Tome 2 – Prologue

25 octobre.

« Le corps sans vie d’une jeune femme de 20 ans a été retrouvé dans le quartier d’Akihabara dans la nuit du 23 au 24 octobre. L’autopsie révèle que la victime aurait été étranglée et que ses yeux auraient été percés de manière post-mortem. La police est sur la piste d’un suspect. L’agresseur aurait été localisé sur les vidéos de surveillance d’un parking proche… »

 

C’était la télévision de la salle de repos de l’entreprise où travaillait Yumeki Motomachi, 15ème étage d’un de ces hauts et imposants gratte-ciels du quartier de Shinjuku.

Yumeki était installé sur une chaise et mangeait le bentô qu’il avait acheté. La désinvolture de sa routine fut brisée par cette annonce qu’il était le seul à écouter ; autour de lui, tous discutaient et se vantaient de leurs fantastiques week-end.

Yumeki était encore nouveau dans l’entreprise et il avait malgré tout un côté solitaire qui l’isolait de ses collègues. Il ne mangeait pas souvent au réfectoire, il déjeunait généralement dans son bureau pour gagner du temps. En cette journée, son programme de travail lui permettait de prendre un peu plus de temps et de déjeuner avec les autres… ou du moins seul, au milieu des autres.

Ses baguettes s’arrêtèrent soudain lorsqu’il réalisa quelque chose de troublant. Son cerveau répétait les informations, une crainte pénétra ses pensées. Il ne voulait s’y résoudre, pas même la formuler dans son esprit. Un duel s’engagea entre sa tête et son cœur, entre la glace logique du premier et l’ardeur brûlante du second.

Ce n’était pas le premier meurtre qui se produisait dans ce quartier récemment, mais bien le troisième en seulement une semaine. Une vague criminelle sans précédent s’y abattait, ce qui était d’autant plus inquiétant que le Japon était un pays calme en général.

Ces faits inquiétants avaient déjà commencés par la première victime, Nakamura, cet homme peu scrupuleux qui avait conclu des pactes avec les puissances extra-dimensionnelles et que Yumeki avait arrêté après un rude combat. Il l’avait laissé partir malgré ce qu’il avait subi à cause de lui, mais avait été retrouvé mort par la police peu après.

Le meurtrier n’avait pas été retrouvé, contrairement aux victimes que Nakamura avait sacrifié aux entités venues d’autres plans.

Cette fois, la victime était une femme dont l’âge pouvait correspondre à celui d’une connaissance de Yumeki, la jeune femme qui avait été à l’origine de la curieuse affaire qu’il avait vécue récemment à Akihabara.

— Linka…

Il formula enfin cette odieuse pensée à haute voix.

Suit à sa rencontre avec cette jeune femme aussi mystérieuse qu’étrange que motivée, Yumeki avait développé des pouvoirs liés à la Collection, une magie liée aux passions otaku. Pourtant, il ne l’était pas.

Il avait réussi à maîtriser des pouvoirs inspirés de Wyvern Quest 2, un des RPG qui avait bercé son adolescence. Il serait un cas particulier, une sorte de touche-à-tout de la Collection capable de manifester des pouvoirs sans réellement posséder dont il était question.

À cause de la nécessité (et l’influence de Linka, même s’il ne l’avouait pas), Yumeki s’était remis à jouer de manière occasionnelle aux jeux vidéo. En fait, il y consacrait malgré lui de plus en plus de temps libre… Après avoir fini le 2 et le 3, il avait commencé Wyvern Quest 4 récemment.

— Elle ne m‘a pas appelé hier soir, se dit-il intérieurement. Et si… et si…

Il déglutit en posant ses baguettes. Soudain, il n’avait plus du tout envie de manger. Le doute, tel un serpent silencieux en chasse, avait enserré son cœur.

Dans sa détresse, il réalisa qu’il y avait quelque chose qu’il pouvait faire : il lui suffisait d’appeler Linka, il avait son numéro de téléphone. Il serait rapidement fixé.

Il referma son bentô et quitta la pièce. Il ne pouvait pas se permettre de gêner ses collègues.

Une fois dans le couloir au calme, il sélectionna le numéro de Linka dans son répertoire (assez peu rempli).

*Bip**Bip**Bip*

Le téléphone sonna 3 fois : aucune réponse. S’était-il réellement passé quelque chose ?

Son cœur accéléra et frappa de plus en plus fort. Le quatrième bip se fit entendre ; en général, elle répondait rapidement…

— Et si mes soupçons… étaient vrais ? Réponds, je t’en prie ! Peu importe ce que tu me diras, réponds !!

Sa prière fut entendue, quelqu’un décrocha le combiné.

— Aaaaaaaaaaahhh !! cria la voix d’une jeune femme apeurée. Lâche-moooooiiii ! Tu me fais mal ! Arrête ! Arrête !! Tu vas finir par me tuer !!

En plus de sa voix, Yumeki entendait d’étranges sons de l’autre côté, comme si quelqu’un était en train de la marteler de coups.

Le point positif était qu’elle était en vie, elle ne pouvait être la victime dont les informations avaient précédemment parlée. Mais…

— C’est quoi ce mauvais timing ?!!

Pour se rendre de Shinjuku à Akihabara, même avec le direct de la Chuo Line, il fallait compter bien vingt minutes, sans prendre en compte le temps qu’il faudrait au jeune homme pour se rendre de son lieu de travail à la gare. En taxi, ce ne serait guère plus rapide.

Il n’avait aucun pouvoir pour l’aider dans cette situation.

— Noooonnnn ! NOOOONN !!

Un dernier cri d’agonie, il était à présent trop tard. Yumeki entendit la voix de Linka s’affaiblir et les bruits s’estomper. Le jeune homme était empli de terreur et de colère face à son impuissance.

— Linka ? Qu’est-ce qui se passe ? Réponds-moi, vite !!

Mais plus rien. Juste le silence.

Les pensées de Yumeki s’affolèrent, son sang ne fit qu’un tour.

Linka serait-elle… morte ? Venait-il d’entendre ses derniers instants ? Que devait-il faire ?

Comment… Comment une telle chose était possible ?

Il l’avait appelée pour savoir si tout allait bien mais…

Les larmes commencèrent à monter à ses yeux lorsque…

— Bouuuuuh !!! Je suis morte ! Par ta faute ! Je vais devoir tout recommencer… Ouinnn !

Elle n’était pas morte ? Elle était encore en vie ? Mais comment ?

Soudain, Yumeki réalisa : le terme « mourir » fait partie du vocable des joueurs de jeu vidéo. Et si… ?

Honteux de sa propre réaction et de son emportement, il resta accroché à son téléphone en silence quelques instants. Il avait attiré l’attention de quelques collègues qui passaient par là, ce qui le fit rougir.

— Sinon, tu voulais me demander quoi ? Du coup, je vais pouvoir parler, je suis revenue au village… Snifff !

Yumeki s’adossa à un mur, aussi dépité qu’en colère.

— Rien du tout, idiote !

— Idiote ? Qu’est-ce que j’ai fait encore ?

— Tu… tu… Et merde ! Laisse tomber, tu ne comprendras pas ! À cause de toi, je… je…

Il inspira profondément pour reprendre son calme. L’important était qu’elle allait bien, c’était l’objet même de son appel.

— Bref, il semblerait que tu ailles bien, donc je vais raccrocher.

— Tu es bizarre Yumeki, mais je vais bien, je t’assure. Enfin, sauf le fait que je viens de me faire tuer par un boss et que je vais devoir tout recommencer, mais bon…

— J’ai envie de te plaindre alors que je t’appelle depuis mon travail, idiote.

— Tu l’as encore dit ?!

Il ne répondit rien à cette remarque, en fait, il ne savait même pas lui-même à partir de quel moment il s’était montré si familier avec elle ; c’était venu spontanément.*

— Euh… en fait, tu ne m’appellerais pas par rapport au meurtre qui a eu lieu ? Tu t’inquiétais pour moi, c’est ça ?

— Heeeeein ? Mais pas du tout, idiote ! C’était juste de la curiosité ! Je me demandais si tu… si tu… Enfin bref ! Il y a pas mal de morts à Akiba en ce moment, quand même !

— Kukuku ! Que c’est mignon de t’inquiéter pour moi ❤ !

Elle accentua d’une façon totalement exagérée la parole « mignon », ce qui agaça le jeune homme au point de le faire rougir un peu plus encore.

—  Ne présume pas des choses stupides ! Idiote ! Tu crois pas avoir exagéré avec tes cris à l’instant ? Tes voisins doivent penser que quelqu’un t’a vraiment assassiné (comme je l’ai pensé…).

Lors de ses visites, il n’en avait jamais rencontré, mais elle devait forcément en avoir.

— T’inquiètes pas pour eux, ils disent jamais rien. Je jouais à Akuma no Tamashi 2, un jeu technique, ils peuvent comprendre, j’en suis sûre.

— Akuma no Tamashi ? Tu m’en as déjà parlé ?

— Non, pas encore. C’est un jeu assez récent, un action-RPG dans un univers de dark fantasy. Sa particularité est son gameplay exigeant et punitif. Puis, il y a aussi…

Une fois de plus, Yumeki ne comprenait pas son verbiage technique, aussi il l’interrompit :

— C’est qu’un jeu, non ? Tu crois pas avoir abusé en criant comme ça ?

Elle resta silencieux un petit moment, puis soupira :

— Comment peux-tu dire ça ? Un jeu, c’est pas qu’un jeu ! Les expériences virtuelles sont aussi importantes que celles réelles ! Elles forgent la personnalité de la même façon. Ma tendre Rurika s’est fait explosée par le dernier boss du jeu au moment où le téléphone a sonné. Il lui a transpercé la poitrine puis lui a exploisé la tête sur un mur ! OUINNN !!

Elle se remit à faussement sangloter. Les yeux de Yumeki clignèrent plusieurs fois alors qu’une goutte de sueur perla le long de sa joue. C’était quoi ce jeu au juste ? Il avait l’air d’être particulièrement violent.

— Tu aimes ce genre de jeux violents ?

— Oui, pourquoi ? C’est tellement bizarre pour toi ? Tu vas pas me dire que tu es un de ces machos qui pensent que les filles doivent jouer à des jeux tout roses, si ?

Yumeki grommela et grimaça puis, il finit par rétorquer :

— Je parie que tu les aimes également…

— Bien sûr que j’aime les jeux tout rose et girly ! J’aime tout du moment que c’est amusant !

Yumeki secoua la tête, dépité.

— Sinon, tu viens ce soir ?

— Ce soir ? Non, on est en semaine. Je risque d’être fatigué pour le travail demain.

Il entendit un grommellement mécontent et s’imagina Linka en train de gonfler ses joues.

— Ça fait pas mal de temps que tu n’es pas venu, tu sais ? En plus… en plus, j’ai peur en ce moment, avec les meurtres et tout… Allez, dis oui ! Dis oui !! DIS OUI !!

Elle avait augmenté le volume de sa voix au fur à mesure de ses répétitions, au point que Yumeki éloigna le combiné de son oreille. Soudain, il se rendit compte qu’il y avait un risque que les collègues dans le couloir pussent entendre qu’il discutait avec une femme.

Par peur de ce que cela impliquerait…

— OK ! C’est bon ! Mais arrête, s’il te plaît !

— OUIIII !! Trop cool ! Je te ferais essayer Akuma no Tamashi. Tu pourras créer ton personnage, tu peux faire ce que tu veux, c’est super complet. Y a même la possibilité de jouer un mendiant… enfin, un gueux, c’est comme ça qu’ils l’appellent dans le jeu car…

Elle était repartie, Yumeki devait l’interrompre avant qu’elles ne l’abreuva d’explications.

— Je dois te laisser, je retourne au travail. Pas comme toi !

— Ah oui, c’est vrai, t’es pas un NEET. Du coup, on se voit ce soir. Hihi ! J’ai tellement hâte !

Sur ces mots enjoués, Yumeki coupa la communication. Il soupira longuement, cette fille était quelqu’un avec qui il aurait toujours du mal.

Mais, à ce moment-là, une ombre se dressa derrière lui et posa une main sur son épaule. Cette silhouette inquiétante arborait un sourire qui l’était encore davantage.

— Yu…me…ki… ?

C’était la voix de Sasaki Kajirou, son voisin de bureau, une sorte de dragueur et de détecteur à femme ambulant qui était une des rares personnes à lui adresser la parole durant les pauses. N’ayant pas vraiment eu le choix, Yumeki avait échangé avec lui à son arrivée dans l’entreprise, Jirou, comme il se faisait appeler, était très bavard, le genre à parler pour deux et ne pas écouter les réponses.

Mais, lorsqu’il s’adressait à une femme, il changeait du tout au tout. Il faisait tout pour plaire et il ne se limitait pas à une mais à toutes les femmes qu’il rencontrait. Après quelques mois d’observation, Yumeki l’avait classé dans les « cas désespérés », mais il ne pouvait l’esquiver.

Même s’il passait pour un employé populaire, finalement, Yumeki était le seul homme à réellement lui adresser la parole et ne pas se moquer de lui dans son dos.

— Oui ?

— Alors, Yumeki-kun… ? Avec qui étais-tu en train de parler ? Elle est… BELLE ?

Après avoir appuyé cette dernière parole qui devait avoir pour lui une importance majeure, il passa son bras autour de l’épaule de Yumeki, de manière amicale, mais également un peu menaçante ; il ne le laisserait pas s’en tirer sans quelques explications.

Yumeki n’avait pas envie de parler de Linka, il ne connaissait que trop bien le genre de réaction qu’aurait Jirou et il craignait que les rumeurs se propageassent. Puis, une autre inquiétude se greffait à celle-ci : Linka était une otaku, ne risquerait-on pas de le prendre pour tel également si on apprenait qu’il la fréquentait ?

Il n’avait pas d’appréhension vis-à-vis de cette culture mais ce ne serait sûrement pas le cas de ses collègues. Au final, sa carrière pouvait être compromise au sein de l’entreprise.

Il se crispa tout en cherchant ses mots et un mensonge à dire…

— De quoi vous parliez ? De votre dernière nuit torride ?

Il accompagna ces questions d’une moue grotesque avec ses lèvres imitant un baiser passionné. Involontairement, Yumeki rougit et prêta encore plus à confusion.

— J’en étais sûr ! Yumeki-kun, t’es un beau gosse, c’était clair que tu cachais une ou deux copines…

Yumeki grimaça en pensant :

— Ne m’associe pas à tes fantasmes, imbécile !

Mais Jirou poursuivit dans sa lancée, il n’avait jamais été le genre à écouter autrui et encore moins à comprendre le dégoût et la gêne sur le visage des autres.

— Te connaissant, je parie que c’est une étrangère sexy avec de longs cheveux blonds et des seins énormes. Hein ? Hein ? J’ai pas raison ? Pas vrai ?

Yumeki devait l’arrêter avant de rameuter d’autres personnes, tout ne deviendrait que plus embarrassant.

— Euh… non, pas du tout… c’était ma… cousine ! Oui, c’était ma cousine !

Jirou rapprocha son visage à tel point qu’on aurait lui croire l’intention d’embrasser Yumeki. Ce dernier se crispa encore plus, il n’était pas très à l’aise avec les contacts physiques et encore moins avec des hommes.

Jirou plissait les yeux comme s’il essayait de voir à travers, comme s’il le suspectait de mentir (ce qui était le cas). Comme toute personne peut habile en mensonge, Yumeki hésita, paniqua et finit par rajouter malgré lui des explications supplémentaires :

— En fait, j’étais inquiet pour elle… Elle habite près d’Akihabara, à… Okachimachi… Je voulais savoir si elle allait bien… tu sais, avec les meurtres et tout ça ?

C’était à moitié la vérité, cela étant dit. Maquiller le mensonge dans une part de vérité ne pourrait que le rendre plus crédible, jugea-t-il.

— Et tu crois que je vais te croire ? Le coup de la cousine est super vieux !

— Ah bon ? Et merde ! Comment a-t-il deviné ? pensa Yumeki en sueur. Garde ton calme ! Garde ton calme !

Soudain, il pensa à une nouvelle stratégie : ayant été mis dos au mur, il pouvait la jouer franc-jeu avec un deuxième mensonge qui passerait pour une confession. Il pouvait simplement lui dire que Linka était une fille qu’il « fréquentait » en occultant totalement le fait qu’elle fût une otaku.

Au fond, pour un homme de son âge, était-ce si mal que cela de voir des filles ?

Il était, néanmoins possible qu’on le détestât pour la simple raison qu’il avait la chance d’avoir une copine, les célibataires de son entreprise étaient du genre très agressifs à ce propos. Pour le moment, il avait toujours eu leur respect puisqu’il faisait partie des leurs.

C’était le sacrifice nécessaire. Au pire, il annoncerait dans quelques temps son échec et leur rupture. Il ne voulait pas se mettre à dos cette caste sociale de l’environnement interne de l’entreprise.

Alors qu’il allait ouvrir la bouche :

— Mmmm, je vois que mon petit Yumeki fait des cachotteries ! Alors, tu vas la voir ce soir, c’est bien ça ? Une nuit torride en perspective, hein ? Mon petit coquin ! Oh oui, c’est très bon !

Les dernières paroles étaient sûrement du français, même si Yumeki n’était pas vraiment sûr, étant plutôt nul en langues étrangères. Pour un dragueur comme Jirou, connaître quelques bases dans cette langue de la romance était attendu, estima-t-il. Quant à leur signification…

— Mais non !! Tu te trompes !

Il essaya de se montrer convaincant, mais le regard de Jirou lui faisait dire qu’il ne le croyait pas. Aussi, il abattit la dernière carte qu’il avait en main :

— J’avoue… C’est une fille que… que… c’est gênant…

Un large sourire complice se dessina sur le visage de tortionnaire à l’écoute de ces mots. Ses yeux devinrent pétillant. Yumeki avait captivé tout son intérêt, comme il l’avait pensé. De son côté, il avait le visage en sueur.

— Je vois, je vois… Notre cher Yumeki tente de trouver chaussure à son pied. J’avais donc raison, c’est pas ta cousine. Elle est comment ? Allez, dis-moi tout !

Yumeki rougit un peu plus et dit à basse voix :

— Plus tard… c’est promis…

Jirou se mit à rire bruyamment et donna une tape dans le dos de Yumeki. Puis, il lui fit un clin d’œil complice et retourna dans le réfectoire s’entretenir avec deux femmes. Pour l’heure, le danger était écarté.

Yumeki soupira de soulagement, il avait envie de s’isoler au plus vite. Aussi, il retourna dans le réfectoire, prit son bento et s’enfuit vers son bureau sans regarder personne, le regard dirigé vers ses pieds.

Ce faisant, il Il bouscula quelqu’un.

— Oh, désolé, excusez-moi !

Il leva la tête pour découvrir un homme aux cheveux courts et aux épaisses lunettes, un de ces employés peu populaires qui mangeait également seul dans le réfectoire, un peu comme Yumeki.

— Alors comme ça, tu nous as trahi ? On ne pouvait pas attendre grand-chose de la part de Jirou-san, mais on fondait tous de grands espoirs en toi, Motomachi-kun. On pensait que tu pourrais être le Messie de notre cause !

De quoi parlait-il ? De quelle cause était-il question ? Qui était cet homme au juste ?

Yumeki clignait des yeux perplexe, nageant en pleine confusion.

— De… de… de quoi parlez-vous au juste ? Et… qui êtes-vous ?

Sans hésiter, l’homme porta la main à son front et remonta ses lunettes à l’aide de la paume de sa main.

— Je suis le porte-parole de notre cause, mon nom n’a pas d’importance. J’ai entendu votre discussion et je suis très déçu… Très très déçu !

— OK, je crois que je vois de quelle cause il s’agit… Ce doit être les célibataires fous de l’entreprise, pensa Yumeki. Ils sont déjà au courant ? C’est quoi ce réseau d’informations ?!

— Nous pensions tous que ta pureté était absolue et que tu nous guiderais vers notre Terre Promise…

Les paroles de cet homme devenaient de plus en plus obscures, passionnées et inquiétantes. En un sens, il rappelait à Yumeki les moments où Linka partait dans ses délires et oubliait le monde autour d’elle. Il le laissa poursuivre, ayant peur de l’interrompre.

— Déjà sortir avec une fille en 3D est un crime grave mais si en plus c’est une étrangère à fort volume mammaire !! Enfoiré ! À ce stade, c’est un crime de lèse-majesté !!

Il serra ses poings avec rage et finit par essuyer ses larmes avec sa manche.

— Encore une fois, mais quelle genre d’image je projette de moi-même ?

Linka, dont il était question, ne correspondait pas du tout à cette grossière description. Elle n’avait pas de forte poitrine et était Japonaise… même si parfois se demander si elle n’était pas plutôt originaire d’une autre planète, tant elle paraissait bizarre aux yeux de Yumeki.

Que devait-il faire ? Confirmer ? Nier ? Lui faire remarquer que ce n’était pas ses affaires ?

Qui plus est, la présence d’une telle communauté… Non, secte, à ce stade Yumeki ne pouvait les voir autrement, au sein de l’entreprise était plus que discutable.

— Euh, je crois qu’il y a un malentendu. C’est la faute de Jirou-san, il raconte n’importe quoi. Je suis ami avec une fille, mais je ne sors pas avec elle…

Yumeki s’estima lui-même trop gentil, il n’avait aucune raison de se justifier auprès de cet homme farfelu. Néanmoins, il ne cherchait pas querelle et ne voulait pas s’en faire un ennemi. Aussi ajouta-t-il :

— En plus, elle n’est pas une étrangère… et n’a de gros seins, non plus.

Lorsqu’il porta son regard sur l’homme, il le vit remonter ses lunettes et les remettre en place ; il avait l’air inquiétant dans cette position et sous l’éclairage de couloir.

— Désolé du malentendu et du dérangement. Effectivement, nous n’aurions pas dû prendre les paroles de Jirou-san pour monnaie sonnante. Nous allons reconsidérer toute cette affaire. Je vous prie de m’excuser, dit-il sur un ton calme et avec une grande courtoisie qui différait avec son attitude initiale.

Yumeki l’observa s’éloigner et s’enferma dans son bureau avec de soupirer à nouveau…

Les heures s’écoulèrent, il ne put échapper à Jirou-san et la promesse qu’il lui avait faite : Yumeki protégea l’anonymat de la jeune femme et surtout son statut d’otaku. Pour le reste, il la décrivit plus ou moins fidèlement à ce qu’elle était réellement.

Il laissa planer également le doute sur leur relation, appuyant bien plus le fait qu’ils étaient amis pour le moment. Les sous-entendus et les remarques de Jirou-san ne manquèrent pas, ce qui ne fit pas vraiment plaisir à Yumeki.

Finalement, l’heure de rentrer arriva. Cette journée de travail avait été épuisante, pour bien des raisons.

Yumeki se dépêcha de s’enfuir, non pas qu’il avait grand hâte de rejoindre Linka, mais il avait surtout envie d’éviter Jirou-san et les autres sectaires suspicieux. Son environnement de travail était devenu en quelques heures à peine un terrain miné. Qu’adviendrait-il par la suite ?

Il ne lui restait plus qu’à rejoindre la cause de son malheur, une jeune femme inconsciente des bouleversements qu’elle avait apporté et apporterait dans la vie de Yumeki.