Tome 2 – Chapitre 3

Faute d’autres solutions viables, le duo entra dans un hôtel plutôt banal à Akihabara. S’ils ne pouvaient prendre le risque de ramener les ennemis jusqu’à leurs domiciles — puisqu’ils étaient attirés par la carte magique—, il ne leur restait plus que ce choix-là.

Il allait sans dire qu’il embarrassait bien plus Yumeki que Linka qui avait l’air de partir en excursion avec son petit sac en bandoulière et son air enjoué.

— Deux chambres simples, s’il vous plaît, demanda Yumeki à la réceptionniste.

Son ton de voix était un mélange d’embarras, d’agacement et de fatigue ; il aurait préféré rentrer chez lui qu’être embarqué dans cette sombre histoire.

— Malheureusement, chers clients, il ne nous reste plus qu’une chambre double. Est-ce que vous êtes tout de même intéressés ?

— OK〜 ! répondit Linka sans réfléchir.

Yumeki lui jeta un regard terrifié et étonné avant de l’attraper par le bras et l’entraîner un peu plus loin :

— Attends, t’es… t’es sérieuse, bordel ?! C’est une chambre avec un seul… lit !

Linka leva le regard, puis le fixa droit dans le yeux avec une expression sérieuse :

— Pas de problème. J’y ai pensé : vu que tu vas partir au travail demain, je vais te laisser dormir et je vais jouer sur ma console portable entre temps. Quand tu seras réveillé, je retournerai à l’appartement. Comme ça personne ne agresseras durant ton sommeil. Héhé !

Elle était fière de son idée et alla même jusqu’à lui faire un clin d’œil, mais Yumeki n’était pas de son avis : il prit son visage dans sa main et marmonna d’une voix désolée :

— Si tu continues à faire confiance aux hommes comme ça, un jour, il t’arrivera un problème…

Linka lui tapota l’épaule et leva son pouce :

— C’est toi, donc ça va. Tu vas pas me sauter dessus. Non ?

— Bi-Bien sûr que non ! Raconte pas n’importe quoi ! dit-il en élevant un peu la voix, ce qui attira le regard de la réceptionniste.

— Donc voilà, tout est réglé ! Pas besoin d’en faire un drame. Allons-y ! Yeahh !

Malgré les propos de Linka, c’est embarrassé et rougeaud que Yumeki se dirigea vers l’ascenseur. Lorsqu’il émit sa sonnerie caractéristique, un couple plus âgé sortit de ce dernier en se tenant la main. Tous deux croisèrent le regard de Yumeki et Linka, il crut comprendre le sous-entendu silencieux qui traversa leurs pensées.

— Cet enfer ne va jamais se finir, pensa Yumeki en détournant le regard.

— J’ai trop hâte d’essayer mes nouvelles cartes et de t’apprendre à jouer, dit Linka une fois seuls dans l’ascenseur.

Manifestement, elle n’avait pas prêté attention aux regards du couple.

Yumeki soupira alors que ses épaules s’écroulèrent.

— Dès fois, je me demande si elle est innocente ou simplement distraite ? Mais bon, on va dire que ça contribue à son style…

Peu après, la porte se referma derrière eux : la chambre était petite, il n’y avait qu’un lit et une télévision suspendue au mur, le genre d’endroit sans intimité. Yumeki déglutit : il allait passer la nuit ici, avec Linka ?

Il avait déjà dormi au QG à Akihabara, mais dans une chambre différente ; c’était pas du tout la même chose !

L’insouciance et l’innocence de Linka qui continuait d’être joyeuse même à la vue de cette cage cruelle était presque une invitation au crime. Elle paraissait une proie vulnérable et appétissante. Heureusement, Yumeki n’était pas ce genre d’homme, ce qui ne l’empêchait pas de paniquer et d’entendre les battements accélérés et puissants de son cœur dans ses oreilles.

En attendant que Linka prépare les cartes pour l’initiation de Yumeki, ce dernier s’excusa et s’en alla s’aspergea le visage d’eau pour refroidir ses pensées, lorsque…

<< Si tu tentes quoi que ce soit avec elle… >>

C’était Lily qui se trouvait dans la poche de la chemise du jeune homme. Il l’en sortit et cette dernière quitta le « cadre » de ma carte pour se tenir debout dessus. Son expression était menaçante :

— Tu as quelque chose à dire ?

<< J’ai dit ce que j’avais à dire. >>

— Tu es consciente que je ne suis pas ce genre de personne ?

<< Je me méfie des hommes qui disent ne pas être des fauves. En général, ce sont les pires. >>

— Tsss ! Je te dis ne pas penser à ce genre de choses.

<< Dans ce cas, comment tu peux savoir de quoi je parle si tu n’y penses pas, idiot ! >>

Elle marquait un point, Yumeki grimaça vaincu par sa rhétorique.

<< Bref ! Si tu t’approches d’elle, je te tue ! >>

— Ouais, ouais…

Lily retourna dans sa carte laissant Yumeki encore plus embarrassé qu’auparavant. Il n’était finalement pas seul à seul avec Linka, il allait passer la nuit avec deux femmes ! Il soupira longuement avant de revenir.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Je t’ai entendu parler à Lily.

— Non, rien du tout…

Mais la voix de cette dernière s’éleva à nouveau sans crier gare :

<< Éloigne-toi de lui ! Cet homme est un prédateur sexuel ! Si tu le touches, tu vas te retrouver dans le pétrin avant même de l’avoir réalisé ! >>

La carte tomba au sol sous le regard interdit de Yumeki.

— Ah bon ? demanda innocemment Linka en la ramassant. Pourquoi tu dis ça ? Yumeki est vachement sympa…

<< C’est ce qu’il veut te faire croire pour faire tomber ta vigilance de jeune femme ! Quoi que je me demande si elle peut tomber plus bas…, marmonna Lily avant d’élever à nouveau la voix. Ensuite, il va t’attaquer, te faire perdre ton honneur et s’en aller comme un vil forban ! >>

La bouche de Linka forma un cercle alors qu’elle parut afficher plus d’admiration que de stupeur :

— Oh ? Tu parles si vite ! Bah, je suis sûre que Yumeki est safe, t’inquiète ! Puis, on s’est déjà embrassé, il n’a jamais essayé de faire pire.

— QUOI ?! s’écrièrent aussi bien Yumeki que Lily.

Cette dernière se mit à ruer le jeune homme de coups, tandis que Linka penchait la tête de côté, ne comprenant pas ce qui avait causé la colère de la sorcière ; elle venait de prouver au contraire que Yumeki était respectable.

Tout en se protégeant des assauts de la sorcière, Yumeki pensa sur un ton désespéré :

— Je sens que la nuit va être très longue…

***

Tard dans la nuit, après leur énième partie qui s’étaient toutes soldées par la victoire de Linka, Yumeki décida d’essayer de dormir. La fatigue du combat était toujours présente dans ses muscles. Il se laissa tomber sur le dos, sa tête sur les oreillers pendant que Linka finit de ranger les cartes.

— C’est bon, tu peux dormir. Je veille sur toi. Je vais jouer sur ma console portable en attendant.

— Tu crois que j’ai envie de t’obliger à me regarder dormir ? Tu ferais mieux de rentrer, il n’y a que moi qui risque d’être ciblé puisque j’ai la carte.

Linka, mécontente, gonfla ses joues :

— Pourquoi tu ne veux pas que je reste ? Je vais pas te manger…

Yumeki grimaça, une goutte de sueur perla de sa joue alors qu’il pensa :

— C’est plutôt l’inverse qui serait normalement à craindre…

Mais, rapidement, il répondit :

— Tu crois vraiment que je veux être protégé par une femme ?

Elle plissa les yeux tandis que ses lèvres formèrent un léger arc de cercle descendant :

— Je te voyais pas si machiste. Pourquoi une femme aurait pas le droit de te protéger ?

— Ah, euh… mais…

Il ne savait pas trop que lui répondre, la société lui avait toujours appris que c’était le rôle de l’homme de protéger la femme, il n’avait jamais profondément réfléchi à la question.

— Comment te faire changer d’avis, espèce d’otaku obstinée ?

Linka soupira et leva les épaules :

— Je vois. Tu te sens plus à l’aise si je joue le rôle de la princesse en détresse, c’est ça ?

Ce n’était pas ce qu’il avait dit, même si ses paroles l’avaient sous-entendu. Elle marqua une courte pause, changea soudain d’attitude et dit d’une voix encore plus douce que son habituelle :

— J’ai peur de rentrer seule à cette heure de la nuit… Il y a plein de risques pour une jeune femme. Euh… Yumeki-san… Je peux rester avec toi ? Dis ?

S’il n’avait pas été couché, Yumeki serait tombé à la renverse. C’était quoi cette comédie ?!

— C’est bon, j’ai compris mais arrête ça !

C’était trop dangereux de poursuivre, il préférait traiter avec l’otaku qu’elle était habituellement.

— Tu peux rester, c’est bon. Je vais dormir !

— Héhéhé ! J’étais sûre de gagner !

Yumeki se tourna pour lui faire dos et grommela. Il avait de nouveau perdu.

Avant de s’en rendre compte, il s’assoupit et se réveilla en pleine nuit. Même si Linka avait dit qu’elle veillerait, elle s’était endormie par terre, la tête sur le lit, sa console portable à ses pieds.

Elle s’était changée pour se mettre à l’aise, il était trop large pour elle et pendait sur l’épaule ; son apparence était relâchée et vulnérable. Son souffle était tout ce qui entrecoupait ce lourd silence.

Mais bientôt, Yumeki se sentit très mal à l’aise, le sang lui monta au visage et il entendit son cœur battre à tout rompre.

— Tu devais veiller ! s’écria-t-il dans sa tête. Et c’est quoi cette tenue ?!

Un véritable mouvement de panique se créa en lui alors que ses yeux restaient rivés sur la jeune femme endormie, éclairée par une petite lumière faiblarde qu’elle avait allumée intentionnellement pour ne pas réveiller Yumeki, mais aussi par l’éclairage public qui remontait de la rue.

Cette ambiance intimiste n’était pas pour aider le jeune homme qui était partagé entre son envie de s’enfuir et celle de plonger sa tête dans son coussin, faisant comme s’il n’avait rien vu.

— Elle est juste mon amie ! Elle est juste mon amie ! Elle est juste mon amie !!

Il se répéta ces quelques paroles tel un mantra pour se donner du courage et bientôt choisit l’option numéro deux : il plongea sa tête dans son coussin et évita de penser à la tentation et ce genre de concepts.

Cependant…

— Euh… elle va attraper froid et tomber malade. Puisque je suis son ami, je ne vais pas la laisser comme ça, si ?

C’était un raisonnement on ne peut plus logique mais l’idée de devoir la soulever du sol pour la poser sur le lit, à côté de lui, le terrorisa.

Il lui fallut quelques minutes pour se décider et c’est finalement un courant d’air frais qui l’incita à l’action. Elle était légère et fine, elle donnait l’impression de se briser entre ses doigts. Il la posa sur le lit, remonta les couvertures et retourna à sa place en lui tournant le dos à nouveau :

— Elle est juste mon amie ! Elle est juste mon amie ! Elle est juste mon amie !!

Son mantra dura jusqu’à l’aube, il ne trouva plus vraiment le sommeil.

En quittant l’hôtel, le réceptionniste qui récupéra les clefs leur tendit une lettre :

— Une jeune femme l’a déposée pour vous.

Son regard concupiscent était équivoque : il pensait que Yumeki était un coureur de jupons et que son autre conquête lui avait laissé un message. Mais dans ce cas, pourquoi la lui avoir donnée devant Linka ?

Laissant de côté les intentions de l’homme qui lui parurent douteuses et malsaines, le duo s’en alla dans un des rares cafés ouverts le matin tôt dans le quartier ; la réelle animation d’Akihabara débutait vers dix heures.

— Elle est adressée « Au Seigneur des Fiefs Aethyriques ». Oh ! Ça me motive grave ! dit Linka incapable de cacher son enthousiasme.

Yumeki avait l’impression d’être encore dans un cauchemar et invoqua la force du café pour l’en sortir. Être si tôt avec une femme lui donnait l’impression d’avoir passer la nuit avec elle…

— Mais attends, c’est exactement ce qui s’est produit ! Aaaahhhh !!

Linka, à l’opposée, n’avait même pas paniqué en se réveillant à ses côtés, elle s’était juste excusée d’être tombée et l’avait remercié de l’avoir mis au lit.

— Kof ! Kof ! Ça veut dire quoi ?

Il essaya de ne plus y penser, il avait trop honte.

— Je suppose : « à celui qui possède la carte de la Sorcière ».

— Donc moi ?

— Faut croire. En tout cas, c’est quelqu’un qui ignore ton nom mais qui a repéré la carte. Je pense savoir ce qu’elle va demander.

Yumeki inspecta l’enveloppe à son tour, elle était faite d’un papier épais, était fermée par un petit ruban et dégageait un agréable parfum. Pas étonnant que le réceptionniste s’était imaginé des choses.

Il grimaça puis l’ouvrit sans tarder. La calligraphie était de qualité, la lettre avait été écrite au pinceau et non au stylo bille. Un premier examen dévoila une quantité impressionnante de vieux kanjis, pour certains si complexes et rares que Yumeki n’en connaissait pas la signification.

En plus, les formules en elles-mêmes étaient complexes, les formules de politesses étaient très pointilleuses. Tout cela rendait la lecture difficile, voire pénible.

Globalement, il en ressortait que la première partie de la missive était des excuses et une présentation, puis elle lui déclarait un duel : le lendemain soir à 20h au Card Collyseum.

Il tendit la lettre à Linka qui eut le même genre d’expression que lui :

— La personne qui a écrit cette lettre est dangereuse : on ne peut pas utiliser autant de vieux kanjis sans avoir un chuuni incroyablement élevé. Il se peut que son score dépasse les neuf mille.

— Neuf mille quoi ? Neuf mille yens ?

— Non, laisse tomber. En tout cas, elle aurait pu se contenter de nous attaquer durant notre sommeil, j’en déduis qu’il s’agit d’une personne qui respecte un code de l’honneur. Tout ça est tellement excitant !

Linka serra ses poings devant elle et sautilla sur sa chaise. Yumeki, à l’opposé, fixa la lettre et soupira de découragement.

— On va faire quoi ? Y aller ? demanda la jeune femme.

— Je sais pas trop ce qui nous attend mais je préfère un ennemi face à moi qu’un qui surgirait dans mon dos.

— Oh ? On dirait un raisonnement de samouraï. Je ne te savais pas si honorable.

Yumeki, fatigué, donne un petit coup sur le tête de Linka.

— Je suis un homme, tu sais ?

Elle se contenta de tirer la langue, comme si l’explication de Yumeki lui avait suffit. Ils se quittèrent peu après et Yumeki monta dans un train de direction de Shinjuku où se trouvait son travail. Faute de choix, il promit de revenir à peine eut-il quitté son poste.

Tout au long du trajet, il n’eut de cesse de soupirer.

***

La journée de travail se déroula sans grandes surprises, fatigante comme toutes les autres.

Comme il s’y était attendu, Yumeki avait subi quelques plaisanteries de la part de ses collègues masculins. Il s’était senti observé tout au long de la journée, mais peut-être n’avait-ce été que son imagination.

Linka l’attendait à la gare d’Akihabara, elle jouait sur sa console portable tandis qu’un groupe de jeunes l’observaient, sûrement captivés par sa beauté. Yumeki l’avait contactée à peine entré dans le train, il n’était pas sûr qu’elle serait là à temps, prévenue au dernier moment, mais apparemment elle avait même attendu.

— Ah tiens ! Déjà là ? Salut ! Tu vas bien ?

Elle retira ses écouteurs et mit la console en veille en appuyant sur le bouton prévu à cet effet.

— Ça va… Tu jouais à quoi pour être si absorbée ?

— Striking Nude Girl, un mélange de jeu de shoot et de RPG.

— Nude ? C’est pas le mot anglais pour dire…

— Nue ! Ouais, c’est ça ! Donc tu connais quand même quelques paroles d’anglais…

Immédiatement, il se sentit embarrassé il avait l’impression que toutes ces oreilles indiscrètes étaient braquées sur eux. Déjà qu’en temps normal, il attirait les regards meurtriers en fréquentant une si belle femme.

— En fait, dans ce jeu, lorsque tu tires sur les adversaires, elles perdent des vêtements, commença à expliquer Linka sans avoir cure de son environnement. Quand elles sont en sous-vêtements, elles ont généralement trop honte et arrêtent de se battre. J’oubliais, les filles viennent toutes d’écoles militaires qui s’affrontent avec des balles spéciales et…

— On en reparlera une autre fois ! Héhéhé !

Avec un rire nerveux et une expression crispée, il saisit Linka par le bras et l’entraîna hors de la gare où trop de personnes étaient massées à cette heure. Elle se laissa faire et le suivit en silence.

— On se fait un restaurant ? proposa soudain Yumeki, connaissant le plaisir de manger de la fille. Pourquoi pas celui-là ?

— Toujours partante. Sinon, pour revenir à SNG, le jeu dont je te parlais avant…

Yumeki ne savait si accélérer pour qu’elle ait une autre occupation que de parler de ce jeu qui lui paraissait franchement obscène ou alors ralentir de peur que les autres clients du restaurant les entendissent. Impossible d’arrêter cette encyclopédie otaku sur pattes une fois lancée…

Tout au long du repas, elle ne fit que parler du jeu qui lui plaisait énormément, même s’il paraissait plutôt indiqué à un public masculin. Heureusement, c’était un local bon marché, servant principalement du riz au curry, il avait beau y avoir du monde, c’était principalement des salarymen épuisés qui écoutaient à peine.

Assis à leur table, la question du duel qui allait avoir lieu dans quelques heures finit par être abordée. Linka se mit à le noyer dans moult explications concernant le jeu de carte, puisqu’elle était sûre que le duel ne serait pas physique, mais bien une partie de Replica of Battle Heroes. C’était beaucoup trop techniques pour Yumeki qui rapidement décrocha :

— Je ne suis pas aussi bon que toi, tu sais ? Je pense qu’il vaut mieux que je m’en tienne à une seule stratégie que j’apprendrais par cœur.

— Hein ?! Mais tu perdras la spontanéité du jeu et l’amusement. Ce serait comme si je jouais à ta place, non ?

D’ailleurs, Yumeki se demanda à cet instant pourquoi ils étaient parti du principe que ce serait lui l’adversaire ? Lorsqu’il en fit par à Linka :

— La lettre t’était adressée.

— Non, elle était destinée au porteur de la carte. Si je te la donne, tu deviens l’adversaire, non ?

— Ah non ! C’est toi le héros, moi je ne suis que ton assistante !

— Encore cette histoire ?

— Oui, c’est important ! Tu dois développer tes capacités !

Yumeki s’assura que personne n’eut entendu leur conversation qui parlait de pouvoirs magiques, mais se rappela bien vite qu’à Akihabara, personne ne les aurait cru de toute manière.

— Ouais, enfin, contre un adversaire expert qui joue depuis longtemps j’ai aucune chance, tu sais ?

Avec un rare regard sérieux, elle le fixa droit dans les yeux et prit sa main entre les siennes.

— Tu peux le faire ! Rien n’est impossible pour un Élu ! Repose-toi simplement sur ton instinct.

Yumeki grimaça, ne sachant si être embarrassé, flatté, ou simplement déposé la carte et rentrer chez lui comme il en avait horriblement envie.

Finalement, face à l’insistance de cette paire d’yeux, il soupira avec résignation :

— Ouais, c’est bon j’ai compris… Je vais essayer de gagner par moi-même.

Il n’avait pas subi tout cela jusqu’à présent pour s’enfuir aussi lâchement. Mais il restait persuadée qu’elle serait une adversaire bien meilleure que lui.

— Tu verras ça se passera bien, tu peux y arriver !

Il ne partageait aucunement cette confiance, mais décida d’apprendre par cœur la stratégie qu’elle allait lui enseigner. Il ne restait que quelques heures à peine.

***

Malgré la présence de nombreux individus dans les rues d’Akihabara à cette heure, une seule ressortit du lot à cet instant : une miko, une prêtresse shintoïste, avec un haori (manteau) par-dessus son kimono.

L’instinct de Yumeki lui indiquait qu’il s’agissait de son adversaire, elle collait au style de calligraphie de la lettre.

— J’attire vraiment les gens bizarres… Pourquoi c’était pas juste… une fille ? pensa-t-il exaspéré par son étoile farceuse.

À l’opposé, Linka avait les yeux pétillants et sa bouche formait un cercle parfait tant elle était sous le charme. Il fallait dire que la femme ne laissait pas indifférent, elle était belle.

D’un pas lent, calme et majestueux, elle finit par arriver devant Yumeki et Linka.

— Bonsoir ! C’est toi le possesseur de la carte de la Sorcière ?

Stupéfait par ce langage plutôt normal, Yumeki cligna des yeux. Elle ne parlait pas du tout comme dans sa lettre. D’autant plus qu’elle avait un accent du Kansai qui s’entendait parfaitement.

— Euh… oui, c’est bien moi…

La miko mesurait un mètre soixante-dix environ et avait de longs cheveux noirs attachés en queue de cheval. Les extrémités de ses cheveux étaient teints d’une couleur orange. Elle avait une frange qui lui couvrait le front.

Le ruban bleu qu’elle utilisait pour les attacher sa chevelure était si long qu’il retombait des deux côtés de sa tête sur sa poitrine. Cette dernière ne put qu’arrêter le regard de Yumeki, elle était volumineuse ! Sans être gigantesque, elle était bien au-dessus de la moyenne. Il eut du mal à détacher son regard pour fixer les yeux brun-rouille de la femme. Sous l’éclairage nocturne, ses iris paraissaient oranges, ce qui laissait la question de savoir s’ils étaient naturels ou non.

— Whaaa !! Elle est si belle !

Linka ne put s’empêcher de le dire à haute voix. Yumeki n’en pensait pas moins. Elle ne dégageait pas le même genre de beauté que Linka qui était « mignonne », elle était authentiquement « belle » ; mature, calme, digne et élégante.

— Ça va pas de dire un truc pareil à quelqu’un que tu rencontres à peine ?

Faisant fi de l’inconnue, Yumeki réprimanda son amie.

— Bah, c’est normal entre filles, non ? J’ai rien dit de mal en plus…

Yumeki prit son visage dans sa main, exaspéré, tandis que l’inconnue dit calmement :

— Qui êtes-vous ? Une autre concurrente ?

Linka leva joyeusement la main et se présenta :

— Moi, c’est Linka ! Je suis la conseillère de Yumeki ! Il sera ton seul adversaire, rassure-toi.

— Excuse-la, elle est un peu étrange…, dit Yumeki en se grattant l’arrière de la tête. D’ailleurs, on s’affronte bien avec les cartes, non ?

Elle lui témoigna une expression surprise, comme si la réponse coulait de source, puis…

— Qu’importe ! Un ou deux adversaires, même un bon millier, je les écraserai tous, de toute manière.

Yumeki se tut face à cette réponse des plus confiante. À quel point était-elle forte au juste ?

— Mon nom est Ôshima Sakumi, mais vous pouvez m’appeler Sakumi ou Moe no Miko. Ma passion sont les jeux de cartes et le moe. Je suis actuellement étudiante à l’université municipale d’Ōsaka. Enchantée de faire votre connaître.

Elle s’inclina pour accompagner sa présentation, même si à ce stade elle perturba Yumeki plus qu’autre chose. Après l’avoir entendue prétendre sa toute-puissance, sa présentation lui parut presque banale… même si elle ne l’était nullement, jamais personne ne l’aurait faite devant sa classe au collège ou lycée.

— Moe no Miko ? demanda Yumeki sans réfléchir.

— C’est mon surnom dans le milieu des joueurs de cartes. Le tien, c’est quoi ?

— J’en ai…

— L’Élu ! l’interrompit Linka alors que Yumeki allait répondre qu’il n’en avait pas.

— Je t’ai déjà dit d’arrêter avec cette histoire ! En plus, tu es la seule à m’embêter avec ce surnom, je ne suis pas connu dans le milieu !

— Pas encore…

Sakumi sourit à cet instant, elle cacha bien vite son expression derrière un éventail.

— On s’y met ? Je ne suis pas venue pour discuter. J’ai réservé une table.

— Oh ? Une pro ! J’aime ça ! On va bien s’amuser, Yumeki !

Mais Linka était la seule enthousiaste, Yumeki ne savait que penser de Sakumi et stressait quant à ses chances importantes de défaite. Linka prit la tête.

— C’est ta copine ? demanda Sakumi avec indiscrétion.

— Absolument pas… juste… euh… Une amie survolté, on va dire.

— Je vois.

Non, elle ne pouvait pas comprendre, elle était certainement à mille lieues de la raison qui les liait tous les deux, pensa Yumeki avant de la suivre.

— En tout cas, vous vous entendez très bien.

Elle paraissait étrangement insister sur le sujet, Yumeki la trouvait suspicieuse mais répondit :

— Donc si on s’entend bien, cela signifie qu’on sort avec quelqu’un ?

— Mmmm, je suppose.

— Comment ça, tu supposes ? Tu es sortie avec tous les garçons avec qui tu t’entendais bien, toi ?

Sakumi se perdit un instant dans ses pensées, elle ne répondit pas de suite :

— Ce ne sont pas des choses à demander à une fille, tu sais ? Tu ne seras jamais très populaire si tu te comportes comme ça.

— C’est toi qui m’a lancé sur le sujet, je te signale !

Elle cacha son rire derrière son éventail tandis que Yumeki était de plus en plus perdu quant à son image de Sakumi. Qui était-elle au juste ? Que voulait-elle ?

Encore plus dépité, il la suivit sans rien ajouter de plus et, bientôt, ils arrivèrent à la table de jeu qu’elle avait réservé.

Une fois assis, Sakumi tira d’une poche intérieure de son haori un classeur avec ses cartes ; Linka lui en avait offert un de similaire en début de soirée, durant l’entraînement. Celui de Sakumi était décoré par des illustrations de filles mignonnes et des dentelles sur les bords.

— Oh ! Trop classe ! On sent que c’est une pro !

Sakumi cacha une nouvelle fois son expression derrière son éventail, puis commença à sortir les cartes dont elle aurait besoin.

Pendant ce temps, Linka se plaça derrière Yumeki et lui posa les mains sur les épaules pour lui les masser.

— Allez bonne chance ! Utilise les techniques que je t’ai apprises !

— Tu te prends pour mon coach sportif ou quoi ?

Linka se contenta de tirer la langue en guise de réponse, il comprit qu’elle imitait sûrement un personnage de manga, cette fois encore.

Une fois les deux camps prêts, Sakumi s’inclina pour saluer son adversaire. Yumeki fit de même et ne put s’empêcher d’avoir une vue imprenable sur le décolleté devant ses yeux. Sous l’effet de la gravité terrestre, ils avaient l’air encore plus volumineux et lourds.

— Que les règles des batailles de l’Apocalypse nous lient, que les deux factions s’affrontent pour une Terre meurtrie et que les Stratèges de la Destinée mobilisent l’avenir de l’Humanité !

Yumeki était encore troublé par sa véloce vision, il sourit bêtement sans faire attention à cette introduction dont Linka ne lui avait pas parlé. Cette dernière, d’ailleurs lui chuchota à l’oreille :

— Chu… Ni… Byô…

Même lui savait de quoi il s’agissait, mais il ne comprenait pas trop pour quelle raison elle le lui disait à l’oreille. Insinuait-elle que Sakumi en était une ?

Son costume, son surnom et son attitude pouvait effectivement le laisser suggérer.

En quelques heures seulement, Yumeki avait essayé contre Linka différentes stratégies et différents schémas de jeu. Celui avec lequel il était le plus à l’aise était l’attaque rapide qui consistait à déployer une offensive agressive et brusque.

Dans Replica of Heroes, la phase de déploiement des forces était basée sur une main choisie par le joueur qu’on appelait ses « Forces Actives ». Une autre pile de cartes, qui étaient sa « Réserve », était certes choisies mais ensuite battues et mélangée. Une deuxième pile de cartes, dites « Événements », était un ensemble de cartes spéciales évenementielles.

Dans cette dernière, les règles stipulaient qu’il était possible d’ajouter un certain nombre de cartes « Apocalypse » en fonction du format de jeu choisis par les concurrents.

— Format standard ? demanda Yumeki avec sérieux.

— Oui, ça me va, répondit Sakumi avec un sourire confiant.

Conformément à l’enseignement de Linka, Yumeki fit l’impasse sur les cartes d’annulations et de défense, privilégiant la force d’attaque brute et dévastatrice, semblable à un tsunami emportant tout sur son passage. Il n’y avait pas de place pour la finesse. Son but était d’augmenter (ou booster comme le disait Linka) les statistiques de ses héros le plus rapidement possible afin d’écraser l’adversaire avant qu’il n’ait le temps de stabiliser sa propre défense.

— Je suis prêt, dit Yumeki d’un ton déterminé.

— Moi aussi, répondit la jeune femme en passant une des mèches de cheveux entre ses doigts.

— Très bien ! cria Linka. Que la bataille commence ! Tour 1 !

Si la stratégie se déroulait comme prévu, Yumeki gagnerait au tour deux ou trois. Une bataille trop longue le désavantagerait, ses forces finiraient par rapidement s’épuiser.

Il posa les trois héros qu’il était autorisés à jouer au tour un, ainsi que leurs cartes équipement et les boost, ainsi qu’une carte terrain/équipe, l’Or des Aveugles.

D’après Linka, cette carte n’était que rarement jouée par la faction des Mercenaires puisqu’elle n’accordait de bonus qu’aux personnages dont l’attrait pour l’argent était inexistant. Or, dans cette faction, la plupart étaient attirés par l’appât pécuniaire.

Dans ce cadre, Yumeki avait choisi Sary, dont la motivation était « Inconnue » (ce terme excluait la motivation financière), Kira la Fauche-Mort, dont la motivation était la « Vengeance », ainsi que Magical Maid Yuriko, une carte assez faible en soi, mais qui gagnait en puissance lorsqu’elle était jouée en relation avec d’autres héroïnes féminines.

Son autre carte de renfort était « Femina Crescendo » qui attribuait d’importants bonus aux personnages de sexe féminins de l’équipe.

Le reste de ses cartes étaient composé d’objets magiques dit « jetables » qui correspondaient aux objets magiques artificiels ou encore aux créations alchimiques. Contrairement aux véritables cartes d’objets magiques durables, ces augmentations avaient une durée limitée dans le temps, ils n’étaient pas actifs tout au long de la partie.

Peu les employaient, préférant la pérennité d’un bonus moindre à celui d’un bonus important mais à faible durée. Il existait une stratégie dite « Alchimiste » qui se basait sur l’emploi de ces cartes, néanmoins.

— Ma valeur d’initiative est de 25, je suppose que je commence, non ? demanda Yumeki.

En face, Sakumi alignait trois héros de la Destruction : Yveran le Maudit, Oeir la princesse succube et Luca le Héros Déchu. À part Yveran, qui était un héros demi-démon au fort potentiel d’attaque, les autres étaient assez équilibrés. Oeir avait une initiative assez haute, mais puisque le score d’initiative était basé sur la somme de tous les héros, elle ne rattrapait pas la lenteur des deux autres. Son score global n’atteignait même pas quinze.

— En effet. Je t’en prie.

Yumeki avait quelque hésitation quant à sa première cible. Yveran était le plus dangereux en terme offensif mais Oeir disposait de sortilèges plutôt gênants. Quant à Luca, il ne savait trop qu’en penser… Linka lui avait certainement dit quelque chose à son sujet, mais il l’avait oublié.

Normalement, au vue de sa stratégie d’attaque rapide, ses cibles prioritaires étaient d’abord les héros à forte valeur de défense. En effet, il valait mieux rompre les rangs adverses tant qu’il était au plus haut de sa puissance d’attaque, il pouvait très bien se défaire des plus fragiles lorsque ses boost s’arrêteraient.

— J’attaque Oeir la princesse succube !

Luca était celui qui avait la plus haute valeur de défense, mais Yumeki avait une idée derrière la tête : s’il arrivait à se défaire de Oeir, la valeur d’initiative adverse chuterait à moins de dix, ce qui ferait un écart de quinze point, donc il rentrerait dans le cas d’une embuscade et chacun de ses héros pourrait immédiatement attaquer une fois supplémentaire.

Sakumi était impassible, elle observait froidement les cartes sur la table. Linka affichait des yeux brillants, remplis d’enthousiasme et de curiosité. Incapable de se retenir, elle s’était levée de sa chaise et trépignait.

— OK ! Yuriko utilise Moe Moe Virus, ce qui fait baisser la valeur de défense ennemie de 6 et retire 1 point de vie. Kira lance Danse Morte-Faux et fait perdre un total de 5 point de vie. Enfin, Sary lance Poing Onirique et inflige 5 autres points de dégâts, ce qui suffit à éliminer Oeir.

— En effet, dit calmement Sakumi en retourna sa carte pour signifier qu’elle était morte. Je joue la carte réactive «Lubrique Requiem » qui augmente la valeur de défense de 10 d’une de mes cartes pour le reste du tour. Je choisis Luca.

Yumeki acquiesça avant de sourire :

— Puisque la valeur d’initiative, sans Oeir, tombe à 9, ton équipe est confronté à une embuscade.

Sakumi continua d’observer la situation froidement, elle aquiesça.

— Cette fois, j’attribue 2 points de mana sur mes 5 afin que Kira lance Ballet Mange-Ame avec pour cible principale Yveran. Au vue de sa défense, elle perd 15 points de vie. Ensuite, Yuriko va lancé Kiss Kalamity sur le groupe en dépensant 1 point de mana. Les dégâts sont de 5 sur Yveran et de 1 sur Luca… Yveran est également mort.

Une fois de plus, Sakumi retourna la carte calmement, ce qui inquiéta Yumeki. En effet, si elle perdait l’ensemble de ses trois héros au premier tour, elle subirait pour le suivant la règle d’ « extermination » octroyant un tour de jeu gratuit sur elle.

Au format standard, on ne jouait que six héros maximum, trois pouvant être déployés au premier tour et trois maximum au second tour. Yumeki, pour sa part, avait décidé de ne jouer que quatre héros afin de ne pas diluer ses boost.

— Je finis avec Sary. Elle utilise mes 2 derniers points de mana et utilise Ultime Apocryphe Onirique. Cette attaque ne tient pas compte de la défense adverse mais est confrontée à sa volonté…

— J’utilise la carte réactive « Sacrifice infernal » qui permet à une héros de la FA non déployé de subir l’attaque à sa place.

Les cartes réactives, autrement nommés les cartes annulations ou cancel, se jouaient hors du tour de jeu du joueur. Elles avaient des conditions d’utilisation, souvent subir une attaque, et leurs effets s’appliquaient avant tous les autres. Yumeki avait fait l’impasse sur ces cartes pour favoriser les boost.

Alors que Yumeki s’attendait à ce que Sakumi permute avec un héros à la forte valeur de Volonté, cette dernière choisit Eru Haaki L’Enfant Contaminée, une excellente carte d’attaque avec une volonté normale.

— Bien joué, dit Yumeki, un peu désœuvré. Contre l’Ultime Apocryphe, Eru perd tous ses points de vie d’un coup. C’est ton tour.

Sakumi ne paraissait toujours pas perturbée, ce qui inquiétait de plus en plus son adversaire.

— Luca passe son tour à utiliser « rechercher », ce qui me permet de piocher 2 cartes de la Réserve. Fin de tour.

— Choix étonnant, pensa Yumeki. Elle doit prévoir son attaque sur le tour suivant. En tout cas, elle a réussi à éviter l’extermination…

Ainsi s’acheva le premier tour de jeu, les deux joueurs prirent deux cartes de la réserve conformément à ce qui était prévu par le règles (Sakumi en prit deux de plus, grâce à Luca). À ce stade de la partie, tout semblait indiquer la victoire de Yumeki.

Le deuxième tour débuta.

Yumeki posa sa quatrième héroïne : Kuronee, Destruction Switch-On. Le jeune homme détestait le surnom anglais de cette carte. L’historique du personnage indiquait qu’elle avait été un cobaye pour des expériences visant à mélanger le génome humain et extraterrestre. Elle avait finalement fini par s’échapper et tuer tous les scientifiques. Mais, à cause du génome alien, elle avait perdu la mémoire et sa motivation actuelle était uniquement de la retrouver.

Elle disposait de puissants pouvoirs mais demandait une constante dépense de mana pour l’alimenter sa présence.

Pour sa part, Sakumi ne déploya que deux héros sur trois autorisés : Sayuu la Vampire dont la spécialité étaient les malédictions et les sorts de dégâts overtime, qui perduraient sur plusieurs tours. Même si Eru avait perdu tous ses points de vie, sa particularité en tant qu’enfant contaminée par l’infection démoniaque lui permit de se relever en adoptant sa forme infectée.

Le tour deux était donc du quatre contre trois.

Yumeki savait qu’il devait se débarrasser d’un maximum de héros ce tour-ci, aussi il posa le maximum de cartes d’équipement à sa disposition afin d’augmenter drastiquement sa force offensive. Sakumi avait encore un héros en réserve dont Yumeki pourrait se défaire même après la fin de ses boost, à condition d’éliminer les trois durant le round.

Sa cible principale devint Eru, sans surprise : sa puissance était bien trop importante. Luca avait perdu son boost de défense du tour précédent, il serait une cible facile. Quant à Sayuu, elle avait une défense assez modeste, elle tomberait rapidement également.

De plus, Eru avait la valeur d’initiative la plus haute du groupe et Yumeki visait l’embuscade, cette fois encore.

Ce tour-ci, grâce à la carte « Puit de Mana », Yumeki disposait d’un surplus de points de magie à dépenser, ceux restants à la fin du round seraient perdus.

— Puisque j’ai encore l’initiative : Yuriko lance Let’s Destroy de Gozaru sur Eru en utilisant 3 points de mana sur mes 9. Elle inflige 7 points de dégâts et un sceau de faiblesse… je choisis de réduire le physique. Puis, Kira va utiliser 2 points de mana pour lancer Ballet Mange-Ame. Puisque sa défense est réduite face aux attaques physiques de la faux de Kira, les dégâts s’élèvent à 10, auxquel j’ajoute 3 en sacrifiant la carte « bracelet de vitalité ». J’en ai donc fini avec Eru…

Yumeki était fier de lui, les choses progressait comme il l’avait prévu. Il porta son regard sur Linka qui était totalement captivée par le match, elle en oubliait presque de cligner des yeux tellement elle ne voulait rien raté. Lui-même était absorbé, il ne remarquait même pas les clients qui s’étaient agglutinés pour assister à la partie.

— Et la suite ? demanda Sakumi en retournant la carte de Eru. Je suppose que ce sera elle ?

Elle posa son doigt élégant sur Sayuu et sourit d’un air confiant.

— Ça craint ! Ça craint vraiment trop ! Qu’est-ce qu’elle prépare ?

Yumeki se méfiait mais il n’avait aucune idée de la stratégie de Sakumi, aussi il déglutit et reprit le fil de son attaque :

— Mmm… Sari lance Ultime Apocryphe sur Sayuu. Je l’augmente en utilisant 1 point de mana en plus.

— Je sais : elle perd tous ses points de vie. Une conclusion prévisible. Je joue « Memoria Item », qui permet de récupérer une carte équipement de Sayuu pour la remettre dans ma FA.

Son désintérêt était trop manifeste. Soit elle était vraiment nulle, soit elle cachait son jeu et prévoyait une horrible contre-attaque. Le fait d’être suffisamment passionné pour disposer des pouvoirs de la collection des cartes impliquait-il forcément d’être talentueux ?

Puisqu’elle avait ressenti la carte que possédait Yumeki, cela signifiait qu’elle avait forcément de pouvoir pour avoir éveiller sa propre carte. C’était ce que Lily leur avait expliqué.

— Pas le temps de s’en inquiéter : advienne que pourra !

Quand bien même flairait-il un piège, il n’avait aucune idée de quelle ligne de conduite tenir. Autant poursuivre, pensa-t-il :

— J’ai à nouveau le bonus d’embuscade. Yuriko lance Moe moe virus, puis j’annonce Ballet Mange-âme de Kira qui fait perdre 5 points de vie à Luca. Ensuite, un simple Poing Onirique avec Sary lui fait perdre 4 points de vie. Et je finis avec l’attaque Zero Big Bang de Kuronee. Puisque j’ai utilisé un total de 9 points de mana dans le tour, son attaque est augmentée. Et puisqu’il s’agit d’une attaque d’antimatière, on oppose la volonté et non la défense phy…

Sumeki tourna la carte sans lui laisser le temps de calculer, comme pour lui signifier que tout calcul était inutile à ce stade.

— Fin de tour ?

— Fin de tour !

— Dans ce cas… Je joue un « Masque d’Obscurité » qui annule ton prochain bonus d’extermination. Et nous passons au tour 3…

Il ne lui restait qu’un seul héros.

Au début du tour 3, Yumeki défaussa une quasi-totalité de ses objets magiques dont la durée était expirée. Conformément à sa stratégie, il avait fait tabula rasa au deuxième tour, il ne lui restait actuellement que deux cartes équipements assez normales ainsi que les deux qu’il allait piocher dans sa réserve. La fin de la partie était imminente.

N’ayant plus aucun personnage à déployer, Yumeki posa simplement ses quatre cartes d’équipement et attendit de voir ce que lui réservait Sakumi.

À partir du troisième tour, après les déploiements, une carte événement était également tirée par chaque camp. S’il avait de la chance, Yumeki pouvait tirer une carte apocalypse, mais à ce stade la victoire était assurée de toute manière.

Sakumi activa son dernier héros : Hellfaux Cleya la Nécromancienne de la fin des temps, une mercenaire contrairement à ses précédentes cartes du camp de la destruction. Yumeki ne connaissait pas du tout les capacités de cette carte mais le « ohh ! » qu’il entendit sortir des lèvres de Linka ne le rassura pas vraiment.

Elle posa l’ensemble de ses cartes d’équipement, ainsi qu’une carte événement « Soutien rapide ». Cette dernière permettait de lancer immédiatement un sort de soutien en plus des autres actions normales.

Sakumi pointa du doigt une des lignes de description de Hellfaux et annonça :

— Cortège de sa Majesté. Je nécro-anime l’ensemble de mes personnages morts. Grâce à cette action, ma « Relique de Sainteté » génère 1 point de mana par héros relevé et m’octroie un point d’initiative pour chacun. De plus, la cape « Source-morte » m’octroie un bonus temporaire de 2 à tous les attributs par mort-vivant relevés dans le tour. Enfin, le « Coffret d’éternité » me donne également un bonus d’initiative de 1 par points de mana à la fin de la phase de déploiement. Ma réserve s’élève donc à 20. Quant à mon initiative…

Elle se mit à calculer, mais probablement connaissait-elle déjà la réponse et n’était-ce qu’une mise en scène. Les yeux de Yumeki s’écarquillèrent, son score d’initiative était incroyablement haut, il était totalement dépassé. Des sueurs froides lui coulèrent le long de l’épine dorsale. Il se tourna vers Linka qui l’ignora sans le faire exprès : ses yeux pétillaient alors qu’elle passait de carte en carte.

— Je dépasse donc de 16 points ton score d’initiative, ce qui est suffisant pour une embuscade. Passons aux événements à présent…

Elle posa sa carte événement et sourit victorieusement. Elle faisait de la mise en scène, Yumeki avait peur. Il tira à son tour sa carte sans grand intérêt et dont il ne voyait pas l’utilité.

— Désolé, Yumeki, je t’annonce que tu vas perdre. Je commence par poser une carte terrain, « Vitalité Outre-tombale ». Tout personnage en jeu, sauf les morts-vivants, subit un malus de 2 à tous ses attributs. Hellfaux, bien que vivante, est traitée comme un mort-vivant dans le cadre de sort ou effet la prenant pour cible.

De manière très fairplay, elle tourna la carte pour lui permettre de lire le point de règle appuyant ses dires. Mais Yumeki n’avait jamais douté de son honnêteté.

Suite à quoi, elle fit attaquer les cinq héros, les uns après les autres. Aucun n’infligea d’attaque mortelle, ils se contentèrent de réduire les points de vie adverses. Pourquoi ne pas les achever au lieu de séparer les attaques ?

Les personnages mort-vivants n’étaient plus capables d’utiliser leurs capacités spéciales nécessitant du mana mais disposaient à la place d’un potentiel offensif plus élevé que leur équivalent mortel.

— Hellfaux passe son tour d’embuscade sur une Charge-mana, ce qui augmente ma réserve de 5 points encore. Je commence donc mon tour normal.

À nouveau, les héros mort-vivants attaquèrent pour affaiblir les héroïnes de Yumeki, sans en achever aucune.

— Le moment décisif : Malédiction rapide. Hellfaux lance un Hex de Réminiscence. Chaque attaque subie au cours du round fait perdre un point de défense à l’adversaire. Et, étant une experte des malédictions, Hellfaux double l’efficacité de ce pouvoir. Ensuite, j’utilise en sort instantanée, Délivrance obscure, qui me permet de détruire les mort-vivants sous ma domination et de gagner un point de mana par attaque qu’ils ont portée au cours du round, soit 10 dans ce cas actuel.

Elle s’interrompit et fixa Yumeki droit dans les yeux. Elle était certaine de sa victoire.

— Ensuite, Hellfaux lance son sort de zone, Tempête de Sang et d’Ossements, que j’amplifie en utilisant l’intégralité de mes points de mana.

— Quoi ?! s’écria Yumeki en suant de plus en plus.

— Considérant leurs défenses réduites, j’attribue 7 points de mana par adversaire et j’attribue les deux derniers sur Sary. Le montant de dégâts par personnage s’élève à 21 et 23 pour Sary…

Ce qui revenait à dire à une extermination totale de l’équipe déjà affaiblie par les attaques des mort-vivants.

Yumeki pâlit et resta interdit alors qu’autour de lui des applaudissements s’élevèrent furieusement.

— Tu as donc perdu, Yumeki-kun.

Elle ponctua à propos ce suffixe en guise de moquerie. Puis, par magnanimité, elle ajouta :

— Beau match. Ta stratégie était très bien menée. Mais tu ne pouvais pas me vaincre : pas de cartes réactives et une défense très basse. Cela dit, si tu avais tenu le 3e round, la victoire aurait été tienne.

Au lieu de s’expliquer, elle tourna la carte de Hellfaux et dévoila la description de la Tempête de Sang et d’Ossements : « …chaque point de mana utilisé en renfort inflige un malus aux attributs de 1 pendant un tour. »

Yumeki grimaça et se laissa tomber en arrière, sur sa chaise. Il aurait fallu qu’un seul de ses personnages ait tenu ou qu’il en ait eu un en réserve… La main délicate et douce de Linka se posa sur son épaule :

— Tu t’es très bien débrouillé pour ton premier match. Je suis vraiment fière de toi. Tu es juste tombé sur un redoutable adversaire, c’est tout.

Comme un peu tout le monde, Yumeki n’aimait pas perdre, mais il devait s’en faire une raison. Aussi, il ravala sa fierté et s’inclina pour féliciter la victoire de son adversaire.

— Tu as effectivement gagné. Je reconnais que j’ai été prétentieux de penser avoir une chance contre une experte comme toi !

— Oh ? Ne me flatte pas, s’il te plaît, je vais me sentir gênée, dit-elle en dépliant son éventail pour cacher son visage.

— Non, je le pense. Tu as mérité de la gagner…

Sur ces mots, il posa la carte de Lily sur la table non sans une certaine déception intérieure.

— Merci bien. Je les fusionnerais quand je serais plus au calme. Sur ce, je vous laisse. J’ai un bus à prendre dans la nuit pour rentrer à Osaka.

Sur ces mots, elle rangea ses cartes et quitta la table.

— Qu’est-ce qu’on fait, Linka ? On a perdu la relique…

— C’est embêtant, en effet. Il faudrait la récupérer.

— Comment ? On va pas la lui dérober quand même !

Lorsqu’il prononça ces mots, une pensée lui traversa l’esprit : savait-elle les risques qu’elle encourait à posséder ce genre de relique magique ? Était-elle au courant pour les extraterrestres ?

— Tu penses qu’elle sait pour eux ?

— Il n’y a qu’un seul moyen de le savoir. Il faut la suivre ! Et tout de suite !

Linka saisit la main de Yumeki, qui avait déjà récupérer ses cartes, et l’entraîna vers la sortie du magasin.

***

— Vous pourriez arrêter de me suivre, le couple de stalker ?

Sakumi venait d’arriver devant l’hôtel où elle avait séjourné la veille, elle se retourna pour parler aux deux personnes qui la suivaient : Linka et Yumeki.

— Zut ! Elle nous a repérés ! Tu es trop nul pour la discrétion, Yumeki !

— Pfff ! Tu peux parler à crier comme ça !

— Ouais, mais elle nous avait déjà repéré avant…

— Arg ! Tu m’énerves parfois !

Il quitta sa cachette en se grattant l’arrière de la tête de manière gênée, tout en grimaçant. Linka sortit à son tour et faisant un signe de victoire.

— Yo ! Ça va ? Quelle coïncidence de te voir ici ? Yohoho !

Sakumi et Yumeki tournèrent des regards perplexes vers elle, leurs yeux plissés.

— Ouais, sacré hasard, n’est-ce pas ?

— Le… hasard… Hahaha ! rit-il nerveusement en ne prêtant aucune crédibilité à ses propos.

— Et sinon, pourquoi vous me suivez ? Vous vouliez m’attaquer par surprise pour récupérer la carte ? Ou alors vous espériez m’impliquer dans vos jeux de couple ?

Linka rougit légèrement puis se mit à agiter les mains devant elle :

— Nous ne sommes pas… en couple… Enfin… je crois ?

— C’est quoi ce ton interrogatif ? s’indigna le jeune homme. Nous ne sommes pas en couple !

Il parla fort pour couvrir son propre embarras, il sentait son visage chaud.

Après un long silence gênant où Sakumi parut profiter de sa victoire, Yumeki finit par reprendre son calme et dire :

— Sakumi, je voulais te revoir pour te dire quelque chose d’important !

— Ah ? Est-ce ce que je pense ? Est-ce le meilleur endroit pour une confession ?

Linka ne put s’empêcher de se mettre à rire tandis que Yumeki resta interdit :

— C’est pas du tout ça ! Il s’agit de…

Mais Sakumi lui posa l’index sur les lèvres pour l’empêcher d’en davantage.

— Dans ce cas, je suppose qu’il s’agit de l’autre chose. Montons plutôt en parler dans un endroit sans oreilles indiscrètes. Suivez-moi dans ma chambre.

— Euh… Moi aussi ? demanda Linka en jouant avec ses doigts et en fixant le sol. C’est pas le genre de choses qu’il vaut mieux faire… genre à deux… enfin, y a bien des doujins où… mais bon… ça ne m’intéresse pas vraiment… C’est gênant…

Yumeki avait peur de comprendre le sous-entendu. Sakumi resta stoïque, au contraire elle jeta même de l’huile sur le feu :

— C’était donc bien un jeu de couple dans lequel vous vouliez m’impliquer… Bande de coquins !

Yumeki et Linka eurent un blanc un instant, puis ils se mirent à se défendre en même temps, s’agitant et parlant vite sous l’effet de la panique. Sakumi ne put s’empêcher de rire en se cachant derrière son éventail.

Finalement dans la chambre, tout ce qu’il y avait de plus simple :

— En fait, nous pensons qu’il est dangereux que tu gardes la carte de la Sorcière pour diverses raisons.

— Et quelles sont-elles au juste ? demanda Sakumi en croisant les jambes tout en se tenant le menton. Mais fais vite, comme je vous le disais je dois prendre un bus à Shinjuku pour rentrer à Ōsaka.

— Tu es venue en vacances ? demanda Yumeki en penchant légèrement la tête de côté.

— Je suis venue exprès pour la sortie de l’extension. À Ōsaka, il n’y a pas les mêmes offres qu’à Akiba…

— Ah ! Je vois ! Et là tu rentres pour aller profiter de la sortie à Osaka aussi ! Bien joué !!

Sakumi répondit en passant la main dans ses cheveux de manière hautaine. Elle ne niait pas, Linka avait vu juste.

— À Osaka, le quartier otaku est bien le Den Den Machi, non ? Elle ne pratique pas les mêmes offres ?

— Oui, c’est bien ce quartier. Non, les offres sont locales. Mais j’ai réservé mes decks là-bas aussi, je profitais juste d’un jour de repos.

— Hein… ? Tout ce chemin juste pour quelques cartes ? se brava à demander Yumeki.

La paire d’yeux noirs qui se tournèrent vers lui lui indiquèrent de suite son erreur. Il s’excusa et s’inclina légèrement en se grattant l’arrière de la tête. Manifestement, les autres collectionneurs étaient comme Linka.

— Si tu ne comprends pas une chose pareille, comment fais-tu pour accéder à la collection des cartes ?

— Je l’ignore…

Bien sûr, comme eux avaient pu deviner le fait que Sakumi était une collectionneuse, elle avait fait de même.

— Curieux… Poursuivons la discussion en chemin. Je vais me changer… Interdit d’espionner, entendu ?

— Pou… Pourquoi tu me regardes moi ?! Elle est plus dangereuse que moi !

Il désigna Linka dont les yeux devinrent semblables à ceux d’une biche surprise. Sakumi lui jeta un regard hautain, puis intimida une nouvelle fois le jeune homme comme si son accusation lui avait paru insensée.

Par sécurité, Yumeki proposa qu’ils l’attendissent à l’entrée de l’hôtel, dans la rue.

— T’es sûr de pas regretter ? demanda Linka. Elle est vachement bien foutue.

— Tsss ! Ta gueule ! C’est vraiment toi la pire !

Linka se contenta de rire avant de parler de cartes à nouveau, elle commentait le duel que venait de livrer Yumeki, lui indiquant les choses à améliorer ; il l’écoutait d’une seule oreille.

Un bon quart d’heure plus tard, Sakumi descendit. Elle portait des vêtements plus usuels et avait détaché ses longs cheveux noirs qui retombaient sur son dos. Sa tenue était composée d’un pull noir, une jupe plissée de couleur bleu qui lui descendait jusqu’aux genoux, de collants noirs et d’une veste légère qu’elle gardait ouverte. Son cou soutenait un casque audio. Elle tirait derrière elle une petite valise rouge à roulettes.

— Whaah ! Ce pull fait encore plus ressortir ta grosse poitrine !

Yumeki tourna son regard vers Linka qui continuait de jouer l’innocence. Quelque chose se brisa dans son esprit. Il attendit la crise de colère de Sakumi, mais…

— Vous êtes vraiment un couple de pervers. Pfff ! se contenta-t-elle de dire.

— J’ai rien dit moi !

— Ouais, ouais… Allons-y.

Sans attendre plus longtemps, elle se mit en marche. Linka et Yumeki se regardèrent un instant puis la suivirent.

— Pour faire simple, Akiba est sous les attaques d’extraterrestres qui cherchent six objets légendaires du monde otaku, commença à expliquer Yumeki. Les cartes de la Sorcière en font partie…

— Ah oui ? Je vois…

La réaction de Sakumi était décevante. N’y avait-il que Yumeki qui était normal et qui s’étonnait lorsqu’on lui parlait d’extraterrestres et de pouvoirs magiques ?

La jeune femme semblait chercher quelque chose autour d’eux, son expression faciale n’exprimait aucune surprise. Un peu pris de court, Yumeki reprit :

— C’est pourquoi on pense que c’est dangereux. Ils risquent de te suivre à Osaka pour te la voler et ils sont du genre à tuer si besoin.

— T’inquiètes pas pour moi, Yumeki-kun, je suis une grande fille.

— J’ai l’impression que tu prends ça à la légère… Ils sont dangereux, tu sais ?

— Je l’entends bien. Et donc vous vous opposez à eux, c’est ça ?

— Yumeki est l’Élu de la Collection. Nous avons passé un marché, il m’aide à protéger le quartier, expliqua Linka.

— Je vois. Il est bizarre, il tient tout de l’amateur et pourtant c’est un collectionneur ?

— C’est Yumeki ! Il est un cas particulier.

— Eh oh ! Arrêtez de parler de moi comme si je n’étais pas là !

Les deux filles tournèrent leurs regards vers lui puis l’ignorèrent et poursuivirent :

— Je vois, c’est donc comme ça que vous vous êtes rencontrés et êtes devenus un couple de pervers.

Elle n’en démordait pas, elle revenait sur cette insinuation. D’une certaine manière, Yumeki ressentait déjà que cette femme était bizarre, un peu comme Linka. Était-ce un propre des collectionneuses ?

— Ne vous inquiétez pas pour moi. Je sais me défendre, j’ai ma magie des cartes. Après, si Yumeki veut me protéger, il peut toujours venir à Osaka, je ne peux pas empêcher les gens de circuler dans notre beau pays.

— Je travaille à Tokyo, c’est pas possible.

— Dommage…

Cherchait-elle à le provoquer ou autre chose ? La manière dont elle avait prononcé ce « dommage » le laissa rempli d’interrogations.

— Que faisons-nous ? demanda Linka. Tu la suis à Osaka ?

— Pourquoi moi ? C’est toi qui travaille pas, pourquoi ça devrait être à moi de le faire ?

— Je… je ne peux pas laisser Akiba, tu sais ? Puis, si je suis avec toi, elle ne tombera pas sous ton charme et ne te donnera pas la carte.

— Je vous entends…

Mais, à cet instant, un nouvelle voix vint à brusquement s’exprimer :

<< Reste sur tes gardes, Sakumi ! Quelqu’un arrive ! >>

C’était la carte de la Sorcière, autrement nommée Lily.

L’expression de Sakumi durcit, elle glissa ses mains dans ses poches et en tira un paquet de cartes à collectionner.

— Je vais te protéger, Yumeki-kun. Laisse-moi faire !

Le protéger ? Ils venaient de lui expliquer qu’elle serait à présent la cible, pourquoi ce serait à elle de les protéger ? D’ailleurs, pourquoi exclure Linka ?

Quelque chose clochait résolument dans sa vision de toute cette affaire.

— Euh… je te rappelle que c’est toi la cible, pas moi !

Elle ignora ces paroles et scruta la zone enténébrée de laquelle s’extirpèrent leurs quatre ennemis.

En tête, marchant devant tout le monde, se trouvait un jeune homme de petite taille, probablement un collégien. Il ne devait pas excéder le mètre quarante-cinq. Puisqu’il portait une casquette, seule la partie inférieure de son visage était visible. Sa peau et ses cheveux parfaitement blancs indiquaient qu’il devait s’agir d’un étranger.

Derrière lui, deux hommes et une femme.

Cette dernière avait une longue chevelure noire avec une frange coiffée sur le côté qui couvrait un de ses yeux. L’autre était d’un bleu si clair qu’on aurait dit du blanc. Elle était vêtue d’un pantalon de cuir, d’un pull bleu et d’une veste en cuir marron.

L’homme à sa gauche avait également une longue chevelure blonde. Ses traits étaient impeccables, une sorte d’archétype du séducteur rockstar. Il n’avait pas la moindre barbe et moustache. Ses vêtements étaient noirs : un pantalon avec des chaînes, un haut moulant et trenchcoat en cuir qui lui arrivait aux pieds.

Enfin, le dernier était un homme aux cheveux courts blancs et aux yeux noirs. Une balafre ornait sa joue. Il portait une tenue à la mode du moment et paraissait plus âgé que les trois autres individus.

— Yo ! Je vais pas y aller par quatre chemins, dit le petit qui se tenait à l’avant du groupe, je vous connais pas et je m’en fiche pas mal. Par contre, l’un d’entre vous possède la putain de carte de la Sorcière qu’on veut. Donc faites pas d’histoires et donnez-la-nous.

— Et si nous venions à refuser ? demanda calmement Sakumi en guise de réponse.

Le jeune homme, sûrement le chef malgré tout apparence, sourit d’un air satisfait :

— Vous ne feriez que me rendre plus content ! On m’a pas engagé pour jouer à la poupée.

— Justement, on t’a engagé pour te battre, par pour négocier, Shyrhin ! s’indigna l’homme plus âgé.

Ces paroles ne plurent pas vraiment à Shyrhin qui se retourna vers lui et le fixa droit dans les yeux tout en serrant ses poings.

— Je ne me souviens pas que t’es le chef du groupe, bouffon.

Le rocker s’interposa entre eux :

— Stop ! On a tous envie de rentrer chez nous et récupérer notre salaire, OK ? Désolé, Shyrhin, mais Zesphyr est notre chef de groupe, c’est lui le plus intelligent, tu sais ?

Shyrhin tourna son regard vers le rocker puis pouffa et s’éloigna du groupe pour aller s’asseoir par terre un peu plus loin.

— Bande de pleurnicheuses ! Faites ce que vous voulez ! Vous me ferez signe quand je peux tabasser des gens.

Sur ces mots, il tira de la poche de sa veste une console de jeu portable et commença à jouer, se désintéressant de ce qui se passait autour.

Le dénommé Zesphyr s’avança, son visage était relativement inexpressif ; il ne paraissait pas inquiet mais ne semblait pas pour autant enthousiaste.

— Excusez la brutalité de notre collègue. Néanmoins, il a dit la vérité : nous venons pour récupérer la carte de la Sorcière que vous détenez. Si vous nous la donnez, il sera possible d’éviter toute altercation.

— Et vous voulez en faire quoi ? demanda Linka.

— Nous avons été engagés, on ne nous a pas donné tous les détails. À titre personnel, elle ne m’intéresse pas plus qu’autre chose.

— Éviter le combat ? Je t’en foutrais, putain de pacifiste…, grommela Shyrhin.

Zesphyr ne se laissa pas intimider, il l’ignora et continua de fixer le trio devant lui. Tandis que Yumeki réfléchissait à la proposition, Sakumi prit la parole :

— Hors de question. Je n’ai aucune confiance envers des mercenaires. Je vous retourne vos paroles : si vous ne voulez pas être blessés, faites demi-tour sur le champ.

Sakumi était très confiante en ses capacités de combat ou alors elle essayait à bluffer, Yumeki ne savait trop qu’en penser, il la connaissait à peine.

Néanmoins, il ne comptait pas la laisser se battre seule, quoi qu’il adviendrait il se rangerait de son côté. D’autant que les mercenaires n’avaient pas foncièrement de raison plus légitime de posséder cette carte.

La fille aux longs cheveux noirs se mit à rire de manière très bruyante ; le rocker l’imita. Quant à Zesphyr, il ne sourcilla pas, demeurant toujours aussi inexpressif.

— Enfiiiin ! Merci, Oneesan ! s’écria Shyrhin à présent debout. T’es plus courageuse que les poltrons qui me servent de compagnons.

Cette réplique coupa le rire des dits compagnons qui lui lancèrent des regards noirs. Aux yeux de Yumeki, cette attitude d’animal soumis était révélatrice de la puissance de Shyrhin ; de par son rôle de loup solitaire au sein de la meute, il lui parut être le plus dangereux des quatre adversaires.

— Laisse tomber Julvrae, ça n’en vaut pas la peine. Amusons-nous avec les deux jolies filles, qu’est-ce que tu en dis ? dit le rocker à l’intention de la femme.

— Tsss ! Ouais, t’as raison Aleanar… Toi, Miss Gros seins ! On va bien s’amuser toutes les deux ! dit-elle en se léchant les lèvres de manière provocatrice.

Yumeki chuchota :

— Sakumi, laisse-moi le collégien. Essaye de tenir jusqu’à ce que j’en ai fini avec lui, je viendrais t’aider. Concentre-toi simplement sur le fait de gagner du temps.

Elle sourit en coin et répondit :

— Tu t’inquiètes pour moi ? Comme c’est mignon ! dit-elle avec son accent du Kansai.

— C’est… normal… tu vas être seule contre trois, dit-il un peu gêné.

Pouvait-il avouer qu’il s’inquiétait parce qu’elle était une fille ? Ou alors parce qu’elle lui paraissait plus gentille que les quatre mercenaires ?

En tout cas, il n’eut pas le courage de dire la vérité.

Linka avait disparue de sa position, elle était allée se cacher comme toujours. Le cœur du jeune homme se mit à accélérer alors qu’il adopta une posture de combat. Il ne s’habituerait jamais au stress des affrontements, mais peut-être que l’être humain n’avait pas été conçu pour ce faire, tout simplement.

Les deux camps se firent face, Shyrhin souriait avec enthousiasme ; Julvrae et Aleanar avec malveillance. Le silence dura quelques instants, chaque camp jaugeant l’autre.

— Courage, Yumeki ! Sakumi ! cria Linka.

Sakumi lança au-dessus d’elle son paquet de carte qui au lieu de retomber se mit à flotter et tourner autour d’elle. Autour d’Aleanar, des épées se matérialisèrent dans les airs tandis que Zesphyr fit apparaître un bâton digne d’un magicien de RPG. Quant à Julvrae, elle croisa les bras et attendit.

Yumeki saisit une carte et fit face au collégien.

— Yveran, Oeir et Luca, apparaissez ! Mana Control actif ! déclama Sakumi avec vigueur.

Les cartes émirent une brève luminosité puis trois héros apparurent. Un cercle magique se dessina à ses pieds d’un rayon de bien vingt mètres.

Yveran chargea aussitôt ses ennemis. La voix de Linka avait été le coup d’envoi. Le combat débutait enfin.

***

— Kira la Fauche-Mort !

Yumeki se transforma alors que la carte entra dans son corps.

Il devint plus petit, ses cheveux poussèrent jusqu’à atteindre ses genoux et ils devinrent blonds foncés. Ses traits prirent une allure plus androgyne et ses yeux se teintèrent d’une couleur vert émeraude. Il portait à présent une soutane déchirée et s’arma d’une faux énorme.

— Ooh ! Tu crois que tu vas m’impressionner avec ça ?

Le collégien frappa ses poings l’un contre l’autre en souriant, une onde de choc s’en dégagea. Puis, il bondit en avant et retomba en portant un coup de talon à Yumeki. Ce dernier disparut de sa position en esquivant.

Le sol se craquela sous l’impact du coup, les débris d’asphalte furent projetés tout autour tel du shrapnel.

Yumeki déglutit en considérant l’attaque qui ne l’avait pas touché, Shyrhin paraissait avoir une force démentielle, semblable à celle de Kuro. Cette pensée paralysa ses membres, le traumatisme était encore vif, il ne l’avait pas encore surmonté.

Pendant quelques instants, il se contenta de simplement esquiver, ce qui irrita le collégien qui demanda :

— Tu ne comptes qu’esquiver ? Parce que si ta stratégie est de me faire mourir d’ennui, tu peux aller de suite brûler en enfer !

Alors qu’il essaya de bloquer, à l’aide de sa faux, le coup de poing qui faisait suite à cette intimidation, Yumeki fut projeté violemment au sol alors que son arme se brisa sous la violence de l’assaut. C’était une erreur de la part de Yumeki, son esprit était encore perturbé par l’évocation de Kuro.

— C’est tout ? Minable ! Apprends à rester à ta place !

Bien plus que la douleur et les blessures, c’était la confiance de Yumeki qui était tombée en miettes. La violence du combat contre Kuro le hantait. Allongé au sol, il n’arrêtait pas d’y repenser.

Une main d’une douceur incroyable, réconfortante, se posa sur son visage : c’était Linka, elle avait quitté sa cachette.

— Yumeki, je comprends ce que tu ressens, tu as été forcé de prendre une vie, de passer outre un de tes tabous. Mais tu n’as rien fait de mal. Tu as pris une vie mais tu en as sauvé une autre. C’est juste le prix de la fatalité. Aujourd’hui encore, si tu ne fais rien, si tu ne te bats pas, celle que tu veux protéger risque de mourir. Combattre, c’est prendre des risques aussi bien pour son corps que pour son cœur. Aussi, ne te reproche rien tant que tu agis en défendant tes convictions.

Couché sur le dos, les larmes se mirent à couler alors qu’il se couvrit ses yeux avec son avant-bras.

— Oui, tu as raison… comme toujours. Je suis pathétique. Il faut juste que je te protège, Sakumi et toi. C’est mon rôle.

Il sécha ses larmeset se releva. Shyrhin s’était détourné de lui, il se dirigeait vers le combat de Sakumi qui avait lieu plus loin.

— Comme toujours, je suis fière de toi, Yumeki. Va aider Sakumi, elle ne tiendra pas longtemps contre ces quatre brutes.

Il acquiesça et se mit à courir en direction de Shyrhin tout en faisant réapparaître sa faux. Il porta une attaque sautée.

Shyrhin se retourna et interposa son bras droit contre la lame. Une onde de choc résultat du choc et repoussa les deux combattants en arrière. Shyrhin n’était même pas égratigné.

— Ah ? Tu t’es relevé le moustique ? Et maintenant, tu comptes te battre sérieusement ou alors il faut que je tue la vache à lait ?

Yumeki ne répondit pas à la provocation, il se contenta de fermer les yeux et…

« Synchronisation de la Faux-Dévoreuse : Âmanihilation ! »

Son arme devint entièrement noire alors qu’une multitude de petits yeux s’ouvrirent sur sa lame. Son tranchant s’entoura d’une énergie violacée menaçante.

Shyrhin sourit avec satisfaction et se rua sur lui, il enchaîna les coups de poings et des coups de pieds, tous aussi féroces les uns que les autres. Yumeki les esquiva sans mal, sa vitesse étant bien supérieure à celle de son adversaire.

Cependant, même s’il évitait facilement il n’arrivait pas à facilement contre-attaquer. Les quelques coups qui parvinrent à toucher Shyrhin ne le blessèrent qu’à peine, même l’Âmanihilation paraissait insuffisante contre la résistance de ce collégien.

Lorsqu’il fusionnait avec ses cartes, Yumeki n’empruntait pas les pouvoirs décrit sur la carte mais développait des capacités propres s’en inspirant. La faux de Kira était idéale contre plusieurs ennemis mais manquait de puissance contre contre un seul. Son attribut de vitesse la rendait cependant intéressante contre un monstre de puissance comme Shyrhin.

Après un énième assaut, les deux belligérants se séparèrent à nouveau.

— T’es pas mauvais du tout. Je devrais peut-être passé aux choses sérieuses, qu’est-ce que tu en dis ? Si tu as quelque chose de mieux, je te conseille de l’utiliser maintenant, car ça va te faire mal autrement. Hihihi !

Il fit craquer son cou et ses doigts, cherchant à intimider Yumeki à nouveau. Ce dernier prit la recommandation au sérieux :

« Synchronisation de la Faux-Dévoreuse : Deinihilation ! »

Le métal de la lame devint une énergie rouge foncée, tandis que des ailes de ténèbres s’extirpèrent du dos de Yumeki. Ses yeux devinrent complètement noirs, sans aucune sclérotique.

Lorsque Shyrhin s’élança vers lui, il constata immédiatement le changement : son adversaire était bien plus rapide qu’auparavant. Le coup de pied qu’il esquiva de justesse entailla malgré tout sa tenue noire. Il contre-attaqua avec un coup de faux.

Mais cette fois encore, Shyrhin la bloquait de son poing.

Un nouvel échange d’attaques s’ensuivit, les esquive de Yumeki étaient de plus en plus in extremis. Il avait eu beau augmenter encore sa force et sa vitesse, Shyrhin l’avait rattrapé malgré tout. La moindre erreur et s’en serait fini de lui.

En plus de sa force, Shyrhin se battait vraiment mieux que Yumeki. Ce dernier n’avait aucun mal à s’en rendre compte. Le combat était à son désavantage, c’est pourquoi il fit usage d’une capacité spéciale : « Clair de Mort ».

Au cours d’une contre-attaque, il bondit et enchaîna deux rotations complète avec sa faux sur son ennemi. C’était une attaque rapide et puissante, qui pouvait vaincre la plupart des ennemis. Mais Shyrhin la bloqua en croisant ses bras au-dessus de sa tête. Il fut malgré tout repoussé en arrière, ses chaussures crissèrent alors qu’il glissa sur l’asphalte.

« Ténécalypse ! »

Yumeki avait décidé de tout donner : il fondit en piqué après avoir fait exploser ses ailes d’ombres dans son dos, profitant d’une impulsion si violente que sa vitesse fut incroyablement augmentée.

L’attaque fut brève, trop rapide pour l’œil humain. Une ligne rouge se dessina dans les airs, puis une entaille d’un bon mètre de profondeur parsema la route. Shyrhin fut projeté dans les airs par la violence de l’attaque, des morceaux de tissus s’envolèrent autour de lui.

Yumeki reprit son souffle, il avait enchaîner deux puissants techniques l’un après l’autre ; c’était attendu.

— Hahahaha !! Vraiment pas mal ! Au diable la mission : amusons-nous !

Les yeux du jeune homme s’écarquillèrent de terreur alors qu’il vit Shyrhin se relever et s’exprimer de la sorte.

Sa casquette tombée, sa toison blanche nouée en tresse tomba sur son dos. Ses yeux étaient rouges luisants et deux petites cornes se dressaient sur front, perçant à travers le rideau de sa frange.

L’entaille qui était apparue sur son torse saignait et révélait des sous-vêtements.

— Une… une… femme ?

Il l’avait pris pour un collégien dont la voix n’avait pas muée, mais il s’agissait en fait d’une fille ? Yumeki fut déconcerté, il n’aimait pas se battre contre des filles, il n’avait pas été éduqué pour ce genre de violences.

Shyrhin baissa son regard vers sa poitrine et grimaça. La remarque ne lui avait pas fait plaisir, manifestement. Elle arracha le soutien-gorge et le jeta derrière elle.

— Si c’est ça qui t’incommode, considère-moi comme un homme et bats-toi comme tel ! Moi, je te ferais pas de cadeau ! Je vais vraiment passer aux choses sérieuses. Groaaaaa !

Elle poussa un hurlement féroce, tout en levant sa main au ciel : un tetsubô, une masse cloutée en métal, y apparut. Tout comme ses cornes et ses yeux, c’était un attribut qu’on associait souvent aux oni, les démons du folklore japonais.

Yumeki grinça des dents, il n’aimait pas cette situation mais il n’avait pas le choix. S’il se laissait faire, Shyrhin le tuerait réellement. Il fit réapparaître dans son dos une paire d’ailes de ténèbres. Il suait, il commençait à ressentir la fatigue s’accumuler.

Si seulement Shyrhin n’avait pas été si rapide, il aurait pu opter pour la carte Sary qui lui aurait permis de gagner en puissance. Mais, à ce stade, la moindre erreur pourrait être mortelle, il avait besoin de la réactivité de Kira.

Néanmoins, il essaya quelque chose qu’il n’avait pas tenté jusque lors : Yumeki prit une carte dans sa main gauche.

— Active-toi Enchantement de Fulgurance !

La carte pénétra sa chair et il sentit brusquement son rythme cardiaque accroître alors qu’une douleur lui enserra la boîte crânienne.

Il n’avait pas de temps à perdre, cette augmentation ne durerait pas très longtemps puisqu’il s’agissait d’alchimie.

Aussi, il disparut de sa position et chargea Shyrhin à une vitesse encore plus fulgurante. Il ne laissait derrière lui qu’une traînée rouge-cramoisie.

Son premier coup surprit la jeune femme et entailla légèrement son biceps. Mais, ignorant la douleur, elle sourit et entra dans la danse. Elle ne parvenait certes pas à suivre les mouvements de Yumeki mais elle parvenait à défendre les parties sensibles de son anatomie.

Yumeki cherchait à l’incapaciter, il ne voulait pas la tuer mais elle ne lui laissait pas le choix :

— Ténécalypse !

Profitant de sa vitesse, il relança cette technique mais il se heurta cette fois au tintement métallique du tetsubô. Pire encore, Shyrhin contre-attaque et lui porta un coup qu’il bloqua de justesse.

Une fois de plus, son arme vola en éclats et il fut projeté violemment en arrière.

Une flaque de sang se répandit dans son dos, il avait été plus blessé qu’il ne l’avait cru. Il était encore conscient mais n’avait plus la force de poursuivre le combat. Il arrivait à grande peine à maintenir sa fusion alors qu’une douleur lancinante frappait plusieurs zones de son corps.

La carte d’augmentation quitta sa main gauche et brûla à l’air libre.

Shyrhin s’approcha de lui, elle était couverte de nombreuses entailles, mais rien de vraiment critique.

— Tu t’es vraiment bien défendu, je reconnais que je t’avais mal jugé. Aussi, je ne vais pas t’achever. Souviens-toi de cette douleur et deviens plus fort pour m’amuser encore.

Sur ces mots, elle se retourna et se dirigea vers l’autre combat, sa masse posée sur son épaule. Ses trois collègues éprouvaient des difficultés à vaincre Sakumi.

La conscience de Yumeki s’affaissait, la douleur disparaissait…

Devant lui, une femme à la longue chevelure blonde et aux yeux verts qu’il reconnut être Kira. Elle se tenait dans une plaine jonchée de cadavres et était assise sur le corps ensanglanté d’un géant. Elle pleurait des larmes de sang.

Lorsqu’elle remarqua Yumeki, elle leva son regard triste et pitoyable :

— J’ai tué même la Mort elle-même mais rien n’a su apaiser la vengeance. Ne laisse pas de regrets derrière toi.

Sur ces mots horribles, Yumeki rouvrit ses yeux. Il était couchée dans un cratère ; il avait mal.

Il se rappela qu’il avait une personne à protéger, il ne pouvait pas arrêter avant son dernier souffle. Aussi, il se releva.

Sakumi subissait les assauts de Shyrhin, ses héros étaient aux prises avec les trois autres adversaires. Sa protection détruite, Sakumi observait avec horreur la masse qui s’apprêtait à s’abattre sur elle.— Ténécalypse !

Les ailes de Yumeki volèrent en éclats alors que deux ondes de chocs lui donnèrent une poussée vectorielle incroyable. Il s’interposa entre Sakumi et le tetsubô. Sous la violence du coup, la masse projeta les deux corps à plusieurs dizaines de mètres plus loin ; le son d’os brisés se fit entendre.

Lorsque Sakumi ouvrit les yeux, elle découvrit Yumeki allongé sur elle ; son dos couvert de sang, ses vêtements déchirés. La fusion s’était arrêtée.

Des larmes montèrent immédiatement à ses yeux et s’écoulèrent le long de ses joues ; elle se demanda s’il était encore en vie mais heureusement elle sentit son souffle.

— Pourquoi tu m’as protégée, tu me connais à peine ?

Elle entoura Yumeki de ses bras et l’étreignit avec affection.

— Je ne te laisserais pas mourir ici, je ne le supporterai pas.

Elle prit une de ses cartes et la leva :

— Isy Silver je t’invoque ! Soigne Yumeki, je t’en prie !

Isy était un angelot déchu aux ailes de corbeau et au visage gentil. Elle mesurait une soixantaine de centimètres, tout au plus, et agitait ses ailes pour flotter dans les airs. Elle acquiesça et posa ses mains sur Yumeki alors qu’une lumière verte magique en émana. Les blessures commencèrent à se refermer, bien que lentement.

Sakumi soupira de soulagement, puis posa un baiser sur le front du jeune homme inconscient. Ensuite, elle le posa au sol à côté d’elle avant de se relever.

— J’en ai assez de jouer avec vous, vous êtes allés trop loin. Vous le payerez au centuple.

Son visage n’affichait que la colère et son désir meurtrier. Elle ne connaissait pas plus Yumeki que lui ne la connaissait et pourtant, à cet instant, on aurait pu penser qu’elle vengeait un proche.

Elle savait avoir mauvais caractère, elle faisait tout pour le cacher. Au fond, c’était sûrement mieux que Yumeki ne la vit pas dans cet état.

— Hellfaux Cleya, apparais ! Eru Haaki apparais !

Les deux se matérialisèrent à l’identique de leur représentation sur les cartes. Hellfaux ressemblait à une elfe aux longs cheveux argentés, aux yeux violets et à la peau claire. Même si elle était une magicienne, elle portait un plastron métallique par-dessus sa robe violette.

Eru était une jeune fille d’une dizaine d’année, elle avait deux longues couettes et ses cheveux étaient roses. Elle portait un uniforme scolaire classique, mais ses yeux dorés dévoilaient un aspect profondément dérangeant.

— Oh ? Le combat n’est pas fini ? Héhé ! Tant mieux, j’étais restée sur ma faim.

— Tais-toi, dégénérée ! cria Sakumi.

Elle passa sa manche sur ses yeux pour essuyer ses larmes :

— Tu seras la première à subir ! Eru attaque Mutation Virale ! Hellfaux utilise Charge-mana, suivi d’une Tempête de Sang et d’Ossement !

— Tu crois peut-être que je vais laisser faire ?

Sakumi savait que Eru ne tiendrait pas longtemps, mais elle avait besoin de quelques instants seulement.

— Carte Apocalypse : Eclipse magique !

Au moment où la carte flottante se tourna devant elle, une lueur verte inquiétante se répandit dans les alentours. Ce n’était pas un vert évoquant la nature, mais un qui évoquait plutôt la maladie.

Shyrhin et les trois autres se mirent immédiatement à tousser et porter leurs mains sur la poitrine comme si une douleur venait d’y apparaître. L’éclipse magique que venait d’invoquer Sakumi aspirait leurs forces vitales pour la diriger vers un seul point : l’index de Sakumi.

Cette absorption n’était pas suffisante pour les tuer mais elle les avait affaiblissait considérablement. Les héros invoqués par Sakumi étaient aussi sous le joug de cette carte infernale : ils commencèrent à disparaître en se transformant en paillettes.

— Hellfaux, je t’offre l’obscure tribut ! Que ta magie soit renforcée et renvoi mes ennemis dans les limbes éternelles de la vacuité !

Une sphère de ténèbres où étaient inscrits des symboles ésotériques complexes se forma entre les mains levées d’Hellfaux.

Shyrhin essaya de charger, mais il était trop tard. La sphère plus noire que les ténèbres, vibrant d’une énergie primordiale et redoutable, s’abattit sur elle.

À temps, Zesphyr fit signe à ses deux compagnons de reculer ; il leva son bâton et dressa un mur de pierre devant eux. Shyrhin n’eut que le temps d’interposer son tetsubô.

L’explosion de ténèbres eut lieu, la zone fut plongée dans une obscurité totale qui dura quelques secondes. Les personnes à l’intérieur subissaient à la fois des brûlures, des engelures, des lacérations et des étirements divers. C’était le genre d’expérience traumatisante dont quiconque se serait passé.

Lorsqu’elle s’estompa, il ne restait devant Sakumi qu’un cratère profond d’une vingtaine de mètres de rayon.

Le mur de pierre de Zesphyr n’avait pas tenu, il avait été annihilé ; les trois derrière avait été projetés et gisaient au sol. Ils étaient tous très blessés.

Mais, la pire était Shyrhin : son arme avait été complètement réduite en cendres, tandis qu’elle gisait inconsciente et couverte de blessures.

Zesphyr, Julvrae et Aleanar se relevèrent lentement. Pour sa part, Sakumi, suite à l’attaque de Hellfaux, était tombée à genoux, épuisées, elle respirait lourdement. Son visage n’avait pas abandonné cette expression de profonde colère.

Elle fixa son regard sur Shyrhin.

— Plus jamais tu ne nous attaquera. Eru, apparais !

La fille aux yeux dorés se matérialisa. Sakumi éprouvait des difficultés simplement à rester debout, elle se tenait même le flanc.

Ses lèvres allaient donner l’ordre meurtrier lorsqu’une personne s’interposa devant Eru : une fille aux longs cheveux noirs, Linka.

— C’est bon, arrête ! Tu ne voudrais pas que Yumeki te déteste pour ce que tu as fait, non ?

— Mais…

— Non, arrête ! Tu sais très bien que j’ai raison ! Il ne voudrait pas que tu deviennes une meurtrière !

Une expression de contrariété apparut sur le visage de Sakumi qui ferma les yeux.

— Eru, je te libère !

L’invocation disparut en se transformant en paillettes lumineuses.

— C’est bon : prenez-la et partez d’ici tout de suite. Je ne suis pas d’humeur à vous voir plus longtemps, dit Sakumi en revenant vers Yumeki.

Zesphyr hocha de la tête. Le groupe prit Shyrhin et s’enfuit sans demander son reste.

Une fois partis, Sakumi soupira longuement. Elle fixa tendrement Yumeki qui était à présent guéri, ses blessures totalement refermées. Il reprenait d’ailleurs lentement conscience.

— J’ai encore besoin de toi pour une petite tâche, dit Linka en présentant le champ de bataille de la main. Il faut réparer tout ça. Je sais que tu n’as plus d’énergie, je te propose de puiser un peu dans la mienne.

— Comment veux-tu procéder ?

— C’est simple.

Linka lui prit la main et, à cet instant, Sakumi sentit effectivement un lien se former entre elles en même temps qu’un afflux d’énergie qui pénétra son corps. Sans plus tarder, elle employa « Field Recover » et effaça toutes traces du combat.

***

Il était presque minuit, tous les trois étaient assis sur les marches à l’extérieur de la sortie Electric Town celle qui menaient au passage couvert de l’UDS. Ils avaient un peu repris leurs forces.

Ni Linka, ni Sakumi n’avaient vraiment raconté ce qui s’était passé à Yumeki. Avec son air mystérieux habituel, la première avait simplement expliqué que Sakumi avait mis les ennemis en fuite.

— Je ne sais pas ce que tu as fait mais je te remercie sincérement, Sakumi. Comme tu l’as vu, c’est ce genre d’ennemis qui courent après la carte. Je sais que tu veux la gar…

Il fut interrompu lorsque Sakumi lui tendit les deux cartes de la Sorcière en sa possession.

— Elles sont à toi ! Tu t’es battue pour elles et sans toi je serais morte à l’heure qu’il est.

— Oh ? D’un autre côté, moi aussi je ne serais plus là si tu ne m’avais pas soigné.

— Blessure que tu as subie par ma faute, pour me protéger, je te rappelle. Ne refais plus jamais ça, tu veux ?

Yumeki baissa la tête et soupira longuement.

— Je ne peux pas te le promettre. Si c’était à refaire, je le ferais encore. Autant de fois qu’il le faudra.

À cet instant, Sakumi sentit une vague de chaleur l’emplir. Elle avait commencé à avoir des doutes pendant le duel déjà. Elle n’était pas une fille extravertie et lorsqu’elle avait vu que son adversaire était un jeune homme qu’elle trouvait à son goût, une première faille s’était créée dans son armure.

Au début, elle avait pensé qu’il sortait avec Linka, puis elle avait compris que ce n’était pas le cas. Mais la distance était un obstacle terrible, puis elle ne le connaissait pas vraiment. Mais, au cours du dernier combat, quelque chose avait cédé en elle.

— Je te laisse le privilège de les fusionner. J’ai peut-être gagné le combat sur table mais tu es le réel vainqueur.

Il l’avait vaincue, d’une manière ou d’une autre. Elle ne savait pas encore ce qu’elle allait faire de ces sentiments mais, à cet instant, elle n’avait pas de mal à assumer l’attirance qu’elle ressentait pour lui. Au fond, il avait failli mourir pour elle et elle avait failli tuer pour lui.

Ils étaient un couple rapprochés par les ténèbres et séparés par la mort… où du moins, c’est ce qu’elle aurait aimé dire dans un élan poétique, mais ce qui les séparait était quelques centaines de kilomètres, en réalité.

— Mmm… Je ne comprends pas bien tes raisons, mais merci beaucoup ! dit Yumeki en s’inclinant.

Sakumi lui adressa un sourire sincère, puis croisa les bras et fermant un seul œil dit :

— Je vais quand même te demander quelque chose en échange.

— J’en étais sûre ! s’écria Linka.

— C’est jamais gratuit… Tu vas me demander quoi ?

— La prochaine fois, j’aimerais que… j’aimerais un rendez-vous seul à seul avec toi. Pour faire connaissance !

— Hein ? C’est tout ?

— Accepte, je te dis, dit Linka à voix basse à son oreille. C’est pas cher payé ! Puis, on est à Akiba, les harem sont autorisés.

— Tsss ! Mais tu vas te taire idiote ! Akiba suit les lois japonaises d’abord !

Sakumi avait tout entendu, elle ne put s’empêcher de se mettre à rire.

— Je suis contre les harem. Je suis même du genre possessive, en vrai, dit-elle en plaisantant et en tirant la langue. J’aimerais que tu acceptes, mais je ne te reprendrais pas les cartes en cas de refus.

— Vraiment ? Dans ce cas… j’accepte. Je… Juste pour devenir amis, pas vrai ?

Il tendit sa main. Elle sourit élégamment, comme elle avait l’habitude de le faire.

— Juste pour être amis… mais tu me supplieras de devenir plus, lorsque tu me connaîtras.

Yumeki rougit tandis que Sakumi restait toujours aussi digne. Elle dégageait vraiment quelque chose de plus mature que Linka.

Pour détourner l’attention, Yumeki fusionna les deux cartes et remarqua…

— Ah ? Tu l’avais déjà fusionnée ?

— Oui, je l’ai gagnée sur un autre joueur hier. Je doute qu’il savait vraiment ce qu’elle représentait, il n’était pas un collectionneur.

Elle se leva et tendit une carte à Yumeki :

— Je te prête Hellfaux, c’est ma carte la plus puissante.

— Hein ? Pourquoi ?

— Je vais devoir rentrer et te laisser combattre toutes ces brutes. J’aurais mauvaise conscience s’il t’arrivait quelque chose. Puis, tu ne pourrais pas honorer notre accord. Disons que j’augmente tes chances de survie.

C’était un raisonnement logique, même si Yumeki humait une autre intention derrière.

— Ça se tient…, dit Linka de son côté.

— Merci beaucoup !

— De rien. Je vais devoir y aller, le temps d’arriver à Ikebukuro…

Sakumi saisit la poignée de sa valise. Linka et Yumeki se levèrent à leur tour.

— Fais bien attention à toi en rentrant, Yumeki-kun.

— Toi aussi, Sakumi, dit-il d’une voix un peu attristée.

Ils l’observèrent rentrer dans la gare et disparaître avec toute l’élégance qui la caractérisait.

— Il ne reste plus qu’à rentrer à l’hôtel. Moi qui pensais enfin pouvoir rentrer chez moi… Pffff !

Linka ramassa un papier qui venait de tomber par terre, elle l’avait vu glisser des mains de Yumeki.

Elle se mit à rire :

— Sakumi ! Haha !

— De quoi ?

Elle lui tendit le mot qui avait été dissimulé derrière la carte de Hellfaux.

« Je vais revenir. Je te confie temporairement Yumeki-kun, espèce de femme-harpie ! J’ai ajouté mon numéro dans ton répertoire, Yumeki ! »

— Hein ? Sérieux ?

Il vérifia et un nouveau numéro s’y trouvait : « Ma Sakumi d’amour ».

Yumeki grimaça alors que Linka explosa de rire.

— Encore une fille bizarre dans mon entourage…, dit-il en soupirant. Mais qu’est-ce qui est arrivé à ma vie paisible ?!