Tome 2 – Chapitre 5

29 octobre…

Les portes de l’énorme gratte-ciel où travaillait Yumeki se refermèrent derrière lui. Même s’il avait fini le travail un peu plus tôt que d’habitude, il faisait déjà nuit. Il avait tout fait pour finir un peu plus tôt et disposer davantage de temps pour régler l’affaire à Akihabara.

Se mettant en marche vers la station de gare la plus proche, il se saisit de son téléphone :

— Étrange… Aucune notification ? Linka m’aurait oublié ?

En général, elle lui envoyait plusieurs messages par jour.

Interloqué, il chercha son nom dans la liste du répertoire et l’appela tout en marchant vers la gare. Elle mit du temps à répondre, ce qui était également anormal.

— Tu es longue à répondre ce soir. Tu joues à quoi ?

— Bonsoir, Yumeki-kun !

Ce n’était pas sa voix, elle ne l’appelait jamais par le suffixe -kun-. C’était un homme dont la voix lui disait quelque chose…

— Qui es-tu ? Pourquoi tu réponds à la place de Linka ?

Ses jambes s’étaient arrêtées alors que de la sueur froide dégoulina dans son dos. Instinctivement, il se mit à avoir peur.

— Si tu veux revoir la Miss vient au Kanda Myojin. Seul et rapidement. On t’y attend.

— Attends ! T’es qui au juste… ?

La communication se coupa sans apporter de réponse à cette question.

La foule continuait à lui passer autour de Yumeki indifférente à sa détresse, un peu comme un fleuve autour d’une roche. Yumeki prit quelques instants à s’en remettre, il n’avait pas du tout envisagé quelque chose d’aussi extrême qu’une prise d’otage.

Il ressentit une sorte de rupture. En soi, il savait combattre des extraterrestres aux méthodes cruelles et brutales mais, d’une certaine manière, cette fois la violence avait l’air plus réelle, plus vrai… plus banale même, pouvait-on dire.

Il n’y avait pas de pouvoirs, pas de monstres, juste un enlèvement.

Qu’allait-on lui demander ? Sûrement la carte de Lily, présumait-il.

Qu’allait-il faire ? Céder et mettre le monde en péril ? Sacrifier Linka qui l’avait traîné dans cette affaire ?

Et si la demande serait déraisonnable impliquant la mort des deux ? D’ailleurs, donner la carte n’était-ce pas signer leur arrêt de mort à tous les deux, indirectement ?

Les questions se bousculaient dans son esprit tandis qu’il perdait conscience de son environnement immédiat. Il était sous le choc de la surprise et de la brutalité de sa situation.

Ce genre de choses n’arrivaient que dans les films, se disait-il refusant d’y croire.

Et il était seul cette fois, celle qui le soutenait n’était pas à ses côtés. Il déglutit et se gifla, attirant l’attention des passants qui le prirent pour un fou.

— S’il n’y a pas de choix, autant ne pas me torturer l’esprit. J’irai et aviserai ! De toute manière, je ne peux pas abandonner Linka !

C’était la seule chose dont il était sûr. Une boule au ventre, il poursuivit, entra dans le train et se dirigea vers Akihabara…

Pendant le trajet, il envisagea de contacter de l’aide pour le soutenir, il n’était pas tenu de faire comme dans les films et se plier aux exigences du ravisseur ; d’ailleurs, dans ces derniers la solution était souvent apportée par un tiers partie intervenant à l’improviste. Mais, Sakumi était à Osaka, il n’avait pas le numéro de Koharu (qui avait le sien) et Kazuo n’avait plus de pouvoirs.

Il était donc seul sur cette affaire, tout reposait sur ses épaules ce qui ne vint que renforcer cette douleur dans son estomac.

Lorsqu’il arriva dans la ruelle en contrebas de la place du temple, il leva la tête en direction des marches escarpées qui y menaient : la lune était pleine et brillait au-dessus du toit du temple qu’il apercevait. Sa couleur était blafarde, les tâches sur la surface de l’astre lui donnaient l’allure d’un visage torturé.

Normalement, il aurait pensé à rebrousser chemin face à ce spectacle lugubre, mais son état d’esprit avait changé : il était à présent en colère.

En effet, prendre une jeune femme en otage, c’était une méthode des plus indignes. Il aurait sûrement accepté un duel même sans le recours à une telle méthode.

Il ferma vigoureusement ses poings et se dirigea vers l’entrée du temple alors qu’un étrange picotement se produisit en lui. Cette sensation lui rappela l’utilisation de certains de ses pouvoirs ; quelque chose de surnaturel était à l’œuvre et, pour cause, il venait de franchir un kekkai.

La lune était devenue verte et grimaçait encore plus. Les bruits de la rue avaient disparus. Il faisait moins froid.

Face au temple, devant les marches menant à l’autel, il put voir le groupe de mercenaires qu’il avait déjà combattu, ainsi que Linka attachée et bâillonnée.

Elle n’avait pas l’air de porter de traces de coups sur le visage, elle ne paraissait pas affolée ou inquiète, ce qui rassura plutôt le jeune homme.

Les individus tournèrent leur regard vers le nouvel arrivant qui n’avait pas pu les prendre par surprise. Zesphir, le chef du groupe, dont il avait entendu la voix au téléphone, s’avança.

Derrière lui, Aleanar, avec son look de rocker, et Julvrae, cette femme à l’allure inquiétante dont on ne voyait qu’un seul œil, se tenaient de chaque côté de Linka.

Derrière eux, assise sur l’autel des offrandes, se trouvait Shyrhin. Elle ne portait pas de casquette cette fois et laissait donc voir sa chevelure blanche et ses deux petites cornes rouges. Elle paraissait sincèrement agacée.

— Vous voulez la carte, je présume, c’est ça ? dit Yumeki sans détour.

Il la sortit de sa poche et la dressa devant lui.

— En effet, tu as bien compris la situation, dit Zesphyr calmement en levant la main pour signifier de le laisser négocier seul. Nous n’avons rien contre toi, c’est notre mission : c’est tout. Si on peut éviter de se battre…

Shyrhin grogna à cet instant interrompant la phrase. Elle aurait sûrement préféré en venir aux mains.

— … Si on peut éviter de se battre, répéta Zesphyr, cela nous convient. Pose la carte devant toi et nous relâchons la jeune femme.

— Et qui me dit que vous le ferez vraiment ? Vous êtes des mercenaires, votre parole ne vaut rien.

— En effet, rien ne t’oblige à me croire mais si tu souhaites qu’il ne lui arrive rien, tu n’as pas vraiment le choix.

Julvrae approcha un couteau de la gorge de l’otage. Un frisson de terreur parcourut Yumeki qui essaya de le dissimuler à son interlocuteur ; il ne devait pas leur donner l’avantage, c’était nécessaire.

— Tes compagnons ne semblent pas d’accord avec ton désir pacifique.

— Ne t’inquiète pas, Shyrhin a perdu un pari : elle ne s’occupera pas des négociations d’aujourd’hui.

— Parce que tu appelles ça des négociations ? dit Yumeki en serrant les dents. C’est juste de l’intimidation !

— Je préfère négociation puisque nous échangeons une vie contre un morceau de papier.

Yumeki était incroyablement frustré, il fit même claquer sa langue. Bien sûr, il estimait la vie de Linka supérieure à la carte, mais il connaissait la valeur de cette dernière également. Puis, il avait tant combattu et souffert pour que de vulgaires mercenaires en tirent le bénéfice, comme cela ? C’était incroyablement décevant…

<< Qu’est-ce que tu attends, stupide vermisseau ? Tu l’aimes cette fille, va la sauver ! >>

Lily s’exprima à haute voix audible par tous.

« Je ne suis pas amoureux ! hurla Yumeki en rougissant. Linka est mon amie… A-MI-E !! protesta-t-il.

Linka rougit alors que Julvrae et Aleanar l’observèrent avec un sourire malicieux.

— Une histoire de cœur ? Dégoûtant ! dit la première.

— Eh bien ! Remarque, moi aussi j’en suis follement amoureux ! Si tu ne la veux pas, je la garde.

— Finalement, qu’on la relâche. Ça ne m’intéresse plus !

— Quoi ? Mais pourquoi ? demanda Aleanar surpris par ce changement brutal d’avis.

— J’ai pas envie de te la laisser, espèce de coureur de jupons !

— Oh ! Ma chérie ! Je n’avais jamais pris en compte tes sentiments, désolé ! Bon, d’accord, laissons la partir, si c’est ce qui te fait plaisir. Fondons notre nid d’amour !

Sur ces mots, Aleanar s’approcha d’elle les bras ouvert et les lèvres en avant, mais fut réceptionné par un coup de poing dans le visage.

— Qui a dit que je t’aimais, sale brute en chaleur ?

Aleanar recula et se tint le nez, elle n’avait pas frappé fort manifestement.

— Mais, ma chérie ! Il faudrait savoir ce que tu veux ! Le bel étalon que je suis est toujours d’accord pour te satisfaire, tu devrais le savoir pourtant.

— Ouais, ouais… En tout cas, tu la toucheras pas ! C’est tout !

Sur ces mots, faisant fi de l’avis de ses compagnons, elle poussa Linka vers Yumeki.

— Va ! Vole vers ton amoureux et parvenez à vivre heureux ! C’est déjà trop tard pour moi…

Quelques larmes se formèrent au coin de ses yeux.

Linka se redressa. Zesphyr et Aleanar essayèrent de l’intercepter mais de fins filaments apparurent et les s’arrêtèrent.

— Que fais-tu, chérie ? Tu veux découper ton bel Apollon ?

— Julvrae, arrête tes bêtises, nous avons une mission.

Même si Zesphyr mit plus de colère dans le ton de sa voix, elle demeurait plutôt monotone.

Linka se mit à courir vers Yumeki qui fit de même. Quelques mètres les séparaient à peine lorsque…

« Hex de Souffrance ! »

La voix de Julvrae se leva soudainement en même temps qu’apparut un sourire sadique.

Au même moment, Linka, toujours attachée et bâillonnée, s’écroula en poussant un gémissement de douleur étouffé.

— LINKAAAA !

Lorsque Yumeki arriva au-dessus du corps étendu de la jeune femme, il vit à l’arrière de son cou une marque ésotérique rouge luisante.

— J’aime toujours autant ce regard remplit de haine et de désespoir ! Déteste-moi ! Haïs-moi ! Hahaha !

Julvrae poussa des ricanements jubilatoires alors que ses yeux fixèrent Yumeki. Ce dernier exauça son souhait : il portait un regard haineux sur elle.

— Les Hex, c’est un art magnifique ! Une fois touchée par ma main, peu importe où elle ira, je pourrais la torturer à ma guise. Tu voulais la récupérer, elle est à toi ! Hahaha !

Aleanar se mit également à rire alors qu’il se rapprocha de Julvrae. Comme s’il avait été son complice dans cette histoire, il lui passa le bras sur l’épaule mais essuya aussitôt une gifle :

— Me touche pas, sale déchet ! Va en enfer !

— Mais, ma chérie, tu disais que…

— J’ai menti! Tu crois vraiment qu’une fille avec encore assez de conscience voudrait d’un type comme toi ? Je préférerais encore embrassé un ork que toi !

Aleanar tomba à genoux en larmes.

— Ça suffit Julvrae, arrête ton hex, ordonna Zesphyr.

Puis il se tourna vers Yumeki :

— Désolé, mes compagnons n’en font qu’à leur tête. Néanmoins, tu as récupéré l’otage, il est temps pour toi de nous donner la contrepartie.

Yumeki n’avait jamais été autant en colère de toute sa vie : utiliser des méthodes aussi lâches… La douleur s’estompant, Linka se calma. Yumeki lui retira le bâillon.

— Tu vas bien, Linka ?

— Plus ou moins… Tu t’inquiètes pour moi ? répondit-elle en prenant sur elle.

La douleur avait disparu mais il restait une sorte de réminiscence.

— Tsss ! C’est pas le moment…

Malgré tout, il soupira de soulagement puis de dépit. L’affaire n’était pas résolue du tout, devait-il donner la carte ou essayer de s’enfuir avec Linka ?

Pendant ce temps…

— Zes, vos méthodes sont pourries comme vous, grommela Shyrhin qui n’écoutait pas la conversation de Yumeki et de Linka. Dégagez ! Je m’occupe de gérer tout ça !

— Shyrhin, tu as perdu le pari : tu n’interviendras pas aujourd’hui. Puis, la négociation est presque finie, Yumeki va nous donner sa carte et Julvrae va retirer son hex. Il ne nous restera plus qu’à tuer la Princesse, récupérer les dernières cartes et nous pourrons tous empocher notre récompense.

Yumeki, qui tendait l’oreille, répéta à basse voix :

— La princesse ?

— Je crois bien qu’ils parlent de Koharu, commenta Linka à voix basse également. Ils viennent du même endroit qu’elle, un autre monde, une autre dimension.

Yumeki tourna brièvement son regard vers elle et se demanda si leur origine n’était pas la raison pour laquelle tous ces individus partageaient, au moins, cette peau particulièrement claire un peu grisâtre.

Shyrhin se leva sur l’autel pour dominer du regard ses compères.

— Tu m’interdis donc d’agir, Zes ?

— Tu t’es engagée pour cette mission, arrête d’agir seule et suis un peu nos directives.

— Cette fois tu seras privée de ton dessert, vilaine petite fille. Hahaha ! se moqua Julvrae avec moins de tact que Zesphyr.

— Jul, arrête tes provocations. Elle reste notre alliée, lui reprocha aussitôt Zesphyr.

Les yeux rouges de Shyrhin parurent s’embraser à cet instant.

— Tu peux répéter, salope ?

— Elle ne le fera pas, Shyrhin, répondit Zesphyr à la place de l’interrogée. Je vous propose à toutes les deux de vous calmer et qu’on mette fin à notre mission.

— Par égard pour toi, Zes, je ferme les yeux cette fois. Mais si je vous recroise, je te jure que j’aplatis cette salope.

— Ohlàlà ! J’ai si peur ! Haha !

Julvrae détestait Shyrhin depuis le début, elle était arrivée à un stade où elle refusait de la supporter davantage. La querelle interne au groupe prenait de plus en plus d’ampleur lorsque Yumeki les interrompit :

— Vous cherchez à tuer Koharu ?

Tous les regards se tournèrent vers lui.

— Qui est cette Koharu ? demanda Zesphyr.

— Une jeune femme digne de confiance. Quelqu’un de gentil et qui défend son prochain.

— Se pourrait-il qu’il sache où se trouve Princesse-chan ? demanda Julvrae sur un ton moqueur.

— Celle que nous recherchons est la princesse Hellise Hurya Dor Azeexordyr du royaume souterrain de Nazery. Est-ce la même personne ? demanda Zesphyr.

— Hellise Hurya… ? répéta Yumeki, interloqué. Pourquoi vouloir la tuer ? Qui vous a engagé pour cette mission ?

Les trois mercenaires se jetèrent des œillades hésitantes, mais Shyrhin prit la parole avant qu’ils ne pussent le faire :

— Celui qui nous a engagé n’est autre que le roi du royaume de Nazery. Par contre, je voudrais des explications moi aussi : je ne suis pas au courant de cette mission d’assassinat.

Julvrae et Aleanar grimacèrent furtivement avant que Zesphyr ne répondit à son alliée :

— En effet, nous avons reçu également l’ordre de tuer la Princesse Hellise. Je pensais qu’il t’avait donné le même ordre à vrai dire. Ne connaissant pas le niveau de confidentialité, nous avons préféré ne pas en parler ouvertement.

— Ce foutu roi… il mériterait aussi une bonne raclée !

— Oh ! Écoutez-la, la petite ! Elle est considérée comme la plus puissante mercenaire du royaume et elle monte sur ses grands chevaux au point de médire sur sa Majesté.

— Pétasse, j’hésite de plus en plus à t’en coller une. Mon tetsubô me démange, t’sais ? dit Shyrhin avec des yeux rouges luisants particulièrement intimidant.

Même si elle était petite, elle dégageait une telle agressivité qu’il était difficile de ne pas apeuré.

— Ça suffit toutes les deux, j’ai dit !

Pour une fois, la voix calme de Zesphyr exprima sa colère vis-à-vis de leur attitude. Mais la crise ne paraissait pas endiguée pour autant, son autorité sur Shyrhin était moindre et il l’avait perdu face à une Julvrae agacée.

Pendant ce temps, à basse voix :

— Qu’est-ce qu’on fait ? On essaye de s’enfuir ? demanda Yumeki.

— Julvrea l’a dit : l’Hex peut s’activer n’importe où. C’est comme si elle avait la télécommande pour me faire mal… et ça fait vraiment mal, je t’assure, dit-elle sur le ton léger qui ne convenait pas au sujet. Avec du temps, je pense pouvoir trouver un moyen de dissiper l’Hex, mais elle me laissera pas faire.

— Du coup, tu veux quand même pas que je leur donne Lily ?

<< Tu peux le faire mais je te préviens que je pardonnerai pas. >>, dit la concernée en croisant les bras.

Yumeki grimaça, il ne savait vraiment pas quoi faire à part les écouter se disputer. Avec un peu de chance, ils pouvaient s’entretuer ce qui réglerait le problème.

— …En tant que mercenaires, on s’en fiche pas mal, tant qu’on est payés, dit Julvrae.

— Même si en un sens, la paix que le roi semble vouloir proposer n’arrangera pas notre business, dit Aleanar. Vaut mieux mettre des économies de côté.

Shyrhin leva les épaules avec suffisance :

— Vous parlez de la rumeur qui dit qu’il s’est allié à Baluder, le prince démon ? Remarque, c’est suffisamment un lâche et un pleutre pour le faire. Tant qu’il peut garder son gros cul vissé sur son trône.

Yumeki constata à cet instant que la faction des mercenaires n’était pas forcément alliée à celle des démons qui essayaient d’ouvrir un portail à Akihabara à Halloween. Et puisque le roi désirait faire tuer sa propre fille, il était à présumer qu’elle ne faisait pas partie de l’alliance.

De fait, il conclut qu’il y avait quatre factions dans cette affaire : les démons qui voulaient envahir Akihabara, les extraterrestres à la recherche de la carte de Lily, les mercenaires aux ordres du roi lui-même associé aux démons et Koharu, qu’ils appelaient « princesse » qui agissait sûrement seul, de son chef.

Si on comptait Linka et Yumeki, cela faisait même une cinquième faction. Au final, il se rendit compte que tous ces groupes lui rappelaient Replica of Battle Heroes.

Parmi toutes les factions, finalement, il n’y avait qu’une seule qui pouvait être son allié : Koharu. Il ne doutait pas un seul instant de la bienveillance de cette pauvre princesse haïe par sa propre famille.

— Je t’ai dit de modérer tes propos, espèce de bâtarde ! s’indigna Julvrae en affichant une expression colérique.

— Depuis quand une mercenaire en a quelque chose à faire ?

— Il aurait fallu t’écraser sur un mur à la naissance, sang impure.

— Tu peux toujours essayer à présent. Idiote ! Hahaha !

Yumeki s’étonna de ces dissensions internes et de cette appellation « sang impur », mais Linka lui donna une explication qui était sûrement juste.

— Elle a des cornes de démons. Je suppose que, comme dans pas mal de mangas, elle doit être une métisse.

— Ils sont tués à la naissance, en principe…, expliqua Zesphyr qui avait malgré tout gardé une oreille sur ses ennemis. Mais ce ne fut pas son cas.

— Vous êtes ignobles ! Quel enfant est suffisamment coupable pour être exécuté à la naissance ?

Les mercenaires, y compris Shyrhin, l’observèrent sans cacher leur étonnement.

— C’est bien la première fois qu’on me prend en pitié…, dit Shyrhin en levant les épaules. T’es un drôle de type, toi. Mais t’inquiètes, ils sont tellement nuls par chez moi que même gamine y ont pas réussi à me tuer.

Certes, Yumeki éprouvait de la pitié mais également du dégoût pour ce royaume duquel ils provenaient tous. D’autant que c’était cet endroit qui condamnait sa princesse pourtant si timide et adorable. Il serra les poings avec vigueur, enfouissant ce sentiment désagréable.

— Assez parlé, les interrompit Zesphyr, agacé. Donne-nous la carte ou Julvrae va réactiver l’Hex.

Yumeki grimaça, il observa la main et chercha encore une solution, mais…

— Yul, va-y. Il ne semble pas vraiment décidé.

— OK, chef ! Hex de douleur !

À ce moment-là, la marque sur la nuque de Linka se mit à luire et la jeune femme se contorsionna au sol en se retenant de hurler, poussant des gémissements de douleur.

— Stop !! Arrêtez !! cria Yumeki en lançant la carte au sol.

Il s’approcha de Linka pour la soutenir, faisant dos au groupe. Zesphyr fit signe à sa subalterne qui désactiva l’Hex ; les cris de Linka cessèrent.

— Zes aime la rhétorique mais au final il n’y a rien de mieux que l’intimidation, dit Julvrae avec un sourire détestable.

Yumeki tourna son regard haineux vers elle, ce qui ne l’intimida nullement. Au contraire, elle paraissait même satisfaite, au point d’avouer que :

— Tu sais quoi ? Sous ses airs de mec sympa, c’était l’idée de Zes de placer l’Hex, en guise de sécurité. Tu ne peux t’en prendre qu’à ton indécision. Hahaha !

Yumeki était frustré, il ne pouvait vraiment rien faire d’autre que subir leur tyrannie. Et même celui qui paraissait le plus compréhensif des trois n’était rien d’autre qu’un être insensible. Au final, il s’était fourvoyé depuis le début, il ne pouvait pas s’entendre avec ces trois là. Il se mordit la lèvre malgré lui en le constatant à cet instant.

Impassible, Zesphyr prit la parole :

— Je préfère éviter les conflits mais il faut faire ce qui est nécessaire. Nous en avons fini ici. Dès que nous serons loin, Julvrae annulera l’Hex.

Alors qu’il s’avança, il ajouta une question :

— Et pour la princesse ? Tu sais où elle se trouve ?

— Je l’ignore et même si je le savais je ne dirais rien, ordure.

— Je vois. Dommage.

— Quoi ? Nous n’allons pas le torture pour en savoir plus ? s’indigna Julvrae.

— Inutile. Les négociations ne concernaient que la carte. Nous verrons plus tard.

— T’es trop gentil, ça te perdra…

Pendant ce temps, Aleanar n’attendit pas l’ordre pour s’en aller récupérer l’objet du litige qui gisait par terre.

<< Traître de Yumeki ! Comment oses-tu laisser cette limace gluante poser ses pattes sur moi ?! >>

Cependant, au moment où Aleanar allait saisir la carte, une aura lumineuse exulta de Yumeki qui vint lui porter un coup de poing en pleine figure. Sous la violence et la surprise de l’assaut, Aleanar fut projeté au sol quelques mètres plus loin.

Yumeki arborait les traits de Sary, l’Arpenteuse Onirique avec qui il avait fusionné. Il récupéra aussitôt Lily et se redressant :

— Désolé, Linka, je vais leur régler leur compte et les obliger à t’enlever cette marque.

— Je compte… sur toi… mon chevalier… Han… Han…

Linka était mal-en-point, elle reprenait son souffle. La douleur provoquée par l’Hex était atroce. Elle qui était si joyeuse et détendue normalement…

Yumeki/Sary posa la main sur son chapeau et lui adressa :

— Évidemment. Nous jouerons encore ensemble, nous nous amuserons et tu m’apprendras plein de choses stupides et inutiles. Endure encore quelques minutes, je t’en prie.

Linka leva péniblement son pouce en esquissant un sourire.

— Lily, désolé, je t’ai fait attendre. Ne t’inquiète pas, ils ne te récupéreront pas aussi facilement.

<< Encore heureux ! À choisir entre des idiots, je préfère encore que ce soit toi !>>

Venant d’elle, c’était une sorte de compliment. Yumeki sourit légèrement puis rangea la carte dans sa poche.

Après toute cette hésitation et ses sentiments contradictoires, même s’il ignorait l’issue de la bataille, il se sentait soudain soulagé : au final, affronter les problèmes avec ses poings et ses pouvoirs était plus son genre.

Tandis que Yulrae et Zesphyr observèrent à présent le jeune homme, Shyrhin esquissa un large sourire amusé, exposant ses dents pointues et arborant un regard démoniaque inquiétant.

— Tu as osé abîmer mon visage à la beauté bénie par la Création et adulée par les étoiles ?! Tu vas me le payer, enfoiré ! cria Aleanar en se relevant, quelques instants plus tard.

— Finalement, l’affrontement n’était pas évitable. Pfff…, dit Zesphyr en ouvrant sa main droite et en faisant apparaître son bâton de magicien, digne d’un jeu vidéo.

Yulrae, pour sa part, agita ses doigts au bout desquels Yumeki put voir, à présent qu’il était fusionné à Sary, des fils fins et tranchants.

Quant à Aleanar, il fit apparaître autour de lui douze cercles magiques dans les airs, au centre de chacun d’eux le kanji d’un des douze signes du zodiaque chinois ; en sortirent douze épées volantes aux factures toutes différentes les unes des autres.

La première attaque provint de sa part, d’ailleurs : trois épées se ruèrent sur Yumeki. Ce dernier les esquiva sans grande difficulté tant il était rapide à présent, d’ailleurs il contre-attaqua aussitôt en bondissant poing en avant sur son assaillant.

Cette fois, il fut touché dans le plexus solaire ; il ne fut pas capable d’esquiver la vitesse incroyable de Yumeki/Sary.

Du moins, c’était ce qu’il aurait dû être. En effet, au dernier instant, deux des épées animées par leur volonté propre s’interposèrent et bloquèrent. Le poing résonna sur le métal.

Immédiatement, trois autres lames le prirent pour cible. Yumeki esquiva en bondissant en arrière et enchaînant des salto.

Un faisceau d’une dizaine de filament tels des tentacules profitèrent de cet instant pour le cibler. Il n’avait plus le temps d’esquiver, c’est pourquoi Yumeki frappa le sol avec le pied pour produire une onde choc et lever un mur de dalles devant lui pour s’en protéger.

Lorsque le nuage de poussière qui en résulta se dissipa, il se tenait là, la main sur son chapeau, quelques légères entailles parsemant ses bras.

— Tu es pas mauvais, dit Yulrae en se léchant les lèvres.

— Si… vous n’étiez pas trois… vous n’auriez aucune chance…, dit Linka en haletant.

— Tais-toi, petite effrontée ! Hex de Souffrance !

La douleur recommença et tordit le visage de Linka. Pourquoi l’avait-elle provoquée ? Était-ce pour renforcer la détermination de Yumeki ?

Quoi qu’il en fût, une nouvelle onde de colère monta en lui ; sans attendre, il passa à l’offensive. Sa cible était Julvrae cette fois. Ses fils étaient excellents pour l’offensive, mais il n’en était pas de même pour la défense : leur longueur et leurs mouvements ne permettaient pas de défendre leur porteur.

De plus, il espérait qu’en la faisant sombrer dans l’inconscience, il mettrait fin à la douleur de Linka. Le sang bouillonnait en lui mais il essaya malgré tout de porter une feinte.

Aussi, il commença par foncer sur Aleanar qu’il rua de coups pour l’obliger à se protéger puis, une fois acculé derrière un mur fait de ses lames, lorsque Julvrae projeta ses fils en deux faisceaux cette fois, l’un partant de sa main droite et l’autre de la gauche, au lieu d’esquiver il se propulsa vers elle.

Il passa dans l’écart entre les deux amas de fils pour atteindre la jeune femme. Son poing se dirigea vers son ventre en vue de l’assommer d’un seul coup en touchant son foie ou son rein, un mur de pierre apparut pour la défendre ; c’était la magie de Zesphyr.

Il parvint à le détruire sous la violence de l’impact, mais Julvrae avait déjà eu le temps de s’écarter de la trajectoire du coup. Puisqu’il s’agissait d’une magie indirecte,ne s’agissant pas d’un sort active mais d’une véritable barrière physique, Sary n’avait pas pu l’absorber.

Yumeki le dénota mais il n’avait pas le temps de s’interroger dessus. Il vit que Julvrae venait de perdre l’équilibre et de tomber maladroitement au sol suite à son esquive intempestive. Lui-même bondit dans les airs et…

« Vrille onirique ! »

Il se mit à tourner sur lui-même à vive allure et piqua tel une perceuse vers son adversaire. Des effluves d’énergie violacée se dégageaient de son corps. Il espérait un peu tard ne pas la tuer avec cette terrible attaque.

Un nouveau mur de pierre s’interposa, Yumeki le transperça avant d’atteindre le ventre de la mercenaire. Elle poussa un puissant cri de douleur et cracha du sang.

Mais Yulvrae ne sombra pas dans l’inconscience. Lorsque Yumeki baissa le regard sur elle, il découvrit qu’elle s’était protégée par le biais d’un tissage de ses fils magiques. L’attaque l’avait blessée mais ne l’avait pas incapacitée.

Alors qu’il allait se retirer et bondir en arrière, elle lui attrapa la jambe.

— Hex annulation ! Allez-y vous deux ! Je le retiens !

Yumeki venait de comprendre la stratégie de Linka : tant que Yulrae maintenait actif son pouvoir, elle devait consacrer de la concentration et de la magie. Elle n’était pas aussi efficace au combat.

Comment l’avait-elle déduit, il l’ignorait mais le fait qu’elle annula son pouvoir à cet instant paraissait lui donner raison.

Les fils animés s’entortillait autour de son tibia, il n’avait pas le loisir de louer le sacrifice de Linka, il devait se concentrer sur son propre combat. Julvrae le fixait avec une regard haineux, du sang coulant de ses lèvres.

Prenant conscience qu’il ne pourrait retirer sa jambe sans la découper, Yumeki poussa en avant dans le ventre de la mercenaire ; il espérait la faire tomber inconsciente.

Plusieurs épées volantes essayèrent de l’empêcher, il les intercepta en les frappant de ses poings ; deux parvinrent à s’enfoncer dans ses chairs, l’un dans l’épaule, l’autre dans le ventre.

— Lâche ma chérie !!

— C’est plutôt elle qui me tient ! avait envie de crier Yumeki qui sentait la douleur la parcourir.

— Finissons-en, dit Zesphyr calmement. Jugement Obscur !

Il acheva son incantation magique : une sphère de ténèbres jaillit de son bâton et se dirigea sur Yumeki. En même temps, une sorte de coque de pierre apparut sur Julvrae.

Une explosion magique retentit, elle était de couleur noir : une explosion de ténèbres. Julvrae fut protégée par la barrière rocheuse, mais Yumeki ne put l’esquiver, il était à l’épicentre.

Lorsque la fumée noire comme la poix se dissipa suite à l’attaque, Yumeki n’était plus à sa position. Bien sûr, le mur de pierre avait également été pulvérisé ; il ne restait que le corps inconscient de Julvrae qu’il avait pourtant protégée.

— Hein ? Elle… Où est-il ?

Zesphyr ne connaissait pas les pouvoirs de Sary, contrairement à ce qu’avait présumé Yumeki en le voyant utiliser des sorts indirects. Ce sort de ténèbres avait été tout ce que Yumeki avait attendu : chargé par les pouvoirs anti-magiques de Sary, il l’avait absorbé. Une énergie violacée crépitait autour de lui.

Alors que Zesphyr le cherchait, un impact métallique se produisit : deux épées protégèrent Aleanar frappé par Yumeki, encore plus rapide et puissant. Ses blessures n’avaient pas disparu, cependant.

Aleanar essaya d’invoquer ses dix autres épées qui était à distance, Yumeki le harcela de coups jusqu’à briser les deux lames : son poing s’écrasa à nouveau dans la figure du rocker, qui roula au sol à distance.

Sans perdre de temps, Yumeki se retourna vers Zesphyr qui venait de débuter une incantation. Non seulement, il n’était pas sûr de la capacité d’absorption de Yumeki, mais tout s’était enchaîne si vite.

Comment avait-il neutralisé Julvrae et ensuite s’était occupé d’Aleanar ?

De toute manière, en tant que lanceur de sort, il n’avait pas d’autres capacités offensives que la magie. Les flammes commencèrent à tourner autour de lui alors que des paroles arcaniques sortaient de sa bouche.

Yumeki posa sa main sur son chapeau, se courba pour prendre s’apprêter à bondir sur lui lorsque…

« Hex de souffrance ! »

La voix féminine et souffrante de Julvrae se fit entendre ; elle avait manifestement gardé un soupçon de conscience, suffisamment pour activer sa magie. Sur la jambe de Yumeki apparut une marque similaire à celle de Linka : une incroyable douleur se diffusa à travers tout son corps, au point de le faire tomber à genoux.

C’était donc cette souffrance que Linka avait enduré ?

Il avait rarement eu aussi mal de sa vie, c’était comme si quelqu’un jouait avec ses nerfs mis à vif.

« Fournaise obscure ! », proféra la voix de Zesphyr.

Des flammes se mirent à brûler autour de Yumeki, formant une tornade de feu. D’un seul coup, les flammes rougeoyantes changèrent de couleur et prirent une teinte noire tel du charbon.

Elles n’émettaient plus de radiance, pas plus que de la chaleur, elle était glaciales.

Normalement, elles provoquaient un choc thermique intense, brûlant puis gelant la victime, mais elles n’eurent aucun effet sur Yumeki qui sortit de la tornade indemne. Ses bras étaient entourés d’une énergie violette menaçante.

— Ouvre-toi, Empire des Utopies Brisées !

Yumeki tendit ses bras et projeta un fulgurant rayon d’énergie de même couleur que son aura. Il creusa un sillon striés semblable à une perceuse sur son passage. Il ne restait aucune trace du magicien.

Inquiet de ses actes, mais malheureusement pas en état d’y réfléchir, Yumeki s’écroula au sol tandis que la carte quitta son corps. Il souffrait, l’Hex continuait de faire effet.

Il chercha du regard Zesphyr, craignant de l’avoir pulvérisé, mais ce dernier s’extirpa du sol comme vomi par ce dernier. S’il se sentit soulagé, rapidement il comprit qu’il n’y avait pas de quoi. Il essayait de reprendre son souffle pour se relever et se battre.

Heureusement, il n’était pas le seul en mauvais état.

— Tu nous auras donné du fil à retordre, dit Zesphyr entre deux halètements. Quel genre de monstre es-tu donc ?

— Haha haha ! J’avais bien vu un certain potentiel en lui, répondit Shyrhin à sa place. Vous n’êtes pas de taille. En un contre un, il vous lamine.

— Tsss ! En attendant, il est à terre et pas nous, dit Yulrae avec mépris.

— En attendant, j’ai pas vraiment l’impression que vous ayez réussi. Une pichenette et vous êtes à terre.

— Le Roi nous a confié des objets magiques pour réussir, expliqua-t-elle en tirant une fiole de sa poche. Bien sûr, il ne fait pas confiance à une sang impure comme toi. Kukuku !

Sur ces mot, elle but le liquide contenu dans la potion et immédiatement ses blessures disparurent.

Shyrhin parut agacée mais pas surprise. Zesphyr but la sienne également. Aleanar était inconscient, c’est Julvrae qui la lui fit boire.

Yumeki observa ses efforts partir en fumée, le combat était perdu ; il se retenait de hurler de douleur.

— AAAAHHH ! Mon visage ! cria le rocker à peine levé tout en l’inspectant de ses mains.

— Sois pas bête, dit Yulrae, la potion a guéri toutes tes blessures. Le Roi est trop bon envers un misérable poux comme toi.

— Ah ! Ouf ! Toi, le singe sauteur ! Tu vas me le payer !

Aleanar découvrit à cet instant son adversaire étendu au sol :

— Déjà fini ?! Ahhh ! Je passe encore pour le nul de la bande ! Qui l’a vaincu ?

Julvrae et Zesphyr ne répondirent pas, la première afficha simplement un sourire victorieux : la fin justifiait les moyens.

— La justice de ce monde est absente : une victoire pour les lâches, encore, dit Shyrhin en sautant de l’autel. Yumeki, si tu avais été plus fort, tu aurais pu les démolir malgré leurs méthodes de merde.

Il en était conscient même si à cet instant son esprit était plus occupé par supporter la douleur que réfléchir à ce qui aurait pu être.

— Partons, allons chopper les autres cartes…

Zesphyr se rapprocha de Yumeki, glissa sa main dans la poche de sa chemise et prit le paquet de carte qu’elle contenait. Une fois, Lily trouvée, il laissa tomber le reste des cartes au sol, devant Yumeki.

— Je ne suis pas le monstre que tu as l’air de croire : je n’ai besoin que de la sorcière. Finissons cette mission et tuons la Princesse. Shyrhin, tu comptes nous aider ?

— Ch’sais pas. Y m’a rien demandé à moi. Puis… j’ai mes raisons pour dire non, répondit-elle franchement, les mains dans les poches.

— Encore cet assassinat ? Vous… Vous… Koharu est une personne… si gentille…

Yumeki tendit la main vers la jambe de Zesphyr en laissant péniblement ces paroles sortir de sa gorge.

— Elle se fait donc appeler Koharu ? Merci pour l’indication. Quoi qu’il en soit, puisqu’elle a eu pour mission de chasser les démons, nous tomberons forcément sur elle.

La colère et frustration de Yumeki était au point d’oublier même sa douleur. Son regard croisa celui de Shyrhin qui lui expliqua :

— La Princesse Hellise est surnommée la Princesse de l’Échec. En un sens, le peuple lui en veut sûrement plus qu’à moi.

— Pourquoi ?

— Il y a quelques décennies, le Royaume avait une jeune héritière aux pouvoirs magiques très puissants, une puissance comme aucune princesse n’avait jamais eu. J’étais petite à cette époque mais je me souviens avoir entendu les récits de la Princesse, elle était incroyable.

Une certaine tristesse apparut sur son visage alors qu’elle marqua une brève pause.

— La maison royale fondait de grands espoirs en elle. Puis, un jour, le prince démon Nyarlfor attaqua le Royaume avec ses armées. Personne ne savait comment il était parvenu à passer les frontières, personne ne connaissait les arrangements qu’il avait passé avec les autres princes pour permettre un tel déplacement de troupes. Quoi qu’il en soit, la princesse ainsi qu’un groupe composé de très bons combattants furent envoyés arrêter le prince démon…

Une vision revint à l’esprit de Yumeki à cet instant : lorsqu’il avait embrassé Koharu dans le magasin, il avait vu un œil gigantesque et un affrontement. Il était persuadé qu’il s’agissait de celui-là.

— …le combat se solda par un échec. Le groupe envoyé fut décimé et Nyarlfor dévasta toute la région à l’est du royaume. Finalement, la garde royale porta le coup de grâce au prince démon mais les dégâts et les morts étaient nombreux. Seule la Princesse a survécu.

— Et… on lui en a voulu… je parie…

— Exact. Si elle avait été plus forte, elle aurait pu le vaincre. C’est ce que j’ai pensé à ce moment-là et ce que je pense encore. La force est ce qu’il y a de plus important au monde. Lorsqu’on peut vaincre n’importe quel adversaire, le monde nous appartient et plus personne ne nous dicte ses lois.

— Mais, il y a toujours… plus fort que soi… tu as bien été vaincue par Sakumi, non ?

— Tsss ! C’est vrai que cette vache à lait m’a eu sur toute la ligne. Mais je vais pas m’arrêter là, la prochaine fois c’est moi qui la vaincrai.

Elle grimaça et détourna le regard avant de reprendre le récit de la princesse Helise :

— Lorsque le peuple a appris qu’elle avait survécu, nombreux ont désiré sa mort. Il faut dire que beaucoup avaient perdu des proches. Les demandes d’exécution arrivèrent au château qui les refusa.

— Vraiment ?

Puisque Koharu était en vie, cela allait de soi mais considérant que le Roi était le genre à envoyer des mercenaires la tuer, ce refus l’étonna.

— Ouais. Cela n’aurait eu aucun intérêt : la princesse était totalement paralysée suite à son combat et sa magie avait disparue. Elle a vécu confinée au château, tous l’appelaient la Princesse de l’Échec.

La colère bouillonnait toujours plus en Yumeki, il avait l’impression d’être une cocotte minute prête à exploser.

— Voilà tout. Tous des idiots et des ingrats. Se battre pour le peuple est une connerie sans nom. Une gentille princesse, un père lâche et un peuple plus stupide que celui qui les gouverne, c’est l’histoire de la Princesse.

D’une certaine manière, Yumeki eut l’impression que l’agressive et redoutable Shyrhin la prenait en pitié. Il avait également l’impression qu’elle la connaissait bien mieux que ce qu’elle aurait dû.

— Encore à dire du mal de sa Majesté, espèce de bâtarde !

À présent guérie et gonflée par sa victoire, Julvrae retourna son hostilité contre l’irrespect de Shyrhin.

— Ta gueule, pétasse ! Si tu veux te le faire, vas-y ! Mais me demande pas de respecter un pareil connard, OK ?

— Assez jacasser, partons d’ici ! dit Zesphyr de façon autoritaire. Nous sommes des mercenaires, pas la garde royale : qu’importe ce que Shyrhin dit à son propos, Julvrae.

Julvrae ravala une fois de plus ses menaces : seule elle ne pouvait pas espérer vaincre l’ogresse Shyrhin.

Mais, alors que le groupe s’apprêtait à partir…

— Elle a tout donné pour les autres… elle a sacrifié son corps et sa liberté pour aider son peuple… et sa seule récompense a été de souffrir en silence, dans sa chambre, incapable de bouger ? Sans un remerciement de son père… sans un éloge de la part de ceux qu’elle a tenté de sauver ?

Tout en prononçant ces paroles, les yeux de Yumeki s’humidifièrent ; sa voix était tremblante et exprimait sa fureur grandissante.

— Ouais, c’est exactement ça, dit Shyrhin. Surtout qu’en y pensant, sans le combat de la Princesse, la garde royale aurait été massacrée par Nyarlfor ; ils n’ont fait que récolter les lauriers d’un combat presque fini. Et à peine la Princesse parvint-elle à recouvrer l’usage de son corps qu’elle fut envoyée ici pour arrêter à nouveau les démons. J’sais pas ce qu’elle a en tête, moi j’aurais jamais accepté à sa place.

Yumeki ne connaissait que peu Koharu mais il était sûr d’une chose : cette fille ne méritait pas un tel sort, elle était une victime. Il était indigné à un point qu’il n’avait jamais ressenti. Et il était triste.

— J’ai compris la situation…, dit-il en se relevant péniblement, à la grande surprise de tous. Je ne vous laisserai pas faire… jamais… JAMAIS !

L’Hex de douleur paraissait ne plus faire effet, Yumeki sera ses poings alors que la flamme du conflit se ralluma dans ses yeux ; des larmes coulèrent, ses traits se difformèrent sous l’effet d’une fureur sans limite.

À cet instant, une carte à ses pieds entendit sa supplique et s’envola avant de pénétrer à l’intérieur de son torse. Yumeki tomba à genoux tandis qu’un silence pensant s’imposa. Dans un de ces moments qui paraissaient une éternité, le monde paraissait tourner au ralenti.

Soudain, rompant cet instant, Yumeki ouvrit grand ses yeux et hurla telle une bête féroce sa colère en levant son visage en direction du ciel. Sa chemise brûla, une aura noire menaçante exulta de lui et agressa toutes les personnes présentes sur la place.

Un tourbillon de ténèbres s’éleva autour de lui tandis que ses cheveux noirs devinrent si longs qu’ils atteignirent ses mollets. Ses yeux s’injectèrent de sang et ses pupilles devinrent rouges luisantes. Son expression faciale était devenue bestiale et ses dents semblables à un fauve. Sa musculature était parfaitement visible grâce à son haut noir.

— Kuro…, marmonna Linka sur un ton inquiet.

Elle n’était pas du genre à perdre son calme mais cette fois des gouttes de sueurs s’écoulaient de son front. Elle-même avait conseillé à Yumeki de ne plus fusionner avec elle. Kuro était l’incarnation de la colère et de la volonté de destruction, elle était capable de corrompre le cœur du jeune homme.

Le pire scénario se réalisait…

— Quoi ?! Mon hex est encore actif pourtant…

— En position de combat ! Donnez tout ce que vous avez, cria Zesphyr paniquée. Je le sens mal…

Immédiatement, il commença à incanter. Les épées magiques d’Aleanar apparurent autour de lui et que Julvrae agita ses fils.

Quant à Shyrhin, elle bondit en arrière et monta sur le toit du temple ; elle était décidée à ne pas prendre part.

La fusion achevée, Yumeki tourna son regard meurtrier sur Aleanar ; ce dernier frissonna.

— Assaut des douze ! Tuez-le ! TUEZ-LE !!

Les douze épées se séparèrent et foncèrent à vive allure vers Yumeki. Mais, au moment où elles allaient l’atteindre, ce dernier orta un coup de pied circulaire si puissant qu’il les balaya toutes d’un coup, sans même avoir besoin de les toucher.

Aussitôt, il courut en direction d’Aleanar, presque à quatre pattes tant il était courbé. Un mur de pierre se dressa entre eux, Yumeki le détruisit d’un simple coup de poing avant de poursuivre, en étant à peine retardé.

Aleanar ramena ses armes et les dressa tel un bouclier en défense. Cette fois, elle ne résistèrent pas, le poing de Yumeki les détruisit et acheva sa course dans le torse du rocker qui fut projeté pour la énième fois de la soirée.

« Tempête des enfers ! »

Une colonne de flammes noires frappa Yumeki/Kuro de plein fouet.

— Hex annulation ! Subis notre redoutable attaque combinée !

Yulrae projeta dans la tempête des centaines de fils métalliques tranchants en les chargeant d’énergie azurée. Cette attaque était l’atout du groupe, personne n’en était sorti jamais indemne : brûlé, gelé puis découpé, elle était redoutable.

Pourtant, Yumeki/Kuro était toujours là, debout, furieux, à la fin de l’attaque. Son corps était parcouru de flammèches, ses bras étaient emprisonnés par des fils et il était lacéré. Malgré tout, il poussa un cri de colère dément.

Faisant fi de son propre état, il chercha à s’approcher de ses cibles, tirant sur ses bras jusqu’à les arracher. Tous les spectateurs virent leur sang glacer face à cette horreur… tous sauf Shyrhin qui se léchait les babines.

Terrorisée, Yulrae esquiva in extremis le coup de talon qui s’abattait sur elle ; l’impact au sol fut si violent qu’elle fut projetée telle une poupée de chiffon à plusieurs dizaines de mètres ; son corps se recouvrit d’hématomes provoqués par les débris de pierre qui la frappèrent.

Zesphyr n’osait plus attaquer. Un peu comme une souris prise au piège, il fit le mort. Il avait survécu à tant de dangers, lui qui était un bâtard royal que tous auraient voulu voir mort. Il se souvint que jadis lui aussi avait été empli de colère par le rejet de son père le roi et par l’assassinat de sa mère.

Puis devenu mercenaire, il avait survécu à des ennemis forts, à des ennemis cruels, à des ennemis intelligents… et il avait oublié sa rancœur, il avait sacrifié trop de camarades au profit de sa propre existence pour ressentir encore de la haine envers son père biologique. Il avait cessé d’être le bâtard, il était devenu Zesphyr, le mercenaire vétéran.

Des filets de sang s’écoulaient des épaules de Yumeki/Kuro, ils s’étirèrent jusqu’à attraper les bras tombés au sol et commencèrent à les remettre à leur place. Yumeki guérissait à vue d’œil.

Zesphyr laissa tomber son bâton, son corps tremblait comme une feuille. Rien n’arrêterait jamais ce monstre, rien ne pourrait l’empêcher de tous les exterminer.

Yumeki/Kuro s’avança vers Julvrae décidé à en finir. Il n’y avait aucun doute sur ses intentions : la tuer.

— YUMEKIIIIIIIIIII !! cria Linka de toute ses forces.

Sa voix véhiculait son désespoir et sa peur. Elle ne voulait pas que Yumeki se salît les mains.

Le regard haineux et féroce de Yumeki se tourna vers l’origine du cri qui l’appelait. Linka était en pleurs, s’il commettait cet homicide il y avait un risque de son ami devînt une bête féroce à tout jamais.

— Yumeki ! Reviens, ne me laisse pas seule ! Je vais bien ! Tu… Je ne veux pas te perdre !

Sa voix entra jusqu’au fond de l’oreille du jeune homme qui s’immobilisa. Son visage manifesta un état de choc alors que timidement sortit de ses lèvres :

— Li…Linka… ?

Le charme de violence et de fureur rompu, même un bref instant, la carte quitta le corps de Yumeki et retomba au sol en même temps que ce dernier.

Linka accourut immédiatement. Ses jours n’étaient pas en péril, il était simplement épuisé. Grâce au pouvoir de régénération de Kuro, son corps ne présentait plus aucune blessure.

— Il faut en finir avec lui…Peuh, peuh…, grommela Julvrae en toussant. C’est un trop gros risque…

Zesphyr ne réagissait pas de suite, il était encore en proie à la terreur. Il avait failli mourir, il le savait bien.

Aleanar se releva en se tenant le bras, sa bouche pleine de sang.

— Elle a raison… il faut éliminer ce monstre…

Trop blessé pour faire mieux, il fit apparaître deux épées lorsque…

— J’en ai marre de vous.

Shyrhin sauta du toit du temple et atterrit devant le corps étendu de Yumeki.

— Il a gagné et vous avez perdu. Si vous avez du mal à l’imprimer dans vos têtes, j’peux très bien le faire entrer à coup de savate !

Aleanar et Yulrae affichèrent tous deux leur mépris envers elle : ils la détestaient plus que jamais.

— N’essayez même pas de négocier ou une fourberie, je n’hésiterai pas à vous arracher vos têtes. Contrairement à Yumeki, j’ai suffisamment tué pour ne pas hésiter à le faire.

Sa réputation n’était plus à faire, tous les trois la connaissaient fort bien. Shyrhin était puissante et sans pitié, elle s’était taillée sa place dans le sang, la chair et les entrailles. Le respect qu’elle n’avait jamais eu en raison de sa naissance, elle l’avait exigé à la force de ses bras.

— Dégagez d’ici et laissez les cartes ! Rentrez au royaume et dites à notre enfoiré de Roi que la Mort viendra le chercher prochainement. Non, dites-lui plutôt que JE viendrai le chercher.

Zesphyr revint lentement à lui. La décision à suivre lui paraissait évidente : on lui offrait une chance de survie. Il lança les deux cartes en sa possession aux pieds de Shyrhin.

— Aucune chance contre toi dans notre état. Le Roi peut bien aller se faire voir avec ses missions suicidaires. J’aurais jamais accepté si j’avais su qu’il fallait affronter de tels monstres. Je m’en vais, libres à vous de vous faire tuer par Shyrhin, en tout cas je ne m’impliquerai plus.

Sur ces paroles, il ramassa son bâton au sol, le fit disparaître magiquement puis quitta le kekkai du temple ; ce dernier demeura actif, mais le départ de Zesphyr indiquait qu’il était sur le point de disparaître, puisqu’il en était le créateur.

Julvrae et Aleanar étaient particulièrement surpris : ils ne connaissaient pas cet aspect de la personnalité de leur chef qu’ils avaient toujours vu détaché et blasé.

Estimant leurs chances de victoire proche du zéro, ils suivirent Zesphyr en grommelant.

Le calme revenu, Shyrhin prit les deux cartes au sol et les fusionna. Puis, il tendit le résultat à Linka :

— Tiens ! Il a gagné, elle est à lui. Dis à Yumeki-kun qu’il m’a beaucoup impressionnée et pourtant c’est loin d’être facile. Dis-lui aussi que je l’aime beaucoup. J’aime les gens forts et qui n’ont peur de rien comme lui. S’il n’était pas aussi affaibli, nous nous serions bien amusé ensemble. En tout cas, la prochaine fois qu’on se reverra, je me réserve pour un beau combat. Hahaha !

Sur ces mots, elle salua de la main et se dirigea vers la barrière magique en train de se craqueler.

Linka soupira de soulagement longuement. C’était fini, ils étaient saufs ! Elle posa la tête de Yumeki sur ses genoux et s’adressa à Shyrhin :

— D’accord, je lui transmettrai. Je peux te poser une question ?

Cette dernière ne s’attendait pas à ce qu’on la questionna, elle s’arrêta et se tourna :

— Ouais ?

— Qu’est-ce que tu éprouves pour la Princesse ?

Yumeki n’était pas le seul à avoir eu l’impression qu’elle avait eu un passé avec elle, qu’elle exprimait une sorte de respect envers elle dans sa voix.

— Pfff ! Quelle question chiante… Je sais même pas vraiment pourquoi j’y répondrais.

Elle souffla par le nez et leva les épaules :

— Petite je l’admirais. Puis, j’ai eu pitié d’elle, après son échec, j’ai cru qu’elle était faible. Mais au final, quelqu’un qui arrive à se relever et pardonner ceux qui la détestent après avoir été trahie et mutilée, c’est quelqu’un de fort, non ?

— Je le pense aussi.

Tout était dit, Shyrhin salua et partit les mains dans les poches.

— Même si tu en as trop fait, tu t’en es bien sorti, Yumeki, dit Linka en lui caressant le front. Tu as même tourné une dangereuse ennemie en alliée de circonstance. Et tu as récupérer huit des dix cartes. Par contre… je vais te prendre Kuro, finalement, je ne veux pas prendre le risque que tu l’utilises à nouveau.

Elle s’empara de la carte de Kuro et la mit dans sa propre poche. Les deux réintégrèrent la réalité, le kekkai disparut complètement ; il ne restait aucune trace de combat.

Puisqu’il faisait nuit, il n’y avait que quelques passants qui firent semblant de ne pas voir Yumeki endormi sur les cuisses de Linka.

Cette dernière saisit son smartphone et lança une application de jeu en attendant son réveil :

— Quel tombeur ce Yumeki ! Une prêtresse, une demi-ogresse et également une princesse ! Oh oh !

Elle se mit à rire malgré tout ce qui s’était déroulé.

Elle entendait à distance, des sanglots étouffés et des larmes.

Sur le toit d’un bâtiment voisin, composant le temple, Koharu était assise, les jambes ramenées vers elle : elle pleurait. Ce n’était pas que des larmes de tristesse, mais également des larmes de joie.

Cela faisait longtemps que personne ne l’avait prise en pitié et ne s’était battu pour elle.