Tome 2 – Chapitre 6

Lorsque Yumeki ouvrit les yeux, il se trouvait dans une chambre d’hôtel, allongé dans un grand lit et il faisait jour.

Quelle heure était-il au juste ? Quel jour était-il ? Avait-il dormi seulement la nuit ou bien… ?

Son corps n’était pas du tout douloureux, comme si le combat dont il se souvenait n’avait été qu’une illusion. Pourtant, la fureur qu’il avait ressenti en fusionnant avec Kuro et qui avait manqué de le dévorer était un souvenir profondément marqué en lui. Qu’est-ce qui avait été réel ?

Il regrettait de s’être montré si violent, sous l’effet de cette colère il avait réellement eu des envies de meurtres. Grâce à Linka, il avait réussi à s’arrêter à temps puis… plus rien, c’était le noir total.

— D’ailleurs, où est-elle ?

Elle n’était pas dans la chambre, de prime abord. Cependant…

— C’est quoi ce bruit ? Et cette bosse à côté de moi ?

La couverture ne tombait pas à plat, il y avait quelque chose à ses côtés. Pris d’un instinct inexpliqué, il commença à se douter de ce que cachait cette couche.

— Non… non… non…

Lorsqu’il leva légèrement la couverture, il découvrit le visage endormi de Linka à ses côtés. Un de ses bras était coincé, elle le retenait.

Pire encore, sa main, qu’il pensait reposer sur un coussin, était en réalité posée sur la poitrine de cette dernière.

— Hiiiiiiiiiiii !!! Qu’est… qu’est… qu’est-ce que tu fiches ici ?!

Il blêmit et chercha à retirer sa main, c’était la première priorité mais…

— Elle est si moelleuse ? Ah quoi, je pense ?!

Il eut envie de se taper la tête contre le mur, à la place il essaya de retirer le bras mais Linka raffermit inconsciemment sa prise dessus. Le faisait-elle exprès ? Était-ce simplement une réaction normale d’un dormeur ?

Ses yeux se mirent à papillonner et ses lèvres s’ouvrirent avant ces derniers :

— Bonjour

C’était trop tard !

— Euh… bonjour…, dit-il gêné avant de se remettre à tirer sur son bras.

Encore endormie, elle le retint quelques instants puis relâcha prise. À ce moment, brutalement le bras de Yumeki revint à lui mais sa montre resta accrochée au pyjama de Linka qui se retrouva soudain dévêtue jusqu’aux coudes ; heureusement, il n’était pas serré, faute de quoi il aurait déchiré.

Yumeki rougit d’un seul coup en voyant apparaître le soutien-gorge (et ce qu’il soutenait) devant son regard. Linka réagit à retardement.

— Mais… Maaaais… qu’est-ce que tu fais ?! Yumeki pervers !

Il ferma immédiatement les yeux et détourna le regard, son bras était de nouveau coincé à cause de sa montre.

— C’est pas fait exprès !

— Tu… tu… m’as fait quelque chose ?

Techniquement, oui, mais ce n’était pas de sa faute. Instinctivement, il mentit :

— Rien du tout !

— Mais… Je remonte… Ta montre est accrochée…

— Je sais !

Se rendit-elle compte à cet instant qu’il n’avait rien fait ? Mais…

— C’est habile comme astuce… Pervers…

Il eut du mal à se défendre cette fois-là. En fait, il était tellement sous le choc d’avoir dormi à ses côtés et d’avoir vu ce qu’il avait vu que son plaidoyer vint à manquer.

Concluant cet épisode gênant, Linka dit :

— Tu es vraiment un héros de harem manga ou LN… tu fais des choses sans t’en rendre compte. Je te pardonne.

Encore avec cette histoire ? Ne mélangeait-elle pas réel et fiction ? Cependant, considérant ce qu’ils vivaient, la fiction était-elle si fictive ?

Lorsque le calme revint et qu’ils furent tous deux douchés et habillés, ils s’assirent par terre au milieu de la chambre pour faire le point.

Linka avait posé une nappe entre eux sur laquelle se trouvaient des chips et autres crackers.

— Donc, ce bonbon, c’est censé être moi ? demanda Yumeki en levant un sourcil.

Elle prit un air fier et hocha énergiquement la tête.

— Et ce senbei c’est un alien ?

— Tout à fait !

— Pourquoi tu as décidé de gaspiller la nourriture pour me donner une explication aussi incompréhensible ?

— Je ne gaspille rien, je vais les manger après. C’est pour ça que j’ai mis cette nappe.

En effet, elle utilisait une nappe et l’emballage des paquets pour ne pas les faire toucher sol, elle pouvait les manger sans salissures.

— OK, OK, revenons à l’essentiel, reprit Yumeki après peu. Bon admettons pour le bonbon et le senbei, mais à quoi ça rime ? C’est pas plus simple d’en parler normalement ?

— Tu manque cruellement d’imagination, mon cher Yumeki, dit-elle en agitant son index avant de dévorer une chips.

— Tu viens de manger qui ?

— Personne, c’était un pion en surplus.

Le problème était qu’il avait du mal à rester sérieux face à un plan stratégique composé de crackers et sucreries.

— Pour faire les choses bien, il faudrait un échiquier, des pions personnalisés pour ressembler à chaque acteur de la bataille et tout et tout. Mais on va improviser avec ça.

Yumeki continua d’afficher une expression dubitative.

— Ca me paraît juste inutile. Tu veux juste t’amuser, c’est ça ?

— Oui, en partie.

Elle ne s’en cachait même pas. Il soupira longuement et essaya de faire fi du visuel étrange des pions.

— OK, je t’écoute.

— À la bonne heure, soldat !

Se prenait-elle pour un général ?

— Le bonbon rouge et vert, c’est nous, c’est bien ça ?

— Tout à fait. Tu préfères une autre couleur ?

— Non, c’est bon. Continue, je t’en prie.

— Notre objectif, on le connaît, c’est celui d’empêcher le débarquement des démons à Akiba mais aussi de récupérer la carte de Lily avant les aliens n’y parviennent.

Il hocha la tête, c’était bien cela, en résumé.

— Puis on a les aliens. Eux, on sait qu’ils cherchent les six reliques d’Akiba… enfin, c’est la théorie la plus crédible. Donc actuellement, ils veulent aussi la carte de Lily.

— Eux, c’est les senbei, c’est ça ?

Croisant les bras fièrement, elle acquiesça.

— On sait que dans l’affaire actuelle, les aliens se sont associés aux démons : ils les aident à entrer dans Akiba en déchirant la frontière entre les dimensions. Mais qu’est-ce qu’ils y gagnent en contrepartie ?

— Si tu poses la question, je suppose que tu connais déjà la réponse.

— Rhoo ! T’es pas drôle ! Essaye un peu de participer, quoi !

Yumeki la fixa sans réaction, il n’allait pas se sentir coupable de ne pas prendre part à ce jeu ridicule et inutile ; il voulait juste en finir au plus vite, pas s’amuser. En l’absence de réaction, Linka reprit :

— Une alliance entre senbei et chips paraît étrange, mais au final ils font tous les deux partie des salés. On peut donc dire qu’ils sont de la même espèce et servent des intérêts proches. Mais au final, il ne pourra en rester qu’un : le cracker de riz traditionnel ou la pomme de terre soufflée.

— Tu veux pas rester sérieuse ?

— Désolée, c’était trop tentant, s’excusa-t-elle en agitant sa main devant elle. Cela dit, ça ne change rien au fait que leur alliance est à la fois attendue mais surprenante. Je le comprendrais s’il y avait une troisième faction qui pouvait les pousser à coopérer…

— C’est nous la troisième faction, je présume.

— Ce serait tentant de le croire mais les démons ne nous connaissent pas. Puis, n’oublions pas Koharu, c’est elle la réelle ennemie des démons dans l’histoire.

— Il y a donc quatre factions ?

— Peut-être même cinq. Il y a le Roi de Nazery, le royaume souterrain, dont on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’il veut éliminer Koharu, sa fille, et qu’il s’agit d’une mission secrète. Il veut aussi la carte et serait allié des démons, normalement ses ennemis.

— Ça devient compliqué…

— Les conflits militaires ne sont jamais simples.

Elle sourit avec amusement, ce qui n’était pas le cas de Yumeki qui trouvait cette histoire pénible, d’autant qu’elle l’éloignait de son domicile.

— Et au centre de tout ça, il y a Lily dont le nom est oublié. Les aliens la cherchent pour leurs objectifs d’invasion de Akiba, même si on ne sait pas ce qu’ils comptent en faire. Les démons la veulent, à priori pour ouvrir un portail et débarquer dans notre monde. Le roi… je sais pas pourquoi il la veut.

— Pour évincer les démons ?

— Je pense qu’il joue sur plusieurs fronts, c’est sûr. Déjà, il a envoyé des mercenaires pour la trouver mais il a aussi envoyé Koharu pour éliminer les démons. Soit il la veut pour lui et donc trahir l’accord avec les démons. Soit il la veut pour la leur offrir et sûrement garantir la sécurité de son royaume. Un classique !

— Et Koharu dans tout ça ?

— Il veut la tuer sûrement par vengeance personne, je présume. Ou alors, il veut couvrir le fait qu’il l’utilise pour faire double jeu.

— Il est ignoble.

— Je te le fais pas dire… Ah oui ! Tu l’as déjà dit !

Yumeki n’avait pas envie de plaisanter sur le sujet, il soupira et ignora sa remarque :

— Elle-même, elle veut quoi ?

— Sûrement accomplir sa mission, je pense. D’après tes récits et ce que j’ai pu voir, elle semble la seule personne honnête du lot avec nous.

— Elle veut donc apporter la carte à son père qui la veut morte.

— Oui. Pour sa part, il s’assure que deux groupes mènent à bien la même mission et au pire il en jettera un des deux selon ses intérêts.

— Une ordure. Mais tout ça, c’est si on tient les propos de Shyrhin pour vrais. N’y a-t-il pas un risque qu’elle ait menti ?

— Il existe, mais je pense qu’elle aussi est honnête. Non pas par gentillesse comme Koharu, mais simplement qu’elle respecte la force et uniquement la force. D’ailleurs, elle semble bien t’aimer, encore ton aura d’Harem King.

— Ça me fait une belle jambe… Elle est flippante cette fille.

— Je lui trouve malgré tout un côté trop chou.

Yumeki grimaça en l’observant, un sourcil ne manqua pas de se lever. Shyrhin était une dangereuse psychopathe, elle n’avait rien de « chou ».

— Bref, c’est pas la question.

Linka sourit puis prit un nouvelle chips qu’elle dévora. Les deux s’observèrent un moment, ce fut Linka qui rompit le silence la première.

— Je me demande quand même comment ils ont pu localiser les cartes. Je parle des démons.

— Comme nous, non ?

— Sauf que nous, nous étions à la vente et que c’est par hasard que tu es tombé sur la première. À partir de là, on a pu pister les autres. Mais les démons ne vivent pas ici, en principe. Où ont-ils eu la première qui leur a permis de pister les autres ?

<< Ils ont sûrement un devin ou quelqu’un du genre. Ils n’ont pas besoin de la Collection, ils ont des pouvoirs innées >>, répondit Lily en se mettant soudainement à flotter.

— C’est ce que je pensais. C’est sûrement comme ça qu’ils ont eu l’idée d’échanger des informations avec les aliens. Bah, quoi qu’il en soit, c’est là où nous en sommes.

— Pour résumer, mis à part Koharu, on a que des ennemis. On fait quoi au juste ?

— La même chose qu’auparavant : on les empêche de récupérer Lily et on tue les démons avant qu’ils ne corrompent le quartier. Et pour ce faire, je pense qu’il faut rejoindre Koharu, nous devons absolument unir nos forces.

— Oui mais par où commencer ?

Linka réfléchit un instant, puis elle prit son smartphone et montra à Yumeki une page internet où on pouvait voir l’illustration d’une fille aux longs cheveux châtains entourée d’éclairs. On pouvait également lire : « 31e Festival ».

— Ils n’ont plus de temps, on sait d’or et déjà que Halloween sera leur date butoir. Ils vont devoir sauter sur toutes les occasions.

— D’où le festival ?

— En vedette, il y aura la série en vogue et devenue classique, Mahou machi no kinki no hon. À la base, il s’agit d’un LN qui met en scène des magiciens dans le monde moderne, dans une annexe de Tokyo qui a été créée pour les former. La série a eu un gaiden axé sur le personnage de Midori Mano, adapté en anime également. Aujourd’hui, au cours de ce petit festival, sort le nouveau tome du manga en avant-première.

— Il y aura donc plein de gens, c’est ça ? Donc potentiellement un porteur de carte ?

— Bingo ! C’est mon idée. Vu le succès de la série et les rumeurs d’une annonce concernant une nouvelle adaptation de l’arc de la guerre de Nagoya, aucun doute qu’il y aura beaucoup de fans. Ça fait des années que la suite est attendue…

— Je vois. C’est une piste.

Linka posa son index sur le coin de sa lèvre et ajouta :

— Il y a bien aussi la sortie d’un FPS très connu, y compris à l’étranger, mais je pense puisqu’il n’y a pas d’événement précis, je pense que le tome de Mahou machi no naisho no gijutsu aura plus d’impact.

— Je te fais confiance là-dessus.

— Au fait, Mahou machi no naisho no gijutsu c’est le spin-off autour de Midori-chan.

— Peu m’importe.

— Ne dis pas ça ! Je te ferais découvrir…

— Ouais, ouais… C’est donc décidé !

— Yeah !!

Avec leur nouvel objectif, ils décidèrent de se préparer à sortir et aller manger. Heureusement, c’était le week-end, Yumeki n’avait pas besoin de travailler.

***

— Je ne savais pas que ce gros bâtiment pouvait loger des événements…, dit Yumeki.

Le duo était devant Sublime Palace, le plus grand immeuble d’Akihabara qui siégeait dans la Chuo Dori. Pour l’occasion, les portes vitrées avaient été ouvertes, ce qui permettait de créer un espace d’exposition vaste.

Des stands et une estrade où chaque heure était faite une annonce concernant les produits de l’éditeur, notamment l’actualité concernant la série, avaient été aménagées.

Même avant d’entrer, on pouvait voir les multiples affiches et posters qui décoraient les environs, et également les cosplayeuses professionnelles qui attiraient les passants.

Il y avait beaucoup d’agitation, chacun était libre de s’y déplacer sans payer d’entrée. Les passants du quartier s’arrêtaient pour voir, certains entraient même attirés par l’occasion.

Immanquablement, il y avait des stands de nourriture à l’extérieur qui capturaient les passants à l’aide de leurs agréables et appétissantes odeurs.

Yumeki était passé d’innombrables fois devant ce bâtiment sans jamais se demander quelle était son utilité.

— Ouais, il peut servir à ça aussi. Comme je le disais : il y a foule et il n’est que onze heures.

Yumeki était plutôt découragé, il n’était pas trop le genre à apprécier ce genre de manifestations publiques. Mais il n’avait pas le choix pour en finir avec cette affaire.

— Et encore, c’est rien comparé au Comiket, reprit-elle.

— Je préfère ne pas savoir…. On doit vraiment y aller ? Je veux dire… Lily, tu ressens un porteur ? demanda-t-il en baissant la tête vers sa poche.

Avec celle donnée par les mercenaires, elle avait fusionné huit des dix cartes, il n’en manquait plus que deux. La quête de Yumeki touchait bientôt à son terme même s’il n’était pas confiant de pouvoir la mener à terme : les affrontements devenaient de pire en pire.

<< Non, pas encore… >>

— Donc inutile de rester, non ?

— Cela ne veut pas dire qu’un porteur ne viendra pas par la suite, fit remarquer Linka. Bon ! Direction le stand 24 au rez-de-chaussée ! Il faut tout de suite commencer par le plus bondé avant qu’il ne reste plus rien. Suis-moi et ne me quitte pas d’une semelle.

Yumeki lui jeta un regard désespéré ; elle voulait juste s’amuser, au final. Lorsqu’il observa la file d’attente, il ne put s’empêcher de faire la moue et essaya de s’enfuir mais Linka l’attrapa par la manche de sa veste.

— Les mangas vendus ici sont en tirages limités. Si je ne l’attrape pas aujourd’hui, il faudra attendre lundi pour l’acheter.

— Donc au final, c’était un prétexte pour tes propres affaires.

Elle tira la langue, incapable de le nier.

— Il y a la mission, bien sûr, mais le tome 12 est une avant-première… Il sort que lundi en magasin, comme je disais.

— Je préférerai attendre lundi qu’affronter cette foule aujourd’hui.

— Ouais mais ceux achetés aujourd’hui sont numérotés. Il n’y en a que 10 000 et il y a un mini clearfile en prime.

— Décidément, vous autres otaku, êtes trop faciles à berner.

Linka sourit bêtement et l’entraîna dans la file d’attente où commença son calvaire ; il détestait attendre.

Tout en soupirant, il observa les alentours : il y avait des illustrations de Midori Mano, le personnage dont Linka lui avait parlé en détail pendant leur petit-déjeuner, partout.

— Les vêtements que tu portes…

— Oui, c’est du cosplay.

Elle avait insisté pour aller seule au QG pour se changer. Elle était revenue avec la même tenue, ou presque, que Midori ; elle n’était pas d’ailleurs pas la seule. Un uniforme de lycéenne, somme toute assez banal, si ce n’était la jupe un peu trop courte pour être réglementaire.

— Pourquoi tu n’aimes pas ?

— C’est pas vraiment la question…Pourquoi faire ça ?

— Mmm… déjà, parce que c’est fun, puis parce c’est un hommage. J’adore Midori-san ! En général, je ne me cosplay pas mais puisqu’on venait ici, c’était la bonne occasion.

— Je vois… En tout cas, tu attires pas mal l’attention, non ?

Elle ne s’en était pas rendue compte mais Yumeki ne cessait de croiser le regard fuyants de personnes qui la fixaient. Il fallait dire que cosplay ou non, elle attirait toujours les regards.

— Meuh, non ! Ce genre de cosplay est normal ici. La base même, je dirais.

Elle était résolument trop naïve lorsqu’il s’agissait de ses propres charmes. Yumeki soupira et décida de la protéger de tous ces pervers… Dans son esprit, il était impossible qu’ils n’en fussent pas et, évidemment, il ne s’incluait pas dans ce groupe, quand bien même était-il le plus proche de Linka.

Ils attendirent bien deux heures, interminables aux dires de Yumeki mais que Linka qualifia de « normale ». Elle lui avait déjà expliqué une fois, et réitéra pour l’occasion, que l’attente et l’amour allaient de paire. Les otaku étaient, selon elle, le peuple de l’amour, c’est pourquoi ils acceptaient d’attendre si longtemps pour l’objet de leurs désirs.

Il préféra ne pas donner le fond de sa pensée et lui dire qu’il trouvait juste qu’ils étaient bizarres.

Ils parvinrent à avoir un des dix mille exemplaires, Linka portait fièrement le sachet avec son butin tout en arborant un sourire radieux.

— C’est bon, tu as eu ce que tu voulais ?

— OUI !! Je suis tellement contente !

— C’était long… très long… incroyablement long ! J’ai cru que j’allais mourir !

— Personnellement, les files d’attente me dérange pas. En plus, on a pu parler et tout, c’était rigolo. Quand je suis seule, c’est bien aussi avec ma console portable, des mangas ou un LN.

— Dès fois, je me demande si nous sommes de la même espèce humaine.

— Insinuerais-tu que je ne suis pas une homo sapiens mais une homo otakus ? Hahaha !

Elle se mit à rire joyeusement avant de cacher sa bouche de sa main, délicatement. Quant à Yumeki, il ne savait comment réagir : il ne comprenait pas ce qu’il y avait de si drôle.

<< Il y a un porteur à quelques rues d’ici. >>

Ils s’observèrent mutuellement avec des regards sérieux.

— Timing parfait ! Occupons-nous-en de suite et tâchons de revenir pour l’annonce qui aura lieu à 16 heures !

— Tu te moques vraiment de moi : tu es vraiment venue pour t’amuser !

— La vie n’a de sens que pour s’amuser. Teheee !

Yumeki grommela et fut rappeler à l’ordre par Lily qui leur indiqua de quitter l’espace de vente au rez-de-chaussée.

***

Quelques minutes plus tard, Linka et Yumeki entrèrent dans une ruelle non loin de la salle d’exposition. Étonnamment, il n’y avait personne, ce qui était pour le moins surprenant un samedi après-midi.

L’explication était simple : un dispositif techno-magique flottait dans les airs et diffusait une énergie verdoyante qui affectait le mental des personnes normales (celles n’ayant pas de pouvoirs).

— Welcome dans mon trap, chers gêneurs !

Sortant de derrière un distributeur de boissons, un homme très mince mesurant plus de deux mètres fit son apparition avec une révérence maladroite. Il était vêtu d’un costume noir rayé, de gants blancs, d’un chapeau haut de forme et d’un masque d’oni sorti d’une représentation de théâtre kabuki.

— Trap ? répéta Yumeki qui avait simplement deviné le sens.

— Indeed ! Une fois à l’intérieur de mon trap, vous ne pourrez plus repartir vivants. Hoho !

Yumeki plissa les yeux, à ce instant précis, il avait physiquement mal… Ce n’était pas parce qu’il venait de se faire piéger mais à cause de la manière de s’exprimer de cet individu. En tant que réfractaire à l’anglais, il détestait les personnes qui employaient trop de paroles importées et encore plus ceux qui prenaient un accent faussement anglophone lorsqu’ils parlaient japonais.

Autrement dit, cette personne réunissait les deux critères.

— Déjà, ton prétendu piège, on est entré consciemment dedans donc pas la peine de t’en vanter. Puis, arrête avec tes mots d’anglais, tu épates personne !

— Haha ! C’est vrai que tu détestes ça, se moqua Linka en se couvrant la bouche. Vous allez bien vous entendre !

La personne devant eux paraissait vexée. Il s’inclina en avant, son corps si mince à l’allure d’une tige semblait sur le point de se briser.

— What did you say? Mon trap était absolument… perfect! Vous avez cru venir de votre plein gré, mais tout était planifié ! Vous êtes les pawn qui dansent dans mes hands! déclara-t-il en écartant les bras.

— Lui, je vais me le faire ! Il m’énerve ! C’est quoi ce bouffon ? Tu as la carte au moins ?

Le grand type se redressa dans un mouvement évoquant un balancier. Il leva la main et secoua son index :

— The cards, you mean! Évidemment que je les ai sur moi…Look!

Il retira son masque, ce qui permit à Linka et Yumeki de découvrir un visage insectoïde, à la chitine noire et aux énormes yeux à facettes semblables à une mouches. Sa bouche horrible était munie de longs poils blancs et de dents étonnamment fines et crantées.

Il retourna le masque et montra la carte de Lily accrochée dans sa face intérieure.

Yumeki et Linka ne purent qu’éprouver du dégoût tant il était laid. Avec la sphère technomagique, il n’y avait aucun doute possible sur le fait qu’il était un des extraterrestres et non un démon.

Remettant son masque, il demanda :

— Ready? Es-tu ready pour ce fight?

— Attends ! Juste une minute !

— Je vous en prie. Make your preparations, un gentilhomme sait attendre ses ennemis.

Yumeki plissa à nouveau les yeux, il détestait toujours plus cet alien. Non seulement sa façon de parler, mais également ses manières, étaient irritantes au possible.

— Son piège est réel ou c’est juste une sorte de blague ? Tu sais comment il fonctionne ?

Elle ne s’attendait pas à ces questions soudaine, elle pencha la tête et prit quelques instants pour répondre :

— Attends, je vais utiliser l’Œil de Vérité.

Les yeux de Linka devinrent violets luisants, elle inspecta les alentours puis elle hocha légèrement la tête. Ses yeux reprenant leurs couleurs normales, elle dit :

— C’est une sorte de kekkai dirigé. Par rapport à un normal, la seule différence c’est qu’on ne peut pas sortir d’ici à moins de détruire ou éteindre le dispositif qui le génère, donc cette sphère flottante.

— OK, c’était exactement ce que je voulais savoir. Et si j’essayais la carte que m’a confié Sakumi ?

— Pourquoi pas ? Je suis sûre que cela lui ferait plaisir.

Soudain, des bruits de pas se firent entendre derrière eux : un autre ennemi ? se demandèrent-ils.

Mais, en se retournant, ils découvrirent une silhouette connue : Koharu. À l’instar de leur première rencontre, elle portait un kimono gothique et un cache-œil médical.

Elle les salua d’une révérence à la manière d’une vraie princesse :

— Peut-être pourrais-je t’aider, non ?

Yumeki sourit et leva son pouce :

— Plutôt deux fois qu’une. Avec une telle alliée, je ne peux plus perdre !

— Oh oh ! Quelle sacrée dragueur, ce Yumeki ! Tu nous présentes ? dit Linka en se moquant ; même si elle en avait beaucoup entendu parler, c’était effectivement leur première rencontre.

— Je ne drague pas, idiote !! Euh… voici Linka, dont je t’ai déjà parlé. Linka, voici Koharu dont je t’ai parlé.

Linka s’approcha de Koharu et, sans préavis, la prit dans ses bras.

— Ravie de te rencontrer ! Tu es encore plus jolie en vrai ! Je peux prendre une photo de toi ?

— Yumeki ! C’est qui cette folle ? Ça te prend souvent de te jeter sur les gens comme ça ?

— Non, seulement lorsqu’elles sont gentilles et mignonnes ! Hihi !

— Tu aggraves ton cas, fit remarquer Yumeki en soupirant longuement.

Linka l’ignora, elle s’écarta de Koharu et la harcela de questions, oubliant l’ennemi qui les attendait :

— Donc tu es une mahou shoujo ? Une vraie ! Tes pouvoirs de la Collection sont basés sur le cosplay, c’est vraiment cool ça ! Vu ton physique de loli, ça te correspond très bien. Je peux prendre une photo alors ? Tes costumes se rematérialisent s’ils sont déchirés ? Tu as des paillettes pour couvrir ta nudité pendant les transformations ou il faut acheter la version Blu-ray ?

Ses yeux scintillaient firent comprendre à Yumeki qu’elle était passée en mode « fanatique ». Elle mettait en inconfort la pauvre Koharu qui n’était pas prête à une fille survolté du genre.

— C’est bon, Linka, arrête ! On parlera de tout ça plus tard. Éloigne-toi et laisse-nous faire !

Koharu observait Linka avec dégoût et méfiance, elle se rapprocha de Yumeki à la place.

— Merci. C’est vraiment ton amie cette perverse ?

— Je me demande… Elle n’est pas toujours comme ça, cela dit.

Linka s’éloigna et se cacha à l’angle de la rue. Elle ne tarda pas à orienter son smartphone dans leur direction, désireuse de tout filmer.

Koharu et Yumeki s’observèrent avec confusion, le jeune homme eut un sourire gêné. Finalement, ils firent face à leur ennemi qui s’était adossé contre le distributeur de boisson, en proie à la déprime. Son attitude était équivoque, même s’il avait proposé à ses ennemis de se préparer avoir été ainsi ignoré était difficile à encaisser :

— Even for my enemies, je suis insignifiant… Je veux me réincarner en pavé pour être foulé du pied et pour qu’on m’écrase all the day. OUINNN !

Une goutte de sueur se forma sur la joue de Koharu et de Yumeki.

— J’ai presque pitié de lui, Yumeki… On fait quoi ? On l’affronte quand même ?

— Ce serait pas très juste, en effet… Je vais tenter un truc. Désolé de l’attente. Dis, il n’y aurait pas moyen de s’arranger autrement ? Genre, tu nous laisses ta carte et on reste en bons termes ?

Mais, changeant totalement d’attitude, l’extraterrestre se mit à rire de manière moqueuse ; Yumeki avait essayé d’être correct pourtant. Son rire était nasillard et insupportable.

— That’s a strange guy! Je suis votre ennemi. La carte est mon goal, je ne la donnerai pas. But, je peux vous laisser partir in life si vous me donnez la vôtre.

— Hors de question ! Sachant ce que vous allez en faire, c’est même pas négociable.

— I regret, mais il n’y a donc aucun terrain d’entente.

— Il semblerait, malheureusement.

— Dans ce cas, no more raisons de parler. Let’s fight jusqu’à la mort ! Hahaha !

Koharu saisit son cache-œil et le retira brusquement, révélant son œil rouge luisant.

— Réalité désincarnée, éthers mnémoniques des symphonies outre-tombales, j’invoque votre puissance !

À l’intérieur de l’œil de Koharu s’imprimèrent des écritures dans une langue méconnue : elles se mirent à tourner dans son iris puis, quittant le globe, elles s’enroulèrent autour de ses bras à la manière de serpents et se transformèrent en gantelets d’armures médiévaux noirs. Le bout de ses doigts se finissait par des griffes menaçantes.

Yumeki, de son côté, saisit de la carte que Sakumi lui avait confié :

— Hellfaux Cleya ! Prête-moi ton pouvoir !

La carte entra dans son torse alors qu’un éclair noir jaillit du sol et l’enveloppa. Une sphère de ténèbres se forma autour de lui et, quelques instants plus tard, une femme en sortit.

Plus précisément, il s’agissait d’une elfe à la peau blanche soyeuse, aux très longs cheveux argentés et aux yeux violets. Deux petites tresses avec des anneaux décorés à chaque bout pendant le long de ses oreilles, elles-mêmes ornées de riches boucles d’oreilles.

Sa tenue se composait d’une robe violette à la coupe complexe, raffinée et fantaisiste, tandis que son torse était défendu par un plastron d’armure blanc aux multiples ciselures et gravures décoratives ; c’était une version « féminine » de la pièce d’armure.

De son dos s’extirpaient deux ailes squelettiques : l’une basée sur une aile membraneuse et l’autre sur celle d’un ange, toutes deux décharnées.

Une forte aura se dégageait de cette elfe, Hellfaux Cleya, plus ou moins la même que l’illustration de la carte.

Pour la première fois, les traits de Yumeki semblaient s’être perdus dans ceux de sa carte, on ne le reconnaissait plus. Plutôt qu’une fusion, il donnait l’air d’avoir été assimilé par la nécromancienne.

*clic clic*

L’appareil photo du smartphone de Linka mitrailla la scène, elle ne comptait pas raté un tel spectacle.

— Regarde par ici, Yumeki ! Oui, tu es vraiment jolie ! Une elfe en plus ! Kyaaaaaa !!!

— Tu vas prendre quelque chose au sérieux, idiote ?!

La voix et l’attitude était celle de Yumeki, un choc pour toute personne aux alentours s’attendant à une voix féminine qui aurait été de paire avec l’apparence de l’elfe. C’était malgré tout rassurant de voir que Yumeki n’avait pas disparu à l’intérieur de ce corps de femme.

Face à une réaction générale choquée, même l’extraterrestre se paralysa sous le choc, sans parler de Koharu qui avait la bouche ouverte, Yumeki se reprit :

— Kof kof ! Je veux dire… tu pourrais arrêter ce dire des choses comme ça ?

Cette fois, c’était bien celle de Hellfaux : malgré son apparence, elle avait une voix douce qui ne collait pas plus à son rôle de nécromancienne, une magicienne de la mort.

— Tellement kawaii ! s’écria Linka les yeux remplis d’étoiles. Ce gap moe !!

Yumeki n’avait pas la moindre idée de ce dont parlait Linka, mais ce n’était pas différent de l’habituel.

Seul Yumeki savait à cet instant que Hellfaux Cleya avait toujours complexé à l’égard de sa voix trop mignonne. À une époque, elle avait même essayé de se faire passer pour muette.

La fusion lui permettait d’acquérir les souvenirs du personnage, bien que la question de savoir s’ils étaient vrais — supposant ainsi qu’avant de devenir des cartes, ces personnages avaient eu une existence réelle— ou s’ils étaient issus d’un historique créé par l’auteur du personnage demeurait.

Linka ne cessa de mitrailler, à ses yeux c’était un inestimable spectacle.

Les larmes aux yeux, Hellfaux/Yumeki se tourna vers Linka :

— Arrête de me harceleeeeeeeeeer !!

Mais elle ne cessa pas, elle était bien trop enthousiaste ; elle finirait sûrement par s’excuser plus tard de s’être emportée.

— Kof kof ! Maybe we could pass aux choses sérieuses ? dit l’extraterrestre essayant de redonner du sérieux à ce préambule d’affrontement. You are très mignonnes, je suis vraiment sorry de devoir vous tuer. But there are no choix.

L’enchaînement de ces phrases infectes provoqua une douleur auditive de Hellfaux/Yumeki qui reprit son sérieux. Koharu fit de même et se mit en position de garde.

Une dizaine de pattes arachnoïdes sortirent de son dos, à l’extrémité de chacune se trouvait un ergot cranté. De plus, il mit ses mains dans les poches de son costume et tira une paire de pistolet high-tech, similaires à ceux de films de science-fiction.

Koharu se rua sur lui toutes griffes dehors tandis que Hellfaux/Yumeki profita de sa position d’arrière-garde pour s’envoler à trois mètres du sol.

L’extraterrestre ouvrit le feu sur Koharu, ses pistolets projetèrent des rayons lasers rouges ; un bouclier magique aux multiples symboles ésotériques se dressa et les bloqua.

« Bone’s Rain ! »

Hellfaux/Yumeki tendit la main et projeta une sphère d’énergie noire au-dessus de l’extraterrestre. Immédiatement, des pointes d’os en jaillirent et prirent pour cible ce dernier.

Contre toute-attente, l’extraterrestre était très agile, malgré le nombre élevé de projectiles il ne fut éraflé que par quelques-uns. Le sang qui coula de ses plaies n’était pas rouge mais un liquide vert pâle semblable à une colle ; son sang se solidifia presque instantanément à l’air libre.

Probablement grâce à l’intelligence et la perception visuelle elfique d’Hellfaux, Yumeki remarqua ce détail et réalisa que cette propriété hémoglobine particulière permettait à son ennemi de guérir ses blessures, tout en lui offrant une sorte de carapace.

Grâce aux tirs de couverture, Koharu parvient au corps-à-corps. Ses griffes furent arrêtées par deux pattes de l’alien qui étaient plus solides que leur fine allure ne le laissait penser.

Koharu enchaîna les coups, l’alien parait adroitement avec ses pattes mais n’arrivait pas à trouver d’ouverture pour contre-attaquer. De même, Hellfaux/Yumeki ne pouvait qu’attendre le moment où les deux combattants se sépareraient pour passer à l’offensive ; en l’état, il y avait trop de risque de tir allié. Aussi, elle prépara une sphère de ténèbres dans chaque main et attendit.

Finalement, l’alien ouvrit le feu au contact, les tirs frôlèrent la jeune femme qui ne manqua pas l’occasion pour plonger en avant et abattre ses griffes sur son adversaire ; deux pattes furent sectionnées, l’extraterrestre protégea son corps de justesse avec les huit autres. Puis, il bondit en arrière afin de s’éloigner de Koharu.

— À moi de jouer ! cria Hellfaux/Yumeki en projetant ses sphères sur son ennemi.

Au point d’impact, un dôme de ténèbres, puis une sorte de trou noir. C’était une attaque visuellement impressionnante, pourtant l’alien se tint au centre après la disparition des ténèbres. Il était couvert de la substance verte qui lui servait de sang et qui formait un cocon autour de lui. C’était ce qui l’avait prémuni des dégâts du sort.

Lorsque l’alien en ressortit, Yumeki et Koharu purent constater que leur ennemi finissait de recomposer ses pattes sectionnées à l’aide de son étrange sang.

« Hex de Réminiscence ! », déclara Hellfaux/Yumeki.

Aussitôt, aux pieds de l’alien, un cercle magique se dessina et se mit à luire ; les deux pattes recomposées se détachèrent à nouveau et furent projetées dans les airs à cause de la magie. Comme son nom l’impliquait, elle avait rappelé la mémoire des blessures passées.

Koharu en profita pour passer à l’assaut, cependant que l’alien tira avec ses pistolets sur Hellfaux qui venait de le blesser. Yumeki dressa devant lui un bouclier d’ossements qui bloqua les lasers, l’un d’eux parvint malgré tout à toucher son épaule de laquelle gicla du sang ; la douleur était plus forte que d’habitude, la blessure ne saignait pas puisque le laser l’avait cautérisée mais brûlait encore.

Koharu arriva au contact et les échanges de coups reprirent, elle avait l’avantage, elle était plus rapide et forte que son adversaire qui reculait toujours plus. Malgré tout, même avec deux membres en moins, il parvenait à bloquer les coups de Koharu qui n’avaient pour l’heure pas touchés de parties sensibles.

Subitement, deux pattes arachnoïdes s’enfoncèrent dans la cuisse et le biceps de Koharu, prise par surprise ; elle était parvenue néanmoins à dévier les six autres.

Que s’était-il passé ?

L’alien bondit en arrière :

— Milady, vous avez quelques déconvenues, it seems so ! It’s mon tour d’attaquer à présent !

Mais Hellfaux/Yumeki ne lui lassa pas le temps, elle tendit ses mains dans sa direction et deux lances d’os sifflèrent dans l’air en le prenant pour cible. Grâce à son physique mince et svelte, il esquiva en sautant sur les murs autour de lui et s’élança dans les airs afin de mieux cibler Yumeki.

— You’ll be mon first target, chérie !

Il pointa ses armes sur Hellfaux/Yumeki au moment où un rayon laser de couleur rouge foncé éclaira le ciel et le frappa de plein fouet. Koharu venait de tirer sur lui à l’aide de son œil démoniaque.

Hellfaux réalisa soudain ce qui avait permis à l’extraterrestre de blesser Koharu : ses jambes étaient bloquées dans une conque faite du sang solidifié de l’alien. Incapable de bouger, elle n’avait pu efficacement se défendre.

L’attaque à distance de Koharu avait amputé l’alien de quatre pattes arachnoïdes en plus. Il reposa les pieds au sol, sauvé par son armure de sang étrange.

Koharu se dégagea en frappant violemment sur ses attaches, elles ne cédèrent pas de suite ce qui signifiait que ce conglomérat de colle était particulièrement solide ; la force de Koharu était surhumaine.

— Je te couvre Koharu-chan, libère-toi !

Sur ces mots, Hellfaux/Yumeki incanta à nouveau :

« Enchained Mana Territory ! »

Une sphère rouge et de nombreux cercles magiques se formèrent autour de Yumeki. Grâce à ce sort, le mana afflua en lui et il parvint à incanter encore plus vite. C’est pourquoi, Hellfaux/Yumeki lança dans la foulée :

« Bone’s Rain ! »

À nouveau, des projectiles d’ossements tombèrent sur l’alien qui n’esquiva pas mais encaissa cette fois. Il utilisa son armure de sang collant pour tout amortir, puis ouvrit le feu sur Hellfaux.

Le bouclier osseux se dressa à nouveau, bloquant cette fois encore la salve de tirs. Un combat qui paraissait s’engager dans la durée, chaque camp ayant la défense pour résister à l’autre.

Mais…

« Bone’s Hades ! »

Devant les mains de Hellfaux/Yumeki se formèrent deux dragon asiatique d’os qui piquèrent en direction de l’alien. Ce dernier n’eut d’autre choix que de reporter ses assauts sur eux. Le timing était bon, Koharu venait de se libérer :

— Koharu, perce son armure : je prépare ma plus puissante incantation !

Cette dernière acquiesça sans demander plus d’explications. Les deux dragons furent détruits par les tire de l’alien, ils avaient remplir leur rôle de gagner du temps.

« Ankoku Melancholy ! », cria Koharu.

À cet instant, quatre ombres se séparèrent de la silhouette de la jeune combattante et prirent rapidement son apparence : des clones. Toutes les cinq se ruèrent sur l’alien et le harcelèrent de nombreux coups ; il avait déjà eu du mal à se défendre contre une seule Koharu, il y en avait cinq à présent.

Il se défendit comme un diable, cependant, il parvint à détruire trois clones au moment où son armure vola en éclats ; les trois clones détruits étaient redevenues aux ombres.

— Écarte-toi, Koharu ! Mana Restriction ! Tempête de Sang et d’Ossements !

Hellfaux/Yumeki annula son précédent sort d’accélération, la bulle rouge éclata et se reforma autour de l’alien afin de servir de prison magique… du moins, c’était ce qu’on était tenté de penser, mais en réalité elle ne bloquait pas les créatures vivantes mais uniquement les effets des sortilèges.

Limitant les dégâts dans son environnement, Hellfaux relâcha sa plus redoutables attaque : l’intérieur de la bulle s’assombrit et devint ténèbres. L’alien subit mille tortures à la fois brûlé, gelé et lacéré. Contrairement à sa précédente utilisation contre Shyrhin, la tempête se limitait à l’espace confiné par la bulle.

Lorsque l’attaque s’estompa et la bulle rouge éclata, il ne restait plus rien de l’extraterrestre. Seule une carte tomba au sol.

Hellfaux/Yumeki se posa au sol en reprenant sa respiration alors que Koharu se tourna vers lui en levant le pouce. La fusion s’arrêta, Yumeki en sueur reprit sa forme habituelle.

— Bien joué… Koharu ! Han… han… Y a pas à dire… c’est plus simple à deux…

— Ouais ! Vous avez été géniaux, on aurait vraiment dit que vous avez fait ça toute votre vie ! Synchronisation parfaite !

Linka s’approcha de Yumeki en applaudissant.

— Violente ta dernière attaque, j’aurais pas aimé être à l’intérieur.

— Héhé ! Faudra remercier Sakumi, c’est sa carte.

Linka ramassa la carte au sol et la tendit à Yumeki :

— Fusionne-la, on ne sait jamais. Puis, on s’occupera de vos blessures à tous les deux.

— Merci… Oh ! s’exclama Yumeki. Il y a deux lettres au dos ! Tu sais ce que ça veut dire ?

— Que nous avons complété la carte de Lily ! Yeahhh ! S’écria joyeusement Linka.

Malgré la douleur de sa blessure, Yumeki tira de sa poche la carte de Lily et lui demanda :

— Tu es prête ?

Koharu l’observait sans rien dire, elle se remettait du combat également.

<< Pose pas de questions stupides, méprisable cloporte ! >>

— J’ai comme l’impression que tu n’aimes pas beaucoup les insectes, non ?

<< Comme s’il y avait quelqu’un qui les aimait vraiment ? Je retire ce que j’ai dit, tu es inférieur à un cloporte. >>

Yumeki soupira, elle n’était pas facile comme personne (carte). Au moment de la fusion, un éclair tomba sur la carte qui se mit à émaner des vagues de mana autour d’elle. Cela ne dura guère que quelques secondes, mais les trois spectateurs ressentirent clairement que quelque chose de puissant était à l’œuvre.

Lorsque ce fut fini, Linka s’approcha la première :

— Alors, tu te sens comment ?

<< Comme avant…, répondit Lily. Je suis toujours aussi forte… en tant que carte. Et j’ai pas vraiment plus de souvenirs. >>

— Bizarre. Je m’étais attendu à autre chose… Peut-être qu’en fusionnant avec Yumeki… ?

<< Hors de question ! J’ai ma dignité de sorcière et de femme ! J’accepte déjà qu’il me porte, faut pas pousser trop loin. >>

Ils s’observèrent tous les trois sans trop savoir quoi dire ou faire. Ils avaient couru après les fragments et, à présent qu’ils étaient tous entre leurs mains, rien n’avait changé. Linka se doutait bien qu’il devait encore manquer quelque chose mais quoi ?

— On s’en occupera plus tard, dit Yumeki qui percevait l’intense réflexion de son amie.

— Oui, pansons déjà vos blessures. Koharu… ?

Mais alors qu’elle se tourna vers la magical girl, elle se rendit compte qu’elle avait disparu soudainement.

— Elle ne doit pas être très loin, présuma Yumeki. Je vais essayer de la rattraper. Tu peux t’occuper du kekkai, s’il te plaît ?

Linka approuva, c’était dans ses cordes. Puis, à cet instant, Koharu ne voulait voir que Yumeki, elle aurait été de trop.

En arrivant à la frontière de la zone, il se rendit compte qu’il ne pouvait pas sortir. Ce qui signifiait que Koharu devait se trouvait à quelque part encore dans la zone. C’est dans une ruelle voisine, attendant que les murs tombassent, qu’il la trouva.

— Koharu ? Où est-ce que tu comptes aller comme ça ?

— Ce ne sont pas tes affaires, dit-elle en baissant le regard avec un air maussade.

Mais Yumeki savait, il avait entendu l’histoire de cette princesse au grand cœur et à la destinée tragique.

— Tu comptes retourner dans ton royaume où tout le monde te déteste ? Pourquoi ?

Cette question la fit immédiatement réagir, elle tourna ses yeux irrités vers lui.

— Qui t’en a parlé ? Et pourquoi tu me le demandes ? C’est le monde duquel je viens… je… je savais que tu me regarderais ainsi si tu apprenais à quel point j’étais pathétique. La princesse la plus misérable de l’histoire des princesses ! Fiche-moi la paix ! Je ne voulais pas t’en parler !

Yumeki toucha son visage, il se demandait s’il portait un regard tellement compatissant au point d’être vexant ? Il durcit ses traits, c’était la mauvaise approche. Comme toutes les victimes qui se sacrifient de leur plein gré, elle ne désirait pas de la pitié… ou plutôt, même si elle la désirait, elle ne pouvait pas l’accepter ; elle avait sa fierté.

— Parce que tu savais que je comprendrais ! Tu es en effet pathétique ! Tu as échoué et tu as subi et tu reviens encore échouer une nouvelle fois ! Tu es la pire !!

— Comment ? dit-elle en l’attrapa par le col, tant bien que mal, malgré la différence de taille.

— Oui, tu es pathétique ! Non pas à cause de ce qui t’es arrivé, mais parce que tu t’entêtes à vouloir suivre ce code d’honneur qui te fait souffrir !

— Je ne te savais pas si misérable à rejeter le sens du devoir, vociféra-t-elle en grimaçant de dégoût.

— Tu n’as aucune autre faute que de vouloir te sacrifier. Je déteste les gens qui veulent se sacrifier stupidement ! Tu sais bien ce qui va t’arriver là-bas ! Tu sais bien qu’à leurs yeux tu as encore échoué et qu’ils ne désirent que ta mort, non ?

— Et alors ? Je suis née princesse de Nazery, c’est le rôle qui m’incombe ! Qu’est-ce que tu peux comprendre toi qui est né libre ?!

Ses yeux étaient à présent remplis de larmes, elle était à la fois en colère et à la fois troublée par ces propos qui présageaient un attachement particulier. Yumeki ne lui reprochait rien d’autre que vouloir se sacrifier, il était l’inverse de tous les autres qui voyaient dans sa mort un rachat.

Cette logique lui échappait, ou plutôt, elle ne voulait pas l’accepter. Son abnégation était sa seule bouée dans le désespoir, dans l’océan de perte où elle faisait naufrage. C’était son orgueil de victime : « tuez-moi si vous le désirez, j’ai subi tout ce que vous m’avez cruellement infligé, moi qui n’avait jamais demandé à endosser ce rôle ! », c’était ce qu’il semblait dire.

Mais, devant elle, existait un être qui lui reprochait de se rattacher à ce seul réconfort. Le faisait-il par cruauté ou alors par gentillesse ? Voulait-il qu’elle souffrit encore et encore ou alors désirait-il la sauver ?

— Tu leur as donné suffisamment de bienveillance, je l’ai vu lorsque nous nous sommes embrassés, j’ai tout vu ! J’ai vu le combat qui t’a coûté presque la vie. J’ai vu comment ton peuple t’a tourné le dos. J’ai vu ta détresse et ton sens des responsabilités. Tu ne mérites pas ce traitement ! S’ils ne savent pas t’apprécier, moi je saurais le faire !!

À ce moment-là, le kekkai se dissipa, Koharu et Yumeki réapparurent dans le monde matériel sans même qu’ils n’y prêtassent attention. Les larmes coulèrent des yeux de Koharu alors qu’elle se sépara de lui.

— Qu… qu’est-ce que tu racontes au juste ? Tu délires… tu délires… complètement…

Elle ne pouvait accepter ces propos, elle devait accepter son sacrifice. Si elle les acceptait, elle…

Elle chercha à fuir, Yumeki était dangereux. Mais ce dernier lui attrapa la main pour la retenir, elle aurait pu user de sa force incroyable ; elle n’en fit rien.

— Tu as assez fait preuve de gentillesse et d’abnégation. Ils sont ingrats et malveillants, pense un peu plus à toi !

— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu…

— J’ai besoin de toi ! Je te veux à mes côtés ! Tu n’as plus besoin d’être la princesse du royaume de Nazery, deviens simplement Koharu, la maid cosplayeuse !

Normalement, il n’aurait jamais trouvé le courage de parler aussi franchement mais le destin cruel de cette fille l’indignait profondément. Il aurait pu vomir tellement il éprouvait de dégoût face à ce qu’on lui avait fait subir.

À cet instant, toutes ses cellules lui criaient de ne pas la laisser partir, faute de quoi il ne le reverrait plus jamais.

— Yumeki… tu es un idiot… Yu… me… ki…

— Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour moi ! dit-il en frappant sa main libre sur sa poitrine. Je suis égoïste ! Je n’appartiens pas à ton peuple mais je veux te revendiquer ! S’ils veulent à ce point t’avoir, je les attends ! Tous !

— Yumeki… Yumeki… Tu es… fou…

— Je sais mais je ne te laisserai pas partir.

Il la prit dans ses bras alors que la transformation prit fin et que Koharu reprit sa fragile apparence normale.

— Interroge-toi sur ce que tu désires vraiment. Tu ne veux pas rester avec moi et Linka, à Akihabara ? Tu désires à ce point être exécutée ?

Il existait sûrement des personnes désireuses de la mort mais il savait que ce n’était pas le cas de Koharu.

— Non… je…

— Dis-le ! Sois égoïste toi aussi ! Vis pour toi et non pour ce sens du devoir ingrat !

— Je…

— Dis-le !

— JE VEUX VIVRE ! JE… JE VEUX RESTER AVEC TOI !! finit-elle par crier.

Yumeki retenait ses propres larmes, ses yeux étaient humides. La détresse de Koharu l’affectait tellement. Mais il ne pouvait se montrer faible à cet instant, il devait la sauver.

Non, il voulait la sauver ! Elle ne devait pas disparaître, son sens de la justice et de la bonté ne l’accepterait jamais.

Puis, quoi qu’elle en dît, elle était déjà son amie.

— Voilà, c’était ce que je voulais entendre ! dit-il en serrant plus fort ce corps mince contre le sien.

Ces paroles étaient sortis de la part la plus faible des deux Koharu, celle la plus inattendue. Il lui avait fallu soit beaucoup de courage, soit ne plus être en état de supporter toute cette détresse pour en arriver là.

Et celui qui l’y avait poussé n’était autre que Yumeki, ce non-otaku qui évoluait dans leur monde en combattant et risquant sa vie.

Il était tombé dans un bien étrange monde qu’il commençait sans le savoir à apprécier.

Yumeki resta en silence, il aurait pu savourer sa victoire si les larmes de Koharu n’avaient pas été si lourde contre sa poitrine. C’était mieux ainsi, il l’avait forcée à les déverser, il comptait bien en assumer la responsabilité.

À distance, Linka avait observé la scène : les larmes humides également, les mains croisés sur sa poitrine. Elle finit par se rapprocher et enlacer Koharu par derrière, tendrement, la prenant en tenaille.

Cette chaleur humaine renvoya Koharu à une époque depuis longtemps révolue, cela faisait si longtemps… Elle se mit à sangloter et accepta l’égoïsme positif de Yumeki.