Tome 2 – Chapitre 4

Yumeki avait sombré dans le sommeil.

La chaleur de l’intérieur du wagon, le siège moelleux sur lequel il était assis et le ronronnement uniforme du moteur du train avaient eu raison de sa fatigue.

Il rentrait de cette horrible journée de travail qu’il avait passée à moitié conscient de son environnement, tant il avait été fatigué. Son état n’avait fait qu’alimenter encore plus les rumeurs à son endroit.

Il se réveilla en sursaut lorsqu’il eut l’impression qu’une créature venait de lui mordre l’épaule. Rapidement, il se rendit compte qu’il n’était pas dans son lit, mais reposait sur l’épaule d’un usager.

La honte s’empara de lui, il s’apprêtait à présenter ses plus plates excuses, lorsque…

— Toi ? Mais…

— Yo ! Ça faisait un bail, Yumeki-kun !

Le visage rond de l’individu aux cheveux noirs mi-longs, aux yeux déformés par une paire de lunettes et à la peau bleutée par un rasage quotidien, se tourna vers lui.

Vêtu d’une chemise à carreau ouverte, un t-shirt blanc décoré d’un motif abstrait et d’un baggy militaire, Yumeki reconnut Kazuo.

— Qu’est-ce que… ? demanda-t-il de façon surprise.

— Qu’est-ce que je fais ici ? Je n’ai pas le droit de monter dans un train ?

— C’est pas ce que je voulais dire ! Pourquoi tu vas à Akiba ? Et pourquoi tu es habillé comme ça ?

Les lèvres de Kazuo formèrent un arc de cercle, un sourire digne d’un méchant de film ou d’anime.

— Qui a dit que j’allais à Akiba ? D’ailleurs, je te signale que la station d’Akiba on l’a dépassée il y a deux arrêts.

— QUOI ?! J’ai raté la sortie ?

— Eh oui !

Yumeki baissa la tête dépité, non seulement il s’était endormi, avait utilisé l’épaule de Kazuo comme coussin, mais pour couronner le tout il avait raté sa sortie. Cette journée était vraiment une plaie du début à la fin.

— Au fait, désolé de m’être endormi sur toi.

C’était trop tard pour la sortie, il ne restait plus qu’à descendre et repartir dans l’autre sens. Yumeki avait repris ton calme, aidé par sa fatigue qui le poussait à se désintéresser de tout.

— T’inquiète, c’est pas la première fois. Tu dois bien m’aimer au fond de toi, dit-il en faisant semblant de lui envoyer un baiser.

Yumeki grimaça sans cacher son dégoût, en réponse.

— Haha ! T’es trop drôle ! La réaction que j’attendais.

— Ouais… Je vais descendre du coup. À une prochaine.

L’écran à l’intérieur du wagon indiquait l’approche d’une station.

— Oublie pas de répondre à Miss Linka : ton téléphone n’a pas arrêté de vibrer.

Yumeki glissa la main dans sa poche et tira son smartphone. Effectivement, il y a avait de nombreux messages non lus et même quelques appels manqués.

— Curieux hasard de se croiser ici… Tu es sûr que tu ne rentrerais pas d’Akiba ? demanda Yumeki en plissant les yeux de manière inquisitrice.

— Comme tu le vois, je n’ai aucun sachet. Pour ma femme, j’ai vraiment arrêté, tu sais ?

— J’ai du mal à le croire… Comment quelqu’un d’aussi fervent que toi pourrait arrêter pour une femme ?

— Il y a des secrets détenus par les femmes seules, mon cher ami.

Yumeki ne le considérait pas comme tel, cela dit. Il se souvint de la collection de hentai qu’il lui avait donnée et ne pouvait s’empêcher de déduire le « secret » dont parlait l’otaku à la retraite.

— Oui, je vois…

Kazuo leva le pouce puis se mit à observer leurs alentours ; il paraissait chercher quelqu’un. Il finit par tirer son téléphone portable de sa poche, un appareil plutôt ancien.

Il déverrouilla l’écran et lança une étrange application avec du texte en anglais.

— C’est quelle marque ton téléphone, il ne me dit rien…

— Une marque étrangère pratiquement introuvable au Japon.

— Pourquoi tu utilises ça ? C’est quoi ce jeu d’ailleurs ?

— Chut ! C’est une application de ma création pour repérer les récepteurs d’ondulations. S’ils apprennent que j’ai un truc du genre, ils vont redoubler de vigilance.

Yumeki avait oublié cet aspect de sa personnalité : Kazuo était un fervent conspirationniste, il croyait fermement être surveillé par des agents gouvernementaux à la recherche de pouvoirs magiques et autres.

Le jeune homme savait qu’il valait mieux ne pas poser de questions dans ces moments-là, aussi il se contenta d’attendre l’arrêt du train. Plus que deux minutes, indiquait l’écran.

— Au fait, tu es au courant de ce qui se passe à Akiba en ce moment ?

— À ton avis ?

— C’est impoli de répondre à une question par une autre question… c’est mon avis.

— Whaah ! T’es vraiment un tsundere masculin.

— Je ne suis pas un tsundere !

— Ouais, ouais… ‘fin bon, ils ne sont pas là, on va pouvoir parler.

— Pfff ! Je t’écoute.

Yumeki était exaspéré d’être appelé « tsundere » aussi bien par Kazuo que par Linka, il souffla bruyamment pour marquer sa protestation. Mais, Kazuo ne parut pas y prêter attention.

— En somme, il y a plusieurs groupes d’envahisseurs d’autres mondes.

— Plusieurs ?

— Si je te dévoilais le fin mot de l’intrigue, Miss Linka m’en voudrait énormément. Je n’ai pas envie de la décevoir… et toi non plus, dit-il en souriant de manière inquiétante et en posant un doigt sur ses lunettes.

Cette expression agaçait Yumeki qui ne tarda à dire sèchement :

— Le savoir permettrait de sauver des vies.

Et de rentrer à la maison, ce qu’il se dispensa de dire.

— Demande à Linka les nouveautés du jour, tu tiendras une première piste. Sur ce, tu dois descendre : ne fais pas attendre la jeune dame.

Le train arriva en gare au mauvais moment.

— Bien joué ! À une prochaine, je sens qu’on va se revoir de toute façon… Sensei.

Kazuo sourit à pleine dents alors que les reflets de lumière se concentrèrent sur les verres de ses lunettes.

— À une prochaine, l’Élu.

En soupirant, Yumeki sortit du train. Il n’aimait pas non plus qu’on l’appelât de la sorte. Kazuo était un concentré de ce qui l’énervait, de toute manière.

À peine le pied sur le quai, son téléphone se mit à vibrer : c’était un appel de Linka.

— Yahoo ! Tu es où ? dit-elle de sa voix enjouée habituelle.

— Salut. Je… me suis endormi dans le train, j’ai raté l’arrêt. Je vais faire demi-tour, j’arrive, avoua-t-il plus honnêtement qu’il n’aurait cru.

— Ah bon ? Tu es si fatigué que ça ? demanda la jeune femme sur un ton innocent.

— La faute à qui ?

— À moi ?

— Et à Sakumi. Elle n’a pas arrêté de me harceler de messages et d’appels.

— Sakumi t’aime vraiment bien, on dirait.

— Ouais… et je ne comprends pas vraiment pourquoi, cela dit.

— Bah, te pose pas de questions inutiles : elle t’aime c’est l’essentiel. Sur ce, je vais t’attendre au gamecenter de la sortie Electric Town. Envoie-moi un mail avant d’arriver.

— OK, amuse-toi bien, droguée des jeux vidéo.

— Haha ! Tu deviendras pareil, tu verras.

— Ouais, ouais. À tout de suite !

— À bientôt !

Il raccrocha et rangea le portable dans sa poche.

Il soupira longuement, ses épaules tombèrent. Il était fatigué, cette seconde vie à Akiba n’était pas de tout repos.

***

« C’est qui cette fille ? C’est une pro ? »

« Je crois l’avoir déjà vu dans une revue, elle aurait battu le mois dernier le champion coréen. »

« C’est pas possible d’avoir battu BloodyRoom, c’est un joueur classé !! »

« TiedRose, c’est pas le nom de la joueuse qui utilise toujours Violette ? »

« Violette ? La sorcière italienne ? »

Le joueur appelé BloodyRoom, s’immobilisa quelques instants dans une position « cool », puis passa sa main dans ses cheveux et s’avança vers Linka :

— Très belle victoire. Qui aurait-pu croire qu’une si belle rose pouvait avoir de telles épines ?

Yumeki qui venait d’arriver et cherchait Linka assista à cette scène. Elle était le centre d’attention de l’étage des jeux de combat.

— Hein ? Des roses ? Tu veux parler de Violette, c’est ça ? Ouais, elle défonce comme chara ! C’est normal son BasMK est prio sur tout et est à +3 en garde.

Cette phrase ressemblait à une langue étrangère aux oreilles du jeune homme qui se demandait plutôt comme attirer l’attention de Linka au sein de cette foule d’hommes agglutinés autour d’elle.

BloodyRoom esquissa un sourire charmeur avant de prendre la main de Linka et de lui faire un baisemain.

La foule entière retint son souffle, puis d’une seule voix cria de stupeur.

Il n’y avait que des hommes, tous attirés autant par les performances de Linka que par sa beauté. Tous étaient jaloux de BloodyRoom, c’était évident.

Yumeki ne put s’empêcher de prendre son visage dans sa main. La jeune femme pencha la tête de côté se demandant ce qu’était ce baiser sur sa main lorsqu’elle aperçut Yumeki.

— Ah ! Tu es enfin arrivé ! Yohooo !

Yumeki rougit face à tous les regards qui se braquèrent sur lui. Il n’avait plus de raison de se cacher ou hésiter.

— Salut… Partons d’ici…

Linka quitta le cercle en saluant de la main et en rejoignant le jeune homme. Il sentit les désirs homicides de ces derniers sur lui.

— Je passais simplement le temps lorsque tous ces joueurs curieux se sont intéressés à ma partie. Au fait, j’ai pas demandé : tu veux faire une partie aussi ? Je t’apprendrais, t’inquiète.

— Sans façon. Une autre fois… Haha !

Il n’avait qu’une seule envie : quitter cet endroit. Son visage était en sueur, il faisait son fier mais n’était pas à l’aise à être au centre de toute cette attention.

Ils quittèrent donc le gamecenter.

— Cela ne te dérange pas d’être le centre de l’attention ?

— Hein ? C’était ma Violette qui attirait l’attention, je n’ai fait que la contrôler.

C’était donc ainsi qu’elle voyait les choses, remarqua Yumeki en soupirant. N’avait-elle aucune conscience de l’effet qu’elle provoquait sur la gente masculine, notamment ?

Il laissa tomber, parler de ce genre de choses serait embarrassant. À la place :

— Et donc ? Quel est le programme pour la soirée ? demanda Yumeki.

— Tu as dîné, Yumeki ? J’ai quelque chose à te proposer, dit-elle en fermant un œil et en levant son index.

— Hein ?

— Ooohhhh ! Alors ce bâtiment est censé être un maid café ?! demanda Yumeki sur le ton de l’émerveillement et de la surprise.

— C’est un maid café temporaire. Il ouvre ses portes aujourd’hui et fermera à Nouvel An. Il est grand, pas vrai ?

Si Linka avait projeté de s’y rendre par curiosité, pour visiter ce nouveau lieu, lorsque, chemin faisant, Yumeki lui avait narré les propos de Kazuo, elle avait trouvé une raison de plus de s’y rendre : en effet, c’était là la plus grande nouveauté du moment d’Akihabara.

Si Kazuo impliquait qu’il y avait là un indice, il était « impératif » qu’ils s’y rendissent.

— Le bâtiment entier est dédié au thème des angels maids ! Bien sûr, le service est fait par des anges habillées en maid

— Tu veux dire plutôt des maid habillées en ange ?

— Oui, c’est vrai. Pour être plus précis, il s’agit de maid habillées en ange qui s’habillent en maid.

— Sacré concept.

— Héhé ! Je ne te le fais pas dire ! À l’intérieur, il y a une multitude d’activités proposées. Je ne connais pas les détails mais c’est ce qui était écrit sur leurs flyers et leur site internet.

— Je vois… Tu penses qu’il peut y avoir une corruption démoniaque derrière tout ça ?

— Ce serait quand même très ironique. Remarque, les anges déchus ont été corrompu, donc pourquoi pas ?

Yumeki leva les épaules, c’était bien une réponse à la Linka.

— Et donc, que fait-on ?

— L’ouverture officielle est aujourd’hui avec une inauguration et tout. Mais le plus gros des événements se dérouleront samedi et dimanche, en réalité. Faisons un tour quand même, bien que le week-end me paraîtrait le moment le plus indiqué pour une attaque de démons.

Yumeki afficha une expression profondément agacée en fixant devant lui la foule alignée devant l’entrée :

— C’est tellement exceptionnel des anges habillées en maid pour justifier une telle file d’attente ?

— Pas vraiment, le concept a déjà été mis en scène plusieurs fois.

— Alors pourquoi ? Je déteste attendre !

Linka se mit à rire délicatement puis, posant son doigt sur le coin de ses lèvres :

— C’est l’attrait de la nouveauté ! Puis, nous sommes au Japon, c’est fréquent, tu sais ?

Yumeki ne fréquentait pas vraiment les endroits à la mode, mis à part les files d’attente aux temples à Nouvel An, il n’avait que peu de fois subit ce genre d’expériences.

— Bon après, il y a aussi beaucoup de fan de maid, faut pas croire. Ah ! J’ai hâte de rentrer voir ce qu’elles proposent !

Contrairement aux autres maid cafés, ce n’était pas un simple local, mais bien plus un complexe. Il était impressionnant, il était clairement le plus grand maid café de la ville, sinon du monde. Puisque la bâtiment était neuf flambant, on ne savait pas encore précisément à quoi il servirait après ce café temporaire : salle de concert ? Centre commercial ? Ou bien un espace événementiel ?

Quoi qu’il en serait, la façade extérieur était entièrement décorée sur le thème du Paradis. Quatre immenses affiches descendaient depuis le dernier étage jusqu’au rez-de-chaussée, elles représentaient des cieux pleins de nuages et d’anges au style « kawaii ».

Devant l’entrée, il y avait également deux statues d’anges qu’on aurait pu croire dérobées à quelque musée, mais qui devait être simplement des répliques.

Seul, Yumeki n’y aurait jamais mis les pieds : c’était trop extravagant pour lui. Il soupira une fois de plus en considérant la longue attente qui les attendait encore.

Soudain, Linka se tourna vers lui et plus précisément vers sa poche :

— Au fait, Lily-san, tu détecte des porteurs dans la foule ?

Yumeki fut surpris mais finit par comprendre et tirer la carte de sa poche.

— Parle à basse voix Lily, on pourrait attirer l’attention.

Même s’il était conscient qu’avec la beauté de Linka ils l’avaient déjà attirée depuis un moment.

<< Je sais, bougre d’idiot ! De toute manière, seuls les collectionneurs m’entendent. Tsss ! >>

En effet, il n’y avait pas pensé. On pouvait entendre leurs voix parler à Lily mais pas ses réponses. Au pire, on penserait qu’ils étaient fous à parler à un morceau de papier… ou alors on penserait qu’ils communiquassent de manière un peu étrange.

— Et ta portée de détection s’étend jusque où ? demanda Linka à basse voix.

<< Je peux détecter les fragments avec précision à Akiba, plus loin j’ai juste une vague idée. >>

— Parfait. On est tranquilles pour notre visite du maid café, du coup.

— Néanmoins, je me demande à quoi ça va nous servir si elle sait qu’il n’y a pas d’autres fragments.

Les deux femmes tournèrent leurs regards vers Yumeki : l’un hostile, l’autre implorant. Il n’avait fait que souligner un point essentiel, ils cherchaient à y entrer pour une bonne raison.

— Bah, je suppose que ça ne coûte rien d’aller regarder…, conclut-il en se grattant l’arrière de la tête.

— Oui, tu as raison ! Et t’inquiètes pas, on en aura vite fini. On fait un petit tour, on boit quelques verres, on mange un truc et on retourne dormir à l’hôtel.

Yumeki espérait qu’on ne les ait pas entendus, sinon il risquait sa vie. Il ignorait que d’autres menaces étaient présentes à cet instant.

***

Une fois à l’intérieur…

Linka ne cessait de pousser des « whaaou ! » et des « oooh ! », tant elle était émerveillée.

L’entrée se présentait comme une sorte de tribunal du Jugement Dernier, dans un style très baroque, chargé de décorations dorées et complexes, donnant un effet d’abondance.

Des anges habillées en maid venaient accueillir les « âmes trépassées » afin de les guider vers les différents paradis.

L’une d’entre elle, un ange aux cheveux mi-longs, avec une frange et des lunettes vint à leur rencontre :

— Bienvenue, âme charitable ! Le verdict de l’Apocalypse a été rendu : vos âmes sont sauves, soyez rassurés !

Sur ces mots, elle applaudit.

— Pas évident le métier de maid, pensa Yumeki. J’aurais du mal à dire sérieusement de telles répliques.

— Laissez-moi vous donner quelques explications concernant nos différents paradis…

Sur ces mots, elle prit une brochure dans une sacoche en cuir accrochée à sa cuisse et la déplia. Sur celle-ci, était imprimé le plan du local dans une imitation de carte manuscrite.

— Alors, ici vous avez les neuf paradis : le ciel de la Lune, le ciel de Mercure, le ciel de Vénus, le ciel du Soleil, le ciel de Mars, le ciel de Jupiter, le ciel de Saturne, le ciel des Étoiles fixes et enfin le Premier mobile. Vous avez une petite explication à côté de chacun d’entre eux.

Yumeki lut rapidement que chaque « ciel » correspondait à un thème d’ambiance différent.

— Permettez que je vous explique également autre chose. Au Paradis, il faut apprendre à être aimé de tous. Chaque fois que vous participez à des activités en compagnie de nos maids, vous recevez des points de Bonté qui seront totalisés sur votre compteur d’âme.

Sur ces mots, elle sortit une carte de la même poche accrochée à sa cuisse ; sur celle-ci figuraient le dessin d’une rosace avec une trentaine de cases vides.

— Chaque activité menée à bien permet d’avoir des points de Bonté accordées par nos anges. Lorsque votre compteur est plein, vous pouvez disposer de l’accompagnement personnalisé d’une de nos maid pendant une heure. Non seulement, elle vous tiendra compagnie, mais en plus elle vous permettra d’accéder aux activités du dernier des cieux : l’Empyrée. Les activités de ce ciel sont tenues secrètes pour le moment puisqu’il n’y a pas encore eu d’élu. Sur ces belles paroles, amusez-vous bien !

Les yeux de Linka pétillaient au point que Yumeki se demanda s’il n’aurait pas dû amener des lunettes de soleil pour se prémunir de cette radiance. La maid leur laissa une brochure et une carte de compteur d’âme, puis s’en alla donner les mêmes explications à un autre groupe.

— On va oùùùù ? Y a tellement de choses que je voudrais voir ! Aaahhhh !

Yumeki lui jeta un regard amusé, elle paniquait devant tant de choix ; c’était une nouvelle expression faciale qu’il lui découvrait.

Il ouvrit son propre plan et lu les différents « cieux » proposés : il y avait un maid café angélique, un festival angélique, une salle d’arcade angélique, un planétarium angélique, une plage angélique, un restaurant de gastronomie angélique, un parc angélique, une pâtisserie angélique et une boutique angélique.

— Pfff, ils ont juste rajouté le mot angélique à tout, en gros, pensa Yumeki un peu désabusé.

— Je veux aller d’abord… au restaurant ! Non ! À la salle d’arcade ! Attends…Ah, non ! Plutôt à la pâtisserie ! Oui, oui, oui ! La pâtisserie angélique, je veux manger un dessert !

Yumeki porta un regard détaché sur elle :

— Calme-toi, tu vas finir par griller.

— Oui, c’est vrai, je vais blue screené si je continue.

Elle ferma les yeux et souffla pour se calmer. Pouvait-on réellement être aussi enflammée par de telles choses ?

Le jeune homme, pour sa part, était curieux de savoir comment ils avaient créés toutes ces ambiances dans un seul bâtiment… surtout la plage et le parc.

— OK, allons satisfaire tes envies de dessert en premier.

— OUI !! s’écria Linka en levant son poing en l’air.

— Mais n’oublie pas d’activité ton pouvoir qu’on vérifie s’il y a une trace de corruption. Comme je te l’ai dit, j’aimerais en finir rapidement.

— D’accord, j’ai pas oublié.

Tout dans son attitude indiquait l’inverse, c’est pourquoi Yumeki la fixa en plissant les yeux, perplexe.

Ils prirent l’ascenseur pour le huitième étage et arrivèrent dans un vestibule d’entrée décoré lui aussi de façon baroque. Une ange s’occupait d’appeler l’ascenseur pour le compte des clients.

Lorsque la porte s’ouvrit sur le huitième ciel, le ciel des Étoiles fixes, ils purent voir une grande salle avec une voûte céleste peinte en guise de plafond. Diverses statues ornaient de-ci et de-là l’endroit, ainsi que quelques tableaux.

Sur chaque table ronde en bois, il y avait statuette avec un angelot tenant une bougie, on aurait dit une salle de repos au cœur d’un centre commercial. Tout autour de celle-ci, divers couples ou célibataires dégustaient les différents gâteaux et autres sucrerie. De plus, il y avait une dizaine de pâtisseries dont les vitrines exposaient leurs spécialités.

Une ange aux cheveux blonds décolorés attachés en deux couettes s’approcha du duo à peine sortis de l’ascenseur.

— Chères âmes élues, voici votre table. Les commandes s’effectuent devant chaque pâtisserie qui vous l’apportera ensuite à votre place. De fait, n’oubliez surtout pas votre numéro !

Linka était émerveillée, tandis que Yumeki se prêtait au jeu sans rien dire. Il était malgré tout impressionné par les détails de la décoration du lieu mais ne partageait pas le même engouement.

— J’ai pas très envie de manger sucré, Linka. Je t’attends ici. Va donc choisir de quoi t’empiffrer, lui dit-il avec une pointe de sarcasme.

Elle n’y prêta pas attention et au contraire…

— Merciii ! J’adore cet endroit ! Le vrai Paradis doit ressembler à ça !

Yumeki en doutait mais il s’abstint de tout commentaire. Linka s’éloigna en direction des pâtisseries.

Pendant ce temps d’attente, Yumeki scrutait les alentours, la clientèle et les maids. C’est alors que son regard fut attiré par quelqu’un : une des maids de petite taille, aux cheveux noirs détachés, à la peau blanc laiteux et à la frange lui recouvrant les yeux…

— Toi !! Qu’est-ce que tu fais là ?

Se trouvant non loin, elle se tourna vers lui comme une biche apeurée. Leur échange visuel ne dura pas longtemps, elle s’enfuit.

— Hein ? Mais attends !

Yumeki se leva et la prit en chasse. Sa réaction ne laissait pas de doutes : c’était Koharu, même si elle avait une apparence différente. Il voulait lui parler, il devait saisir sa chance : maintenant !

Il se mit à lui courir après sans prendre en compte les réactions autour de lui.

Bien que de petite taille, Koharu courait très vite. Yumeki la suivit jusqu’à l’arrière-boutique d’une pâtisserie, puis monta à sa poursuite les escaliers qui les amenèrent tous les deux jusqu’au toit.

Alors que la porte métallique se referma derrière lui et qu’il souffla, fatigué de sa poursuite, ses yeux se portèrent avec un certain étonnement sur un objet hors du commun : un gros coffre en bois, identique à celui qu’il avait vu précédemment sur le toit du QG.

Les pièces commençaient à s’imbriquer : la fille du toit n’était-elle pas Koharu qui combattait le démon, tout simplement ?

Les bruits qui lui parvinrent lui faisaient dire qu’elle n’était pas à l’intérieur du coffre cette fois :

— Je sais que tu es derrière le coffre, je t’entends. Pourquoi te caches-tu de moi ? Ne sommes-nous pas des alliés après les différents combats que nous avons menés ensemble ?

Pas de réponse, mais il crut voir l’ombre de la fille s’étirer à côté du coffre.

— Je ne te veux aucun mal.

Il attendit la réponse qui fut plutôt longue à se faire entendre :

— Je… je… ne veux pas… parler…

— Pourquoi ? Je pense qu’il est nécessaire de parler : nous travaillons sur la même mission ! D’autant que toi, tu as l’air de me connaître déjà.

Encore de plus, la réponse ne fut pas immédiate. Il fallut à Koharu beaucoup d’efforts pour ce faire.

— Oui… je te connais…

Chaque mot semblait si difficile à sortir de sa gorge que Yumeki se sentit coupable de l’obliger à parler. Cependant, s’il ne la forçait pas un peu, la situation ne changerait pas : elle continuerait à fuir et combattre seule, et donc prendre des risques seule.

— On se connaît ? Tu es donc bien Koharu qui combat les démons.

Elle acquiesça. Même si leurs cheveux, style et attitude étaient différents, il l’avait reconnue à ce quelque chose qu’elle dégageait d’elle.

— Tu es un peu différente de l’autre Koharu avec qui j’ai combattu, cela dit.

— C’est… peut-être mieux… si tu parles avec elle…

Elle était deux personnes distinctes ? C’était ce que ses mots laissaient à entendre. Jusqu’à présent, Yumeki n’avait fait que lancer des pierres dans la mare en espérant déduire sa profondeur à partir des mouvements de l’eau. Mais Yumeki n’était pas un scientifique, une telle méthode avait ses limites.

— Attends, je vais venir de ton côté…

— Non ! réagit brusquement Koharu. Je… viens…

Yumeki s’interrompit dans son avancée et entendit « Dark Hope… Universe… transformation ! » sortir des lèvres de Koharu. Tout de suite après, une luminescence apparut derrière le coffre.

Inquiet, le jeune homme s’apprêta à s’y précipiter, lorsque…

— Tu es plus pervers que ce que je pensais : tu espérais me voir me changer, pas vrai ?

— Hein ?

C’était l’autre Koharu aux cheveux argentés nouée en queue de cheval latérale. Comme la fois précédente, elle portait un cache-œil et une robe gothique.

— Surpris ?

— Difficile de ne pas l’être. Vous êtes donc la même personne ?

— Oui, je suis la même personne. Comme toi, j’ai des pouvoirs.

C’était cet élément que Yumeki n’arrivait pas encore à bien intégrer à ses déductions : la magie faussait ses théories, elle permettait d’accomplir l’improbable. Il n’y avait donc jamais eu deux personnes, mais juste Koharu qui avait plusieurs formes.

— D’accord, je commence à y voir plus clair…

— Et sinon ? Pourquoi tu m’as suivie ? Pourquoi tu te mêles de cette affaire alors que je t’ai dit de ne pas le faire ?

Yumeki croisa les bras et fixa le ciel. En réalité, il l’avait suivie sans vraiment penser, il avait voulu lui parler sans penser à quelque chose de précis à lui demander. De fait, il ne savait que répondre…

— Mmmm… En fait, je t’ai suivie car tu m’as intrigué, sans trop y penser. Quant à mon implication dans l’affaire, je le fais pour Linka.

— La fille de la dernière fois ?

— Oui, c’est elle. Elle ne m’oblige pas par la force, qu’on soit clairs. Mais disons que le quartier est en proie à diverses attaques et elle s’est donnée comme mission de le protéger. Je me contente de l’aider.

Koharu soupira et leva les épaules.

— Je vois… Donc c’est par amour… Encore un de ces idiots qui meurt pour une fille.

— NON !! Qu’est-ce que tu racontes ?! C’est… Ça n’a rien à voir ! Et je ne compte pas mourir !

— OK, OK. En gros, tu es un protecteur de la veuve et de l’orphelin ?

— Non, c’est pas ça ! Mais c’est un peu ça quand même. Bref, laissons tomber cette question !

Koharu sourit victorieusement et s’adossa au coffre derrière elle. Elle attendait la suite des interrogations.

— Je peux te demander quels sont tes pouvoirs ?

— C’est un peu brusque mais cela ne me dérange pas. J’ai essayé de te tenir loin de tout ça, mais il semblerait que tu sois têtu.

— C’est ton cas également.

— On dirait bien…, rétorqua-t-elle avec un air mystérieux. Quoi qu’il en soit, ma collection est basée sur le cosplay. Et toi ?

— La question est un peu complexe…, dit Yumeki d’un air gêné en se grattant l’arrière de la tête. Il paraitrait que j’en ai plusieurs. Actuellement, j’utilise celle de Wyvern Quest et des cartes à collectionner aussi.

— Hein ?! Deux collections ? C’est possible ça ?

— D’après Linka, je suis une irrégularité. Hahaha ! rit-il nerveusement.

Koharu plissa les yeux et l’inspecta de la tête aux pieds, espérant sûrement percer ce mystère ou à défaut son mensonge, mais rapidement se résigna et leva les épaules.

— Admettons. Tu es le premier du genre, mais on va dire que c’est normal. Et donc ?

— Déjà… Merci beaucoup de m’avoir sauvé la dernière fois !

Koharu parut un peu surprise lorsque Yumeki s’inclina pour la remercier, puis fit signe d’arrêter.

— C’est gênant. C’est bon, tu m’as aussi sauvée.

— Tu t’en serais sûrement sortie sans moi.

— Pas sûre. Bref, cessons avec ces remerciements, tu veux ?

— D’accord. Puis-je te demander pourquoi tu combats ces créatures seule ? Qui sont-elles d’ailleurs ? Tu sais ce qu’elles veulent ?

Koharu baissa la tête et toucha nerveusement son oreille en répondant d’une voix trop basse pour être comprise.

— Tu crois que j’ai des amis, idiot ?

— Hein ?

— Quoi qu’il en soit ! d’une voix plus forte. Il s’agit de démons des strates infernales. Ils veulent ouvrir un portail permanent sur ce monde et faire venir leur Prince démon et ses armées. C’est tout !

— Comme si c’était rien…, dit ironiquement Yumeki.

— Ils ne sont pas très originaux. J’ai essayé de leur distribuer un flyer pour ce maid café, mais ils n’ont pas voulu.

Yumeki ne put s’empêcher de se mettre à rire, imaginer les démons venir au maid café pour consommer était trop amusant.

— Haha ! Ce serait bien si les ambitions des tyrans pouvaient se résoudre comme ça.

— Oui, clairement. Haha !

Pendant un instant, ils ne parlèrent plus, ils rirent discrètement, partageant ensemble ce moment. Puis, Koharu reprit :

— En gros, ils sont en train de corrompre des produits otakus afin de rediriger l’énergie démoniaque vers la brèche qu’ils comptent ouvrir. L’apothéose est prévue pour la nuit d’Halloween, le 31 octobre. Je ne sais pas où ça va se passer mais cette nuit-là, s’ils réussissent, l’un des Prince démon des Strates inférieurs débarquera à Akiba. Et comme qui dirait, ce sera sûrement un Game Over. Quant à la question, pourquoi Akiba… ?

— Parce que ce lieu réunit les énergies de la Collection, c’est bien ça ? l’interrompit Yumeki.

Elle acquiesça avec un sourire satisfait.

— Tu le savais déjà ? Remarque, tu es un collectionneur.

— Linka me l’a expliqué.

Koharu plissa à nouveau les yeux puis mit ses bras derrière la tête.

— Tu parles souvent d’elle.

— C’est… c’est parce qu’elle est celle qui m’a entraînée dans tout ce monde ! se défendit-il. Je ne connaissais rien il y a quelques semaines de cela.

— Tu as tes mystères aussi, j’imagine. Quoi qu’il en soit, les démons ont besoin d’énergie pour venir ici, soit celle d’un invocateur, soit celle de sacrifices, soit les objets magiques corrompus.

— Finalement, un peu comme les créatures abyssales ?

— Je ne les connais pas mais sûrement.

— Je vois… Donc une fois un lieu corrompu, ils peuvent entrer et sortir comme ils veulent, c’est ça ?

— C’est plus ou moins ça. Il y a autrefois des cas similaires, des villages entièrement corrompus ou des quartiers, mais les énergies en œuvre étaient trop faibles pour faire entrer un Prince démon. Cette fois, on parle de la capitale de la Collection. De plus, les démons reçoivent de l’aide de personne se trouvant déjà ici, c’est inquiétant.

— Les extraterrestres ! s’écria soudain Yumeki. Ils sont de mèche ! Les démons se sont alliés aux extraterrestres, c’est certain !

Il expliqua brièvement que Linka et lui cherchaient à la base à défendre le quartier contre ces derniers. Elle en prit note.

— Et nous, on peut faire quoi ?

— À part couper leur source d’approvisionnement d’énergie ? Je ne vois pas trop, en fait… Si on arrivait à rompre leur alliance, peut-être que… Il y a cette histoire de cartes aussi… Le type de la dernière fois, c’était un extraterrestre, c’est bien ça ?

Yumeki hocha la tête positivement.

— Les extraterrestres sont arrivés récemment à Akiba et sont à la recherche de six objets très puissants, des objets très rares de la Collection. L’un d’entre eux est cette carte.

Il tira Lily de sa poche pour la montrer à Koharu. Elle la prit en main et l’inspecta :

— Elle est si rare que ça ?

<< Oui, je le suis ! se défendit Lily sur un ton agressif. Et toi, tu es un parfait idiot ! Tu viens de me donner à une fille que tu connais pas et qui pourrait être ton ennemie ! IDIOT!! >>

Le visage de Yumeki se figea et pâlit : l’idée ne lui avait même pas traversé l’esprit. Il commença à paniquer alors que Koharu la lui rendit :

— Tiens, je te la rends, ne t’inquiète pas.

— Merci beaucoup, Koharuuu ! J’étais sûr que tu étais une fille bien !

— Mais tu as quand même eu des doutes. Haha !

— Désolé !

Cette fois encore, il se courba pour présenter ses excuses.

— C’est bon, je te dis. Arrête de faire ça…, dit-elle embarrassée.

— C’est donc ici que vous étiez ?

C’était la voix d’une tierce personne, celle d’une femme. Tout deux tournèrent leurs regards vers son origine et découvrirent une femme d’un âge difficile à définir, mais assurément mature.

Elle portait ses longs cheveux châtains foncés attachés en une longues queue de cheval et des lunettes couvrant ses yeux verts séducteurs. Sa peau est particulièrement claire. Elle portait un tailleur noir qui lui donnait un air strict et professionnel.

— Boss ? Nous en avons fini, je vais reprendre mon service !

Yumeki s’excusa à son tour :

— Je suis navré, j’avais vraiment besoin de lui parler.

Tous deux s’inclinèrent pour s’excuser.

— Mmm… cela me semble un peu facile pour des excuses. Ah tiens ! Je viens de penser à quelque chose pour vous faire excuser, dit-elle avec un regard sournois en croisant ses bras.

Yumeki et Koharu sentirent un frisson leur parcourir l’échine, sans le remarquer ils se rapprochèrent l’un l’autre intimidés par cette femme. Elle était le genre de personnalité qui intimidait facilement Yumeki.

— J’accepte de te pardonner, toi, le jeune impertinent qui ose courir après une de mes maids, à condition que tu acceptes d’être son premier client ! Quant à toi ! Pour avoir quitter son poste, tu vas lui proposer un accompagnement privé !

— Hein ?! s’écrièrent Yumeki.

***

— Tu as retrouvé ton autre personnalité ? C’est lié à tes transformations, c’est ça ? demanda Yumeki à Koharu qui était à nouveau habillée en maid angélique ; elle baissait la tête pour éviter son regard.

Les deux n’avaient eu d’autre choix qu’obéir aux ordres de la maid en chef et parcouraient les « paradis » ensemble.

Koharu hocha faiblement la tête, ses yeux humides semblaient prêts à déverser des larmes. Elle ressemblait à un petit animal en détresse.

— Détends-toi, je ne vais pas te faire de mal. Si tu ne veux vraiment pas, qu’importe ce que dira la directrice, je ne te force pas. Qu’est-ce que tu décides ?

La maid en chef faisait peur mais forcer cette fille l’était encore davantage. La réponse mit un certain temps à venir, le langage de Koharu était hésitant et timide :

— Al… Allons-y…

Yumeki fut rassuré par cette réponse. Il ne tenait pas tant à explorer le maid café qu’à mieux connaître Koharu avec qui il avait combattu. Innocemment, il lui tendit la main.

Aussitôt, Koharu se figea. Ses joues, déjà rouges, le devinrent davantage. La gêne monta même à ses oreilles et au reste de son visage. En tremblant, elle saisit malgré tout la main.

— Je te protégerai, ne t’inquiète pas.

Elle détourna le regard et ils reprirent la marche.

— C’est impressionnant ce changement de caractère. Je ne ressens aucune altération lorsque j’utilise les miens…

— Tu… tu… tu préfères… l’autre ?

— Hein ? Je n’ai pas dit ça… Euh… comment dire… ? Vous êtes toutes les deux la même personne, non ? Je ne peux pas en préférer une à l’autre.

À cet instant, les genoux de Koharu défaillirent : elle allait s’écrouler à genoux mais Yumeki la soutint, son visage plein d’incompréhension.

— Tu vas bien ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien… désolée… désolée…

Elle se ressaisit et se remit sur pied. Elle paraissait si fragile.

— Pour aller à l’Empyrée, il faut prendre l’ascenseur, non ?

Koharu acquiesça timidement.

— Tu sais ce qu’il y a à cet étage-là, au fait ? Puisque tu travailles ici, tu dois être au courant, j’imagine.

Koharu se pétrifia et son visage prit une teinte pâle.

— C’est si terrible que ça ?! pensa Yumeki en le découvrant.

C’est pourquoi, il demanda immédiatement :

— Tu préfères qu’on aille ailleurs ?

Koharu signifia timidement son refus. Ils poursuivirent donc en silence.

— À quel étage souhaitez-vous vous rendre, chères âmes élues ?

— Empyrée. Votre directrice nous a dit que nous pouvions nous y rendre.

En effet, la chef de l’établissement avait donné ordre au couple de tester ce paradis normalement réservé à ceux ayant suffisamment de points, en guise de punition.

— Ah bon ? Et votre carte angélique, chère âme élue ?

— Les points n’y figurent pas malheureusement. Haha !

Yumeki se mit à rire nerveusement en se grattant l’arrière de la tête. La maid l’observa d’un air surpris.

— Je… je vais demander à la directrice. Un instant, s’il vous plaît.

L’ange tira son téléphone et appela une personne nommée « Seigneur ». Même si c’était incroyablement arrogant de se faire appeler ainsi, cela correspondait au thème du local. Elle acquiesça plusieurs fois durant la brève conversation, puis raccrocha et revint vers le couple :

— Le Seigneur Tout-puissant nous a transmis ses directives. Veuillez me présenter votre carte, chère âme élue, je vais vous concéder les droits divins.

Yumeki n’était pas très à l’aise avec tout ce jargon religieux, c’est un peu intimidé qu’il lui tendit la carte.

Il se demanda soudain ce qu’aurait dit Linka si elle avait été présente : elle aurait sûrement adoré ce rôle poussé jusqu’au bout.

Son évocation lui fit se rappeler qu’il avait laissée à l’étage des pâtisseries, seule, sans rien lui dire…

— La pauvre ! Je l’ai abandonnée comme ça…

Discrètement, intimidé par l’ambiance du lieu, il pianota un message d’excuse à Linka et lui donna rendez-vous à l’endroit où ils s’étaient quittés. Elle répondit immédiatement par un : « OK ! Les gâteaux sont trop bons ! ».

Il sourit avant de soupirer en se disant qu’il s’était inquiété pour rien.

L’ange se tourna vers Koharu avec un sourire honnête, elles étaient techniquement collègue de travail mais Yumeki doutait qu’elles eussent échangé plus que quelques mots considérant le caractère de Koharu.

La maid angélique appuya sur un bouton dissimulé par diverses décorations afin d’appeler « la grâce divine » ; l’ascenseur s’ouvrit en produisant un carillon de clochettes.

À l’intérieur, Yumeki remarqua effectivement qu’il n’y avait pas de bouton pour le dixième étage, la maid composa un code sur le clavier qu’elle garda caché, puis elle inséra une clef dorée qu’elle portait autour du coup en pendentif.

Yumeki était une nouvelle fois complètement épaté par les moyens mis en œuvre par ce local pour créer cette atmosphère particulière.

Lorsque les portes se rouvrirent, devant leurs yeux se présenta un étage qui ressemblait à l’intérieur d’une église : une grande salle au plafond peint, avec des pilastres et plusieurs portes en bois sculptées avec des inscriptions en latin sur le linteau.

Deux anges vinrent vers eux : l’un était un homme et l’autre une femme. Cette dernière prit la parole et expliqua alors qu’une musique d’orgue s’éleva :

— Bienvenue à l’Empyrée ! Chère âme élue, vous êtes le premier à avoir le droit de contempler ce spectacle en présence de notre sérénissime Koharu. Ceux qui viennent ici voient leurs âmes rachetées pour l’éternité. Pour que le Seigneur reconnaisse cet engagement, une cérémonie sera célébrée. Puisque vous venez seul avec votre Ange Gardien, c’est elle qui se prêtera garante de votre âme. Tenez, je vous laisse lire la procédure de la cérémonie.

Sur ces mots, elle tendit une brochure à Yumeki. Ce dernier l’ouvrit et il comprit immédiatement de quoi il était question : un faux mariage, ou plus communément nommé une simulation de mariage.

Puisqu’il était venu seul, la mariée allait être Koharu.

La brochure expliquait que des vêtements leurs seraient prêtés, puis il y aurait une courte cérémonie « non religieuse » et, enfin, le « contractant » pourrait se rendre dans une pièce privative pour converser avec son Ange Gardien et accéder à des menus spéciaux.

Yumeki rougit. Même s’il s’agissait d’une simulation, la solennité du lieu donnait l’impression d’un véritable mariage. Il tourna sa tête vers Koharu qui détourna rapidement le regard.

— Pourriez-vous nous laisser quelques instants pour discuter entre nous ? demanda-t-il au duo angélique.

— Bien sûr !

Yumeki entraîna délicatement Koharu un peu plus loin et lui demanda à basse voix :

— Tu veux vraiment y aller ? Je vois bien que tu es embarrassée, si tu ne veux pas, c’est pas grave : nous pouvons aller ailleurs…

Elle baissa le regard et répondit :

— C’est… bon… c’est pas… grave… c’est pas un vrai…ma… ma…ma…

— C’est bon, j’ai compris !

Il était lui-même trop embarrassée pour entendre ce mot !

— OK… Allons-y alors…

De retour devant les deux anges, on les mena aux cabines d’essayages…

Quelques minutes plus tard, la double porte qui se trouvait en face de l’ascenseur s’ouvrit en grand. Les deux anges, chacun d’un côté, s’inclinèrent pour signifier au couple d’entrer.

Yumeki était vêtu d’un costume rappelant ceux du 18ème siècle européen : il portait un veston blanc brodé qui lui descendait jusqu’aux genoux, diverses dorures et quelques galons sur les épaules. Ses cheveux avaient été coiffés en arrière malgré le chapeau avec une plume rouge qu’il portait sur sa tête. Quelques jabots ressortaient des manches de sa veste.

Lorsque la frêle et menue Koharu entrer dans ce vestibule, il fut ébloui.

Elle portait également une robe de style ancien allant avec le folklore du local à thème. La jupe de sa robe blanche finement brodée était large et pleine de volants et de dentelles ; ses manches étaient évasées et se terminaient par une véritable avalanche de dentelles.

Elle ne portait pas de voile pour lui couvrir le visage mais à la place un petit chapeau fixé légèrement sur le côté de la tête et qui servait à tenir ses cheveux.

Pour la première fois, Yumeki pût voir ses yeux d’une couleur qu’il n’avait jamais vu auparavant : ils étaient rouge foncé. Leur forme plus arrondie en faisaient des yeux d’étrangère.

Comme on pouvait également s’y attendre, son visage pâle était complètement rouge et tout son corps tremblait de surcroît.

— Rassure-toi, chuchota Yumeki en s’approchant d’elle, ça te va à ravir. Tu es très belle.

À peine eut-il fini sa phrase qu’il vit des larmes couler le long des joues de Koharu.

— Hein ? Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai dit un truc qu’il n’aurait pas fallu ?

C’était la faute de son ingénu compliment qui avait troublé la jeune femme, mais cette dernière secoua la tête et sécha ses larmes sans l’accuser.

— Non… c’est bon… on peut… y aller…

Yumeki était angoissé, mais il devait prendre sur soi pour la soutenir ; elle était si fragile ! Il en oubliait presque la redoutable combattante qui affrontait seule les démons.

Il lui tendit naturellement la main, elle la prit avec hésitation. Yumeki sentit son visage bouillonner alors qu’ils franchirent ensemble les portes et arrivèrent sur une sorte de balcon artificiel à la rampe en pierre décorée (ou d’un matériel qui ressemblait à du granit).

Sous le balcon, des nuages jaunes formaient une sorte de maelstrom. Yumeki, une fois de plus était impressionné par le niveau de détail de la décoration. On pouvait aisément déterminer qu’il s’agissait de faux nuages mais ils si réalistes qu’ils étaient bluffants.

En face d’eux, une tribune avec un siège vide, un siège qui n’était pas destiné à accueillir un humain tant il était grand.

Alors qu’une voix, modifiée par ordinateur pour paraître inhumaine, en sortit une courte cérémonie eut lieu au cours de laquelle on demanda à Koharu de se prêter garante pour le rachat des péchés de Yumeki et lui permettre de se rendre au Paradis Eternel.

Au demeurant, cette cérémonie avait vraiment l’air d’être religieuse mais Yumeki était persuadé que ce n’était pas le cas : elle englobait bien trop d’éléments fantaisistes.

La réponse de Koharu fut positive, bien qu’elle prit de longues pauses avant de répondre aux différentes questions.

Nul doute que la personne derrière la voix du trône devait être la directrice, elle attendait patiemment les réponses comme si elle la connaissait bien. Puis, qui d’autre que la personne se faisait nommer le « Seigneur » pouvait tenir un tel rôle ?

Après que leurs âmes furent « officiellement » liées, on leur recommanda de reprendre leurs vêtements communs et de se rendre au banquet spécial de l’Empyrée. Puisqu’ils étaient les premiers clients à y accéder, toutes les commandes dans l’heure étaient gratuites.

Mais alors que Yumeki attendait seul à la table dans ce décor blanc et doré, presque étouffant à la longue, la maid angélique accourut :

— Koharu-chan s’est enfuie ! Je suis désolée !

Malgré la surprise, il s’étonna lui-même de son propre temps de réaction.

— Je crois savoir où elle se rend…

La maid paniquée l’épaula sans poser de question, elle le fit entrer dans l’ascenseur et le ramena au rez-de-chaussée où Yumeki s’empressa de sortir du local.

Il aperçut la petite silhouette de Koharu au coin de la rue. Il courut la rattraper.

— Attends, Koharu ! Pourquoi t’enfuir comme ça ? Tu n’as pas aimé le temps passé ensemble ? lui adressa-t-il une fois à portée de voix.

Elle sursauta, parut paniquer, puis rougit intégralement tandis que des sons inintelligibles quittèrent ses lèvres.

Yumeki comprenait qu’elle n’y arriverait pas sans un coup de pouce, il reprit la parole :

— J’ai compris… Tu n’y arriveras pas. Tiens prends ça ! Tu me contacteras quand tu te sentiras prête à parler, d’accord ?

Il tira d’un étui métallique oblong une de ses cartes de visite professionnelles et la tendit à Koharu.

Cette dernière l’observa avec surprise, mais également soulagement de ne pas avoir à communiquer verbalement.

— Je sais, c’est la carte de mon travail mais le numéro de téléphone est le bon : tu pourras facilement me contacter… Par exemple, la prochaine fois que tu partiras en mission. Tu n’as pas besoin de tout endurer seule, je t’aiderai !

Koharu eut un mouvement de recul, elle mit ses mains sur sa poitrine comme si elle venait d’être touchée par une attaque.

— Je refuse que tu affrontes seule ces monstres. Linka et moi, nous t’aiderons ! Nous avons le même objectif, non ?

Il mit plus d’entrain dans ces paroles qu’il ne l’aurait cru, Linka l’aurait sûrement qualifié de « héros de shônen » à cet instant. Mais c’était ses véritables sentiments : il ne voulait pas qu’il arrivât malheur à une si faible et gentille fille.

Les yeux cachés par sa frange, quelques larmes finirent par couler sur les joues de Koharu. C’était des paroles auxquels elle ne s’attendait pas… mais qu’elle avait longtemps désirées. Yumeki ne savait pas comment les interpréter :

— Tu ne veux pas ? Remarque, je peux comprendre…, dit-il en se grattant la joue. On se connaît à peine…

Il se rendait compte plus ou moins de l’absurdité de toute cette histoire : il disait de telles choses à une jeune femme qu’il avait à peine rencontrée il y a quelques temps et dont il ne savait somme toute rien. Mais…

— Tu m’as sauvé et je t’ai sauvée à mon tour. En quelque sorte, j’ai l’impression qu’un lien s’est formé…, avoua-t-il. Nous sommes des frères d’armes, en quelque sorte, non ?

Koharu se retourna pour dissimuler son embarras. Elle parvenait à comprendre le sentiment qui animait ses paroles : les combats à la vie et à la mort n’avaient pas besoin de mots pour s’exprimer, ils avaient leur propre langage. Y avait-il même un lien plus fort que celui de deux combattants ayant placé leurs vies dans les mains l’un de l’autre ?

— Bref… euh… ce que je veux dire… c’est que j’ignore qui tu es et pourquoi tu fais ça, mais je sais que tu es une fille bien. Du coup, je voulais te dire que tu n’es pas toute seule, je te laisserais pas tomber, je combattrais à tes côtés. D’accord ?

Koharu partit en courant au milieu de la foule de la Chou-Dori qui s’écarta pour la laisser passer. Yumeki ne la suivit pas, il lui avait tout dit ; il resta sur place en se grattant la tête.

— Dommage, elle ne vous pas suivie.

C’était la voix de la maid angélique de l’Empyrée que Yumeki avait totalement oublié et qui l’avait suivi.

— Oui, c’est dommage…

Il espérait qu’elle n’eut rien compris à ses propos un peu trop ouverts, il ne fallait pas que des personnes normales fussent au courant des combats surnaturelles qui agitaient le quartier.

— Charmante enfant que cette Koharu… Moi aussi, j’aimerais avoir l’air aussi jeune qu’elle… Aaahhh~ !

Yumeki grimaça tandis qu’une goutte de sueur apparut sur sa joue. Il n’avait sûrement pas besoin de s’inquiéter.

— Souhaitez-vous entrer à nouveau dans nos locaux ? Je vous accompagne ?

— Volontiers, j’ai une amie qui m’attend.

La maid plissa les yeux et fixa Yumeki.

— Avec combien de filles au juste sortez-vous en même temps ?

Yumeki détourna le regard sans rien dire. Il ne sortait avec personne en réalité, mais il n’avait pas envie d’argumenter en pleine rue et être entendu de tous.

Finalement, Yumeki retrouva Linka à la table où ils l’avait laissée.

Elle dévorait seule un gâteau aux framboises entier, d’autres assiettes étaient posées là en attente. Elle donnait l’air d’être une ogresse, bien que mince, délicate et adorable.

Yumeki cligna des yeux quelques instants alors qu’une goutte de sueur perla sur sa joue.

— Ah ? Tu as déjà fini ? Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Linka l’air de rien en poursuivant.

— Euh… désolé de t’avoir laissé tomber ! J’ai croisé Koharu, je l’ai poursuivie puisque je me suis dit qu’elle disparaîtrait autrement…

— Et ? Tu as levé un flag ou pas ?

— Un quoi ?

— Un flag ! C’est vrai que tu ne joues ni aux galges… Donc tu as pris la route de Koharu ? Raconte-moi tout.

Encore du langage abscons, Yumeki décida de ne pas y prêter attention et raconta ce qui s’était passé.

Alors qu’il expliqua en détail ce qui lui était arrivé avec Koharu, non sans rougir à divers moments du récit, Linka enchaîna les part de gâteaux les unes après les autres.

— Mmm, je vois, je vois… C’est donc ça que cherchent les démons. Et au final, ton harem s’agrandit, c’est une bonne chose.

— Arrête de raconter n’importe quoi, idiote ! Tu me donnes la migraine !

— Allons, allons… En tout cas, c’était un mauvais conseil de la part de notre Kazuo : il n’y avait pas de démon ici. À moins que… Peut-être sait-il quelque chose que nous ignorons. Haha !

Yumeki ne comprenait pas ce qu’il y avait de drôle, mais de toute manière lorsqu’il était question de Kazuo il avait du mal à ressentir autre chose que du dégoût et de la méfiance.

— Rentrons, amusons-nous et on fera mieux demain.

S’il n’y avait pas d’autres pistes, en effet, c’était plus sage de rentrer et d’en rester là. Il acquiesça, un peu dépité. Sûrement qu’une part de lui espérait en finir ce soir-là pour retrouver son domicile.

— J’ai hâte de rencontrer cette chère Koharu. Je me demande de quoi lui parler… ?

— Elle ne parle presque pas, tu sais ? C’est une fille timide…

Contrairement à Linka, pensa le jeune homme. Mais…

— Ah bon ? En tout cas, c’est elle qui est venue vers toi lors de la vente de jeu, non ?

Elle marquait un point. Néanmoins, elle avait été transformée à cet instant, cela n’avait pas été l’autre personnalité avec qui il avait eu affaire aujourd’hui.

Alors qu’ils entrèrent dans l’ascenseur angélique qui devait les mener à la sortie du local :

— Je sais ce qui te remonterait le moral : un bon jeu calme et défouloir. Pourquoi pas un petit FPS ? J’en connais un où au lieu de tuer les ennemis, les munitions les font tomber amoureux et ensuite on peut jouer à une série de mini-jeux ecchi. T’en dis quoi ?

Yumeki inspecta qu’il n’y avait personne dans l’ascenseur mais malheureusement il croisa le regard d’une maid qui souriait et faisait semblant de n’avoir rien entendu. Il était pourtant sûr de déceler une aura noir émaner d’elle.

— On ve… on verra…

— Bah, je te fais essayer. Je rentre le chercher et je te rejoins à l’hôtel.

Un frisson parcourut le jeune homme qui n’avait qu’une seule envie : quitter l’ascenseur et le maid café. Il mettait sa vie en péril en ce lieu !

Lorsqu’ils se séparèrent devant le local, Yumeki soupira longuement. Ce n’était pas encore cette nuit qu’il dormirait dans son lit.