de force après son attaque ultime, elle était fragile et se brisa. Le poing atterrit en pleine figure de Koharu qui fut à nouveau projetée en arrière, détruisant un réverbère et un nouveau mur.

— Yumeki !! cria Linka. La carte continue de puiser l’énergie de son invocateur, elle ne disparaîtra pas tant qu’il n’est pas mort !

Même s’il était un extraterrestre, Yumeki n’avait pas envie d’achever une créature devenue inoffensive. Il avait tué des démons et d’autres monstres auparavant, mais c’était dans la feu de l’action.

Alors qu’il hésitait, Kuro attrapa le bras de Koharu et le tirer de toutes forces en vue de l’arracher. Même dans son état, elle demeurait une adversaire acharnée. Elle alla même jusqu’à planter ses dents dans l’épaule de Koharu.

Hurlant de douleur, cette dernière résistait. Kuro était déjà en train de se régénérer.

Yumeki avait des sueurs froides, il sentait la mort proche : celle de Koharu, une fille qui n’avait eu d’autre tort que venir le sauver.

— Aaaaaaaaaaahhhh ! Et merdeeeee !

Comme souvent, Yumeki réagit avant de penser. Dans une telle situation, cette impulsivité était une aubaine. Son poing vint éclater la tête de l’alien au sol et mit instantanément fin à l’invocation. Kuro se décomposa en particules magique et retourna dans sa carte.

Yumeki tomba à genoux, fatigué tant physiquement que mentalement. La carte de Sary quitta son corps et retourna dans sa main droite.

—  Koharu ! Tu vas bien ?

Cette dernière se releva en se tenant l’épaule blessée et sanglante.

— Merci, Yu… meki ! On… on se reverra ! dit-elle d’une voix plus fatiguée qu’endolorie.

Sans laisser le temps à Linka qui s’était rapprochée de poser des questions, elle s’envola et quitta la zone de combat.

— Je sais que tu es mal en point, Yumeki, mais il reste une dernière chose à faire…

Il lui renvoya un regard incompréhensif, remplis d’interrogations. Linka attrapa une carte au sol et la lui tendit.

— Cette carte rétablit le terrain. Il faut réparer tout ça avant l’arrivée des gens normaux.

— Tu as raison… Je suppose qu’elle fonctionne comme les autres?

Elle acquiesça. Yumeki rassembla ses forces et activa la carte en le levant au-dessus de sa tête. Immédiatement, des filaments de lumière jaillirent dans toutes les directions, s’enroulèrent autour des débris et les recollèrent. En quelques secondes, il ne restait plus aucune trace du combat.

Yumeki tomba au sol, à bout de souffle. Linka s’assit derrière lui, dos à dos.

— Tu t’es très bien battu. Je sais que tu as l’impression d’avoir fait quelque chose de mal mais je pense, au contraire, que tu as fait ce qu’il fallait. Tu as sauvé Koharu, une alliée du bien. Puis… il était condamné. La carte aurait puisé son énergie jusqu’à le tuer, il a fait un pari risqué.

Elle lui tendit le paquet de cartes qu’elle venait de ramasser au sol.

— Je sais que tu dois ressentir une forte aversion envers Kuro mais, à présent, elle est à toi. Tu décideras de ce que tu veux faire d’elle. Et tiens, voici le fragment de Lily !

Yumeki baissa les yeux sur les cartes : il vit Kuro immobile, à genoux, se tenant la tête. Autour d’elle, il n’y avait qu’un fond noir avec des yeux rouges luisants.

— Tu as probablement raison, Linka. Tu as souvent raison…

— N’est-ce pas ? Haha !

Il se saisit des deux cartes de Lily, une dans chaque main et les rapprocha. À ce moment, un flash de lumière se produisit et elles fusionnèrent. Au dos de celle-ci, une nouvelle lettre venait d’apparaître : V.

Yumeki soupira et laissa tomber sa main au sol. Derrière lui, Linka lui fit grâce d’une accolade délicate. Ils restèrent en silence dans cette ruelle avec pour fond sonore l’activité débordante du quartier.

1偽雄 にせゆう